SCENE X
JULIANI.MATÉO, MICIIELA.
MATÈO, jetant ses brosses, sa barbe et ôtant la houppelande. Ah! enfin...
MicHELA, descendant du piédestal.
Oufl...
Elle quitte la cuirasse et le casque pendant ce qui suit.
JULIANI, l'interrompant.
Nous sommes seuls, et j'espère que vous allez nous apprendre...
MATÉO
Je vous dois bien cela. Oui, signer, pour reconnaître votre généreuse hospitalité, je vous dirai avec franchise qui je suis et même ce que j'ai vu ; car pour justifier ma conduite envers ce Venetti, il faudra vous parler d'un temps fort éloigné de nous.
MiCHËLA, avec curiosité.
C'est égal, c'est égal. {A part.) J'en ai des impatiences.
TilATÉO.
J'avais six ans à peine lorsqu'un jour que j'errais dans Florence, seul, abandonne, mourant de faim; une jeune fille, belle, noble et riche eut pitié de moi : grâce à la signera Angela, je trouvai un asile dans le palais de son père.
MiCHELA, frappée.
Angela !
MATÉO
Pardon; mais je viens de prononcer un nom qui réveille en moi tant de souvenirs douloureux... quinze années s'écoulèrent, et durant ces quinze années il ne se passa pas un jour qui ne fût marqué par un bienfait de la signera envers le pauvre orphelin... et moi dont le seul bonheur eût été de donner ma vie pour l'ange qui me l'avait conservée, je reprochais au ciel de ne pas m'en offrir l'occasion. ..elle se présenta pourtant, et maudit soit ce moment!
Il s''arréte de nouveau.
JCLIAKI.
Poursuivez.
MATÉO
Pendant une absence de son père, la signera avait épousé secrètement u.n étranger, artiste comme vous...
JULIANI.
Un artiste !
MICHELA, le regardant avec étonnement.
Ah!
MATÉO
Je prévoyais que cette liaison lui serait fatale, et je tentai de l'en détourner; mais elle me dit : «Je l'aime, et je meurs si je ne suis sa femme. » Je ne songeai donc plus qu'à veiller sur eux pour écarter le danger qui les menaçait. Le sort trahit
mon zèle, et ce fut en vainque j'arracbail'homme qui lui était si cher au fer des assassins et que son rival perdit la vie dans ce combat qu'il avait provoqué.
MICHËLA.
Plus de doute... c'est lui.
MATÉO
Le père de la signera sut tout : sévère , impitoyable, il fut sourd à ses supplif.ations et la jet.i dans un couvent, tandis que sir Reynolds {mouvement de Juliani) était condamné à mort pour avoir tué le rejeton d'une famille puissante.
Il s'arrête encore.
JULIANI.
Et vous?
MATÉO
Moi? il ne me restait plus qu'un moyen de prouver mon dévouement à la signora; je m'attachai à la fortune de l'artiste malheureux et fugitif, je jurai de lui consacrer ma vie, et j'ai tenu mon serment.
JULIAM, lui serrant la main.
Bien! bien!
MICIIELA, attendrie.
Oh! oui, c'est bien!
MATÉO
Nous errâmes long-temps aux environs de Florence; mais, poursuivis sans relâche, il fallut partir enfin... le cœur brisé, l'ame déchirée, quelques heures après avoir reçu de la signora une lettre... la dernière !
MICIIELA.
Ah ! pauvre femme !
MATÉO
Oui, morte! en donnant le jour à une fille que nous avions le projet de soustraire à nos ennemis lorsque notre retraite fut découverte : forcés de quitter précipitamment la Toscane, une inconcevable fatalité nous en a toujours éloignés depuis. JULIANI, à part, en regardant le jardin.
Ah! Stella, est-ce donc le sort...?
MATÉO, pressant sa narration.
Après mille événemens, mille traverses qu'il est inutile de vous raconter , nous nous étions embarqués à Calcutta pour gagner l'Angleterre, lorsque nous fîmes naufrage sur les côtes du Brésil. Ce dernier coup anéantissait toutes nos espérances, mon maître en fut accablé ; une maladie cruelle le mit aux portes du tombeau, et depuis lors, toujours faible, souffrant, il ne dut plus compter que sur moi, et Dieu sait! cependant , à force de broyer ses couleurs, de préparer sa palette, j'avais acquis quelques notions... {À Juliani.) Au reste, je viens de vous montrer un échantillon de mon talent.
Juliani , plonge dans une profonde réflexion , ne répond pas,
I MICUELA.
! Oui, oui, et je comprends maintenant...
MATÉO, OU LES DEUX FLORENTINS
UATÉo, reprenant son air franc et presque enjoué. Cela m'a pourtant suffi, signora, pour lui donner du pain... en six mois j'ai fait toutes les enseignes de Rio-Janeiro.
