SCENE VI
LE SECRÉTAIRE, MARINO, puis ANIELLO.
LE SECRÉTAIRE. Monseigneur, un homme du peuple est venu vendre au joaillier de la couronne un diamant qui ne pouvait être entre ses mains que par un vol. Le joaillier a fait arrêter ce malheureux ; mais il a refusé de se nommer et d'indiquer sa demeure. On l'a menacé de la torture et de l'emprisonnement perpétuel ; alors il a demandé à vous parler en secret, à vousmême. Il dit que, si l'on veut user d'indulgence envers lui, il fera des révélations qui sauveront une existence illustre.
MARINO. Est-il là?
LE SECRÉTAIRE. Oui, luoiiseigneur.
MARINO. Qu'on l'amène.... {Aniello ent^e*.) Parle!., qu'as-lu ù me dire?
ANIELLO. Grâce! grâce, monseigneur!
MARL\0. Tu me demandes ta grâce, et
je ne connais pas encore ton crime... il
n'importe ; parle, si tu as quelque titre à
la pitié.
ANIELLO. Ah! si des remords peuvent jamais mériter grâce, qui en fut plus digne que moi! Vingt fois j'ai voulu apporter ma vie à la justice, qui en est maîtresse aujourd'hui ; mais ma vie, elle est nécessaire à un être souffrant: promettez- moi, monseigneur, que vous me la laisserez... Hélas! sans l'infortunée qui en a besoin, elle me serait si odieuse, que votre pardon serait à peine de la clémence.
MARI\0. Si ton repentir peut égaler ton crime, tu n'auras pas en vain mis ta confiance en moi... parle.
ANIELLO. Cela suffit dans votre bouche, monseigneur ; écoutez-moi. Je me nomme Aniello, je suis pécheur à Capri. Il y a un an, ma famille mourait de misère; depuis trois jours mes enfans me demandaient du pain, et je n'en avais pas pour tous ; un jour encore, mes filets, ma barque allaient être vendus... uu jour encore et il fallait moiurir. J'errais sombre et désolé sur ma barque ; mes filets semblaient maudits. La nuit était venue; je passai sous les murs de cette magnifique villa ; les fenêtres étincelantes d'une galerie donnaient sur la mer; une seule ombre s'y promenait; alors une des fenêtres s'ouvrit et je vis apparaître une jeune et belle femme. Je contemplais avec envie sa parure, dont un seul diamant eût suffi pour me sauver, moi et mes enfans. Tout-à-coup cette femme, qui, depuis un instant, semblait en proie à une
Aniello, Marino.
vive agitation, met le pied suï le balcon et
se précipite dans les flots.
MARINO, Que dis-tu?
ANIELLO. La mer, sous ces murs, était
dangereuse il n'importe ! je m'élançai
cependant. . .
MARINO. Pour sauver ses jours .
ANIELLO. Non, sesdiamans !.. je pensai que tout ce que roulait la mer appartenait au pécheur. Après avoir cru dix fois périr moi-même, je l'essaisis un corps glacé et enlevai ma proie dans ma barque, contemplant, à la lueur de la lune, les trésors que me léguait ce cadavre.... J'arrachai avidement les pierreries de son corsage, de son collier ; mais quand je voulus enlever une bague que son doigt gonflé retenait encore, le cadavre fit un mouvement... la femme n'était pas morte !
MARINO. Quoi! vivante?
AMELLO. Que faire alors? ramener cette jeune fille à la côte, lui restituer ses bijoux pour demander quelque faible récompense qu'on m'eût peut-être refusée, quand j'avais une fortune dans les mains? Un démon me tenta, je gardai les diamans et j'allais rendre la jeune fille à la mer... MARINO. Malheureux !
ANIELLO. Mon bon ange ne m'avait pas encore abandonné : je n'eus pas le courage de ce crime. Je transportai à tout hasard l'inconnue dans ma cabane, au fond de ma petite île inhabitée. La tuer pour empêcher ses révélations eût été inutile : elle était folle.
MARINO. Folle.
ANIELLO. On brûla les débris de ses vêtemens, que ma femme remplaça par les siens ; et sous son déguisement, sous l'altération de