CAMPBELL, CLARY
( Elle est pâle et comme inanimée, puis elle se laisse tomber sur une chaise. )
CAMPBELL
Ma fille!... Ah! te voilà, Clary!
CLART , à voix basse.
Il est mort.
CAMPBELL
Clary, écoute-moi. Il n'y a plus en Angleterre ni salut pour moi , ni honneur pour toi : le roi veut te flétrir, ou me tuer. Il faut partir à l'instant. Viens.
CLARY , immobile.
Oui , mon père.
CAMPBELL
De l'or, des diamants, un navire! Dans rmzirn heures nous serons à Douvres, et dans huit à Calais. Viens donc !
CLART, de même.
Quoi?
CAMPBEZL.
Tu uG iTj'entenJs pas!. Mais qu'aa-to donc ?
GLENARVOIN.
CLAnv.
Moi?
CAMPBELL
Oui. Tu es bien pâle.
CLARY
C'est que j'ai bien souffert-
CAMPBELL
D'où viens-tu , malheureuse enfant?
De la Tour.
CAMPBELL
Ou'allais-tu faire à la Tour?
CLARY
Voir un prisonnier qui devait mourir il y a une heure et qui est mort maintenant.
CAMPBELL
Le nom de ce prisonnier?
CLARY
Harry Glenarvon.
CAMPBELL
Harry Glenarvon !-^Mais tu ne sais donc pas que les Glenarvon sont nos ennemis mortels ?
CLARY
Je ne sais rien... sinon que je l'aimais et qu'il est mort.
CAMPBELL
En vérité, Clary, tu aimais un liomme de cette race?
CLARY
Oui.
CAMPBELL
Alors je te plains... car moi, je l'extermine, cette race.
Eh bien ! soyez heureux , mon père ; — vous avez fait votre filie veuve et mon enfant orphelin.
CAMPBELL
Ah! mon Dieu î
CLARY
Veuve sans nom d'époux, orphelin sans nom de père; car ces haines de familles, — ces haines maudites , — nous empêchaient de nous unir; et je n'étais que sa maîtresse.
CAMPBELL
Malheureuse ! — Et tu l'avoues !
CLARY
Oui, — je l'avoue; car, si je n'étais pas son épouse devant les hommes, je l'étais devant Dieu; et je m'inquièie moins des hommes que je vais bientôt quitter, que de Dieu devant lequel je vais bientôt paraître.
CAMPBELL, prenant son poignard.
Oui... tu vas bientôt y paraître; — pour avoir déshonoré le nom de ton père, tu vas mourir, infâme!
CLARY , immobile.
Tuez-moi... seulement vous vous rappellerez ce que vous avez fait cette nuit , et ce que vous avez fait ce matin.
CAMPBELL
Que veux-lu dire?
Je veux dire que le père tuera la Slle pour une faute que le père avait commise lui-même.
CAMPBELL, reculant.
Clary !
CLARY
Oh ! tuez-moi... j'irai rejoindre celui qui est mort.
CAMPBELL, jetant son poignard.
Eh bien! non, non, tu ne mourras pas... bien que j'aie le droit de te tuer... devant Dieu... Car, pour te conserver cet honneur auquel tu tenais si peu , toi , lâche Clary , j'ai refusé les plus grands honneurs et les plus grandes richesses que puisse désirer un homme, quand il n'est pas né roi ; — j'ai perdu tout ce que je possédais, même la certitude de vivre... Tu vivras, toi, mais ce sera pour me servir de marchepied à la fortune, et pour me voir achever mon œuvre de haine et de vengeance; car je veux persécuter jusqu'à la fin ces Glenarvon que tu aimes, toi , et que moi, je hais d'une implacable haine.
CLARY
II y a donc encore des Glenarvon?
CAMPBELL
Encore un homme et une femme... La femme, c'est celle que tu as vue cette nuit, c'est milady Marguerite, qui est venue chercher la grâce de son mari et de ses deux fils...
CLARY
Juste ciel !
Et qui n'a remporté que la grâce d'un seul, qu'elle devait choisir... L'homme, c'est celui qu'elle a choisi.
CLARY
Et lequel est-ce ?
CAMPBELL
Je n'en sais rien.
CLARY
O mon Dieu ! fais que ce soit Harry !
CAMPBELL
Que ce soit Harry ou l'autre, tu ne le reverras jamais... Non que je veuille le tuer; il serait trop heureux : il vivra comme toi, et ma vengeance durera autant que sa vie; et ce sera bien peu , — cette famille maudite n'a pas cessé un instant d'être le mauvais génie de la nôtre; — elle nous a toujijurs rendu haine pour haine, déshonneur pour déshonneur... Seulemept le nôtre sera secret , le leur sera public; personne ne saura que Clary Campbell a été la maîtresse de Harry Glenarvon, tout le monde saura que milady Mar{»uerite Glenarvon a été la maîtresse de lord Campbell... Car dans une heure je serai plus puissant que jamais; dans une heure ils seront partis pour les dcscrU de l'Amérique!
CLARY
Déportés !