MARGUERITE, GAULTIER
GAULTIER
Marguerite! c'est toi, Marguerite?
MAROVERITE.
Gaultier! c'est mon bon génie qui me l'envoie.
GAULTIER
Je t'ai cherchée toute la journée pour te demander justice, Marguerite... Je venais chez Orsini pour qu'il m'aidât à te voir, car il me faut justice... Te voilà ma reine... Justice! ustice!
MARGUERITE
Et moi je venais chez Orsini, compta'.it l'cnvover chercher par lui ; car, avant de me séparer de toi , je voulais te dire adieu.
GAULTIER
Adieu, dis-tu?... Pardon, je ne comprends pas bien... car une seule idée me poursuit, m'obsède... je vois toujours sur cette grève nue le corps de mon frère, noyé... souillé... percé de coups... Il me faut son meurtrier, Marguerite.
MARGUERITE
Oui; j'ai donné des ordres... ton frère sera vengé, Gaultier... son meurtrier, nous le trouverons , je te le jure... Mais le roi arrive demain, il faut nous séparer.
GAULTIER
Nous séparer?... qu'est-ce que tu dis là?... mes pensées sont comme une nuit d'orage, et
ce que tu viens de me dire comme un éclair qui me permet d'y lire un inslant... Oui, nnns nous séparerons... oui,qu;ind mon frère sr-i;i vengé.
Nous nous séparerons demain... le roi vient demain; oh! pourquoi dans le cœur de mon Gaultier, dans ce cœur qui était tout entier à sa Marguerite , un autre sentiment est-il venu remplacer l'amour? hier encore il était tout à moi, ce cœur. (Elle met la main sur la poitrine ùa Gaultier; à part.) Les tablettes sont là. GAULTIER.
Oui, tout entier à l.i vengeance; puis aj^rès, tout entier à toi.
MARGUElilTE.
Qu'as-tu donc là?
G Ul.Tilin.
Ce sont des tablettes.
MARGUERITE
Oui, des tablettes f[u'un moine t'a remises ce matin : tu es le dépositaire heureux des pensées de quelqu'une des femmes de ma cour.
GAUl.TiER.
O Marguerite, te railles-tu de mol? Non: ces tablettes me viennent d'un capitaine que je n'ai vu qu'une fois, dont je ne sais pas inèuie le nom, qui me les a envoyées je ne sais pourquoi, et qui était hi; r ici avec mou fière, mou pauvre frère.
MAr.GUERirE.
Tu penses que je croirai cela, GaultierPmais qu'importe? la jalousie sied-elle à ceux qui vont être séparés à jamais? Adieu, Gaultier, adieu !
Que fais-tu, Marguerite? tu veux donc me rendre fou! Je viens, désespéré, te redemander mon frère, et lu me parles de départ! un premier malheur m'ébranle, et tu m'écrases avec un second! pourquoi j)artir, pourquoi me dire adieu?
MAKGUEUIIE.
Le roi a des soupçons, Gaultier; il ne faut pas qu'il te trouve ici : d'ai'leurs tu emporteras ces tablettes pour te consoler.
GAULTIER
Tu crois donc réellement que c'est d'ime femme?
MARGUERITE
J'en suis sure. Déjà mille fols tu m'aur als rassurée en me les montrant.
GAULTIER
^lais le puis-je? sont-elles à moi? J'ai juré sur l'honneur de ne les ouvrir que demain, ou de les rendre à celui à qui elles appartiennent, s'il me les réclame. Puis-je te rendre plus claire une chose que je ne comprends pas moimême? J'ai juré sur l'honneur qu'elles ne sortiraient poln' de mes mains. Voilà tout : j'ai jur^.
u^ Tcr» lit riBSLii.
LA TOUR DE ISESJ.E
Kt moi, je n'avais rien juré sur l'honneur, n'est-re pas? Je n'ai violé aucun serment pour loi, n'est-ce pas? Oublie que j'ai été pour toi |>arjure, car le parjure est dans l'amour plutôt encore que dans l'adultère. Oublie et garde ta parole, et moi ma jalousie. Adien.
GAVVtlF.n.
Marguerite, au nom du ciel!...
MARGCEIUTE.