MICHELA
Des enseignes! miséricorde! notre saint Michel l'a échappée belle !
Julioui csl aile à la fentlrc du jardin. MATÉO.
Oh ! j'ai peint aussi de très-grandes toiles pour des géans, des rhinocéros, des dromad... enfin je tentai le décors, des coulisses je passai bientôt sur la scène et je devins comédien. Cela me réussit, et, après deux ans de succès, mes économies me permirent de payer le passage de mon maître et le mien sur un navire qui nous a débarqués à Londres il y a trois moib. Là, mon maître trouva une somme assez considérable que lui avait laissée un parent mort depuis peu de temps.
MICHELA
A la bonne heure!
MATÉO
Vous devinez sans doute maintenant ce qui nous a ramenés à Florence; je voulais partir seul; mais malgré son état de souÛVance, malgré la condamnation qui pèse toujours sur sa tête, mon maître a voulu me suivre.
MICHELA
Je conçois ça... un père...
MATÉO
Mais, à peine arrivés, ma mauvaise étoile a conduit Venetli sur mon passage ; il m'a reconnu, et se doutant que je n'étais pas venu seul à Florence, le misérable m'a menacé de me faire jeter dans un cachot où les tortures me forceraient à dire où est mon maître. Déjà la foule s'assemblait, le désespoir, lafureur se sont emparés de moi, et...
MICHELA
Et vous vous êtes emparé de Venetti, et pour qu'il ne vous fit pas jeter au cachot , vous l'avez... très-bien ! à votre place, j'en aurais fait autant... {se reprenant) si j'avais pu, bien entendu. Touchez là, mon brave Maléo!
MATÉO, étonné.
Matée !
Oui, oui, vous êtes un digne garçon, et le ciel n'est pas juste, ou. vous réussirez dans votre entreprise. Si pour cela vous avez besoin d'auxiliaire, je m'appelle Michela, j'ai l'œil vif , l'oreille fine, la langue leste, le pied léger et tout ça à votre service.
MATÉO, lui prenant la main.
J'accepte.
MICHELA, montrant Juliani qui est revenu à sa
place.
Et voilà le signer Juliani qui, j'en suis sûre... eh bien! à quoi peuse-t-il donc?
Elle vi à lui, MATÉO, baissant la voix.
Je m'en doute... et si vous vous intéressez à lui, Iais5çz-neu5 seuls uninstî^nt.
MICHELA
Que voulez-vous dire? quelque danger le mcw
nacerait-il?
MATÉO
Allez !
MICHELA
J'obéis, oui. {Regardant Juliani avec inquiétude.)
Oui, mais... {A Matéo.) Vous me promettez
{Il lui fait signe de sortir.) Je m'en vais, je m'en vais.
Elle sort par la gauche.
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JULIANI, MATÉO.
MATÉO, lui frappant sur l'épaule.
Eh bien! signer, vous savez qui je suis. Pour répondre à votre confiance, je ne vous ai rien caché, je n'ai pas hésité à vous dire un secret qui vous rend maître de ma vie. {Juliani lui donne la main.) Oh! je suis bien tranquille pour moi, et si je tremble maintenant, c'est pour vous, {mouvement de Juliani.) Ne craignez rien, nous sommes seuls... {Avec amitié.) Signer Juliani, ne me direz-vous pas à votre tour le secret de votre douleur? vous vouliez mourir?
JULIANI.
C'est vrai.
MATÉO
Et pourquoi? A votre âge faut-il donc ainsi désespérer de l'avenir?
JULIANI.
L'avenir! ah! je ne le prévois que trop... vous me l'avez montré vous-même.
MATÉO
Moil
JULIANI.
Oui, pour moi la proscription, la misère, et pour elle, la mort!
MATÉO
Pour elle? ah! malheureux! que dites-vous? quoi! vous aussi?
Oui, moi aussi, j'aime une jeune fille riche et noble.
MATÉO
Son nom?
JULIANI.
Stella.
MATÊO.
Celui de ses parons?
JULIANI.
Je l'ignore, elle l'ignore elle-même; mais il doit être illustre, car on ne reçoit à l'abbaye de Sainte- Rosalie {il montre la fenêtre du jardin) que les enfans des premières familles de Florence.
MATÉO
En efifet.
JULIANI, avec désespoir.
Vous voyez donc bien qu'elle ne peut Un i
moi... adieu, laissez-moi, car j'ai écrit à Stella que j'allais mourir, et je serais un lâche...
Un bouquet lancé de rextérieur, par la fenêtre qui donae sur le jardin, tombe à ses pieds ; lejour baisse peu à peu.
