ACTE (I, IIP TABLEAU, SCÈNE IIÎ
SAVOIST, criant à la fenêtre.
Monte ici, Bohémien, et fais provision de bonnes nouvelles ; c'est une reine qui veut savoir l'avenir.
MARGUERITE-
Allons, messieurs, il faut recevoir dignement ce savant nécromancien.
SAVOIST.
Oui, sans doute; mais, comme sa science jieut lui venir également de Dieu ou de Satan , à tout hasard sip,nons-nous. (Ils font tous le signe de la croix, à l'exception de Marigny.) Le voici ; pardieu ! il a passé à travers les murs! (Allant à lui.) Bohémien maudit, la reine t'a fait venir pour que tu dises au premier ministre...
LE BOHÉMIEN , entrant par la porte de droite.
Laisse-moi donc aller à lui, si tu veux que je lui parle. Enguerrand de Marigny , me voilà.
MARIGSY.
Ecoute, sorcier; si tu veux être le bienvenu ici, annonce-moi plutôt mille disgrâces qu'une disgrâce, mille morts qu'une mort, et je puis ajouter encore qu'autant tes prédictions trouveront les autres confiants et joyeux , autant tu me trouveras tranquille et incrédule.
LE BOHÉMIEN
Enguerrand, je n'ai qu'une disgrâce et une mort à t'annoucer, mais une disgrâce prochaine et une mort terrible. Si tu as quelque compte à régler avec Dieu, hâte-toi, car par nia VOIX il ne te donne que trois jours.
MARIGSY.
Merci, Bohémien; car chacun de nous ne sait pas même s'il a trois heures ; d'autres t'attendent... merci.
LE BOHÉMIEH.
Que veux-tu que je »e dise, à toi, Gaultier Daulnay? à ton âge, le passé c'est hier, l'avenir c'est demain.
GACLTIEB.
Eh bien ! parle-moi du présent.
LE BOHÉMIEN
Enfant, demande-moi plutôt le passé; demande-moi plutôt l'avenir; mais le présent! non , non !
GAULTIER
Sorcier, je veux le savoir. Que se passe-t-il maintenant en moi?
LE BOHÉMIEH.
Tu attends ton frère , et ton frère ne vient pas.
Et mon frère , où est-il ?
LE BOHÉ.MIEN.
Le peuple se presse en foule sur le rivage (le la Seine.
GAULTIER
Mon frère!
LE BOHÉMIEN
Il entoure deux cadavres en criant : Malheur'
GAULTIER
Mon frère!
LE BOHÉMIEN
Descends , et cours à la grève.
GAULTIER
Mon frère!
LE BOHÉMIEN
Et là, regarde au bras gauche de l'un des noyés, et une voix de plus criera : Malheur' malheur!
GAULTIER, se précipitant hors l'appartement.
Mon frère! mon frère!
LE BOHÉMIEN , se retournant ver» la reine.
Et vous, Marguerite de Bourgogne, ne voulez-vous rien savoir? ou croyez-vous que je n'aie rien à vous dire? Pensez-vous qu'une destinée royale soit surhumaine, et que des yeux mortels ne puissent y lire !
MARGUERITE
Je ne veux rien savoir, rien.
LE BOUÉMIEK.
Et tu m'as fait venir, cependant; me voici, Marguerite; maintenant il faut que tu m'entendes.
MARGUERITE , seule sur son trône.
Ne vous éloignez pas, monsieur de Marigny.
LE BOHEMIEN
O Marguerite! Marguerite! à qui faut -il des nuits bien sombres au dehors, bien éclairées au dedans?
MARGUERITE
Qui donc a appelé ce Bohémien? Qui Fa appelé? que me veut-il?
LE BOHEMIEN , mettant le pied sur la première marche du trône.
Marguerite , n'est-ce pas qu'à ton compte il manque un cadavre? n'est - ce pas que tu croyais ce matin entendre dire trois au lieu de deux?
MARGUERITE, se levant.
Tais-toi donc, ou dis-moi qui te donne cette puissance de deviner.
LE BOHÉMIEN, lui montrant l'aiguille d'or de sa coiffure.
Voilà mon talisman, Marguerite. Ah! tu portes la muin à ta joue! C'est bien, tout est dit. (A part.) C'est elle. (Haut.) Il faut que je te dise un dernier mot que nul n'entende. Arrière , seigneur de Marigny.