L'boiuieur! l'honneur d'un homme!... Et rhonneur d'une femme, n'est-ce donc rien? Tu as juré ; mais moi, un mot, une pensée de loi, m'a fait oublier un serment fait à Dieu, et je l'oublierais encore, et, si îu m'en priais, •'oublierais le monde entier pour toi!
Gabltier.
Et cependant lu veux que je parte î tu veux «jue nous nous sé[)arions!
MARGllEniTE.
Oui, oui. Je l'ai promise au saint tribunal, cette séparation. EL bien! si tu l'exigeais, si j'avais la ceriitude que ces tablettes ne sont pas d'une femme, eh bien! je braverais pour loi l'anathème de Dieu comme j'ai bravé celui (les hommes; car penses-tu qu'à la cour on croie à la pureté de notie amour? Ils me croient coupable, n'est-ce pas? comme si je l'étais; eh liien! malgré la nécessité de ton départ, si tu me priais comme je te prie, je te dirais : Reste, mon Gaultier, reste; meure ma réputation, meure ma puissance! mais reste, reste près de moi , près de moï toujours.
GAULTIER
Tu ferais cela?
MARGUEniTE.
Oui! mais je suis une femme!... moi dont l'honneur n'est rien, qui peux être parjure impunément et qu'on peut torturera loisir,pourvu qu'on ne manque pas à sa parole de gentilhomme; qu'on peut faire mourir de jalousie, i)ourvu qu'on garde son serment.
GAULTIER
Mais si l'on savait jamais...
MARGUElvlTE.
Qui le saura? avons-nous des témoinsici?
GAULTIER
Tu me les rendras demain avant dix heures?
MARGUERITE
Je te les rendrai à l'instant même.
GAULTIER
Mon Dieu, pardonnez-moi! mais est-ce un ange ou un démon qui me fait ainsi oublier cuon frère, mes serments, mon honneur?
MARGUERITE, les prenant.
Je les tiens.
( entie dans Ui^chambic voisine.)
cffljs
GAllLIIEIl , seul.
Marguerite! Marguerite! O faiblesse humaine! oh! pardon, mon frère! étais-je venu pour parler d'amour? étais-je venu pour rassurer les craintes frivoles d'une femme? J'étais venu pour te venger; mon frère, pardon. MARGUERITE, rentrant.
Oh! j'étais insensée! Non, non! il n'y avait rien dans ces tablettes; ce n'était point une femme qui te les avait données ! Mon Gaultier ne ment pas lorsqu'il dit qu'il m'aime, qu il n'aime (|ue moi. Eh bien ! moi aussi je n'aime que lui; moi aussi je tiendrai ma promesse, et nous ne serons pas séparés; peu m'importent les soupçons du roi ; je serais si heureuse de souffrir pour mon chevalier!
GAULTIER
Pensons à mon fière, Marguerite.
MARGUERITE
Eh bien ! mon ami, des recherches ont déj.i été faites, et l'on soupçonne...
GAULTIER
Et qui soupçonne-t-on?
MARGUERITE
Un capitaine étranger qui n'est ici que depuis quelques jours, qui doit demain pour la première fois venir à la cour.
GAULTIER
Son nom ?
MARGUERITE
Buridan, je crois.
GAULTIER
Buridan! et vous avez donné l'ordre qu'il fin arrêté, n'est-ce pas?
C'est ce soir seulement que j'ai su cela , et je n'avais point là mon capitaine des gardes.
GAULTIER
L'ordre! l'ordre! que j'arrête cet homme -l.\ moi-même! Oh! un autre n'arrêtera pas l'a-sassin de mon frère! l'ordre, Marguerite! 1 ordre, au nom du ciel!
MARGUERITE
Tu l'arrêteras , toi ?
GAULTIER
Oui , fût-il en prière au pied de l'autel , je l'arracherai du pied de l'autel. Oiii, je l'arrêterai par-tout où il sera.
MARGUERITE va à la table et signe un par-'hetnin.
Voilà l'ordre.
GAULTIER
Merci, merci, ma reine.
" MARGUERITE, tcenaçant.
Oh ! Buridan, c'est moi maintenant qm liens ta vie entre mes mains-
AC I li III, V TABLKAU, SCI^IM-: (. 223