UATÉO.
Hein? {Il court à la fenêtre.) Personne. JCLUSI, ramassant le bouquet, et trouvant tin Inl' let qui y est. attaché.
Un billet 1 ah ! d'elle, sans doute.
MATLO.
Lisez.
juLiANi, hésitant.
Ah 1 je ne sais, peut-être n'aurais-je plus le ourage d'accomplir ma résolution , et il le faut ! MATÉo, prenant le billet.
Il faut... il faut lire ce billet. (// Zii.) «Vivez,» {S' interrompant.) J'en étais sûr; en pareil cas, les femmes ont cent fois plus de bon sens que nous. {Reprenant la lecture.) «Au nom du ciel, » vivez, vivez pour moi...» {A Juliani.) Vous entendez? mais écoutez, ce n'est pas tout encore... {Il parcourt quelques lignes.) CieW qu'ai-jelu! est-il possible !
JULIAMI.
Qu'avez-vousî
MATÉo.
Ce que j'ai.'., ce que... (// veut lire, son émotion l'en empêche.) Ah 1 tenez, tenez, à votre tour, lisez, car moi, je...
Il court à la fenêtre.
JULIANI, lisant.
M Une lettre de' ma mère, et qui devait m'étre » remise le jour où j'atteindrais ma dix-septième » année, a été déposée aujourd'hui dans ma cel- » Iule par une main inconnue et m'a révélé enfin » le secret de ma naissance. Ma mère était la » fille du marquis de Fieramonte , mon père un » étranger nomme Reynolds.» {S' interrompant.) Reynolds I
MATÈo, avec transport.
Oui, Reynolds l'artiste, Reynolds mon maître, mon ami : comprenez-vous à présent? et sa fille est là, près de moi, sa fille, son enfant! et vous l'aimez, elle vous aime... quel bonheur!... Ahl Piauitenant je suis sûr de réussir.
Il se jette au cou de Juliaui.
JULIANI.
Comment! que voulez-vous dire?
MATÉO, se calmant.
Oui, c'est juste, du calme... en vérité, je ne me reconnais plus, voilà que je perds la tète comme pu enfant {mouvement de Juliani) un amoureux. Àhlelle est là, dans cette abbaye... eh bien, nous l'enlèverons, nous la rendrons à son père, nous partirons tous ensemble pour l'Angleterre, etvous l'épouserez.
IULIANI.
Moi!
UATÉO, riant.
A moins pourtant que vous ne tous obstiniez, {il fait le fj este de se poignarder) car alors...
JULIANI.
Ahl quand vous m'offrez le bonheur...
MATÉO
J'ai donc bien fait de vous arrêter?
JULIANI, lui terrant la main.
Ahl vous m'avez sauvé deux fois la vie... {mouvement de Matéo) oh! si...
MATÉO
Eh 1 mon Dieu, trois fois même, si vous voulez; mais n'en parlons plus; au reste, vous n'êtes pas le seul à qui cela va rendre service.
JLLIANI.
Comment?
MATÉO
Sans doute; en venant à Florence, sir Reynolds et moi, nous- éprouvions un doute cruel: en supposant que nous puissions arriver jusqu'à sa fille, voudrait-elle quitter les lieux qui l'ontvue naître, renoncer aux avantages, à l'éclat d'une fortune brillante? n'était-il pas à craindre que les instances d'un père, dont on ne lui avait parlé qu'avec colère et mépris, sans doute, n'eussent aucun pouvoir sur son cœur?
JULIANI.
Eh bien, alors, sir Reynolds pourrait invoquer l'appui des lois.
MATÉo.
Vous oubliez que lui-même est proscrit, condamné, forcé de se cacher! Non, non, tout dépend de la signera et de vous.
JULIANI.
De moi !
.MATÉo.
Assurément : elle vous aime, si la voix d'un ami dévoué et celle d'un père ne suffisaient pas, la vôtre achèverait de la décider; ainsi, vous le voyez, il est heureux pour tous que je vous aie rencontré {avec intention) et empêché... Encore une fois, je réponds du succès, nous parviendrons jusqu'à elle.
MATÉO
Comment, comment! je n'en sais rien; mais Matéo ne fait jamais une promesse sans la tenir: {reprenant la fausse barbe) c'est une originalité, une bizarrerie de mon caractère. Le jour tombe, venez, suivez-moi.
JULIANI.
Où cela?
MATÉo.
Auprès de son père.
JULIANI.
Son père... ah l voudra-t-il...
MATÉO
Rassurez-vous... un jeune confrère, ce sera double bonheur pour lui.
JULIANI.
Ahl partons, partonsi
i^rATEO, ou LES DEUX FLORENTINS.
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