MAEIGNT.
Bohémien, je n'ai d'ordre à recevoir (jue de la reine.
MARGUERITE, descendant du trône.
Éloignez-vous, éloignez-vous.
LE BOHÉMIEN
Tu vois que je sais tout, Marguerite ; que Ion amour , ton honneur , ta vie sont entre mes mains. Marguerite, ce soir je t'attendrai après le couvre-feu à la taverne d'Orsini. !1 faut que je te parle seul.
LA TOUH DE NESLE
MARGUERITE
Une reine de France peut-elle sortir seule à cette heure?
LE BOHÉMIEN
Il n'y a pas plus loin d'ici à la porte Saintflonoré que d'ici à la tour de Nesle.
MARGDEUITE.
J'irai, j'irai.
LE BOHÉMIEN
Tu apporteras un parchemin et le sceau de Idtat.
MARGCEniTE.
Soit ; mais d'ici là?
LE BOHÉMIEN
D'ici là, vous allez rentrer dans votre appartement, qui sera fermé pour tout le monde.
MARGUERITE
Pour tout ie monde ?
LE BOHÉMIEN
Même pour Gaultier Daulnay, sur - tout pour Gaultier Daulnay. M^sseigneurs , la reine vous remercie et prie Dieu de vous avoir en sa garde: défendez la porte de vos apparteflients, madame.
MARGUERITE
Gardes, ne laissez entrer personne.
LE BOHÉMIEN
A ce soir chez Orsini, Marguerite.
MARGUERITE, en sortant.
A ce soir.
( Le Bohémien passe au milieu des seigneurs, qui s'écartent et le regardent avec terreur. )
SAVOISY
Messeigneurs, concevez-vous quelque chose de pareil? et cet homme n'est-il pas Satan?
PIERREFONDS
Qu'a-t-il donc pu dire à la reine ?
SAVOIST.
Monsieur de Marigny, vous qui étiez près de Marguerite, avez -vous entendu quelque chose de sa prédiction?
MARIGNY
Il se peut, messieurs ; mais je ne me rappelle que celle qu'il m'a faite.
SAVOISY
Eh bien! croirez-vous désormais aux sorciers?
MARIGKT.
Pourquoi plus qu'auparavant? Il m'a annoncé ma disgrâce ; je suis encore ministre ; il m'a annoncé ma mort... vrai Dieu! messieurs, si l'un de vous est tenté de s assurer que je suis bien vivant, il n'a qu'à le dire : j'ai au côté une épée qui se chargera en pareil cas de répondre pour son maître.
GAULTIER, se précipitant dans la «aile.
Justice, justice!
TOUS
Gaultier !
GAULTIER
C'était mon frère, messeigneurs, mon frère Philippe, mon seul ami , mon seul parent. Mon frère égorgé! noyé! mon frère sur la grève; malédiction! il me faut justice, il me faut son assassin , que je l'égorgé; que je le foule aux pieds! Son assassin, Savoisy, le connais-tu?
SAVOISY
Mais tu es insensé.
GAULTIER
Non, je suis maudit; mon grade, mon sang, mon or à qui me le nommera. Monsieur de Marigny, prenez-y garde, c'est vous qui m'en répondez ; vous êtes le gardien de la ville de Paris; pas une goutte de sang ne s'y verse, pas un meurtre qu'elle ne vous tache. Où est la reine? je veux voir la reine, je veux voir îklarguerite ; Marguerite me fera justice. Mcn frère ! mon frère !
( Il se précipite vers la porte du fond. ) SAVOISY.
Gaultier, mon ami...
GAULTIER
Je n'ai pas d'ami; je n'avais qu'un frère, il me faut mon frère vivant ou son assassin mort ! Marguerite, Marguerite! (Il secoue la pane.) C'est moi , c'est moi , ouvrez !
UN CAPITAINE
On ne passe pas.
GAULTIER
Moi! moi! je passe, laissez-moi... Marguerite, mon frère! (Les gardes le prennent à bias le corps et l'éloignent; il tire son épée. ) Il faut que je |a voie, je le veux. ( Il est désarmé par les gardes. ) Ah ! ah ! malédiction ! ( Il tombe et »e roule. ) Ah! mon frère , mon frère ! ! !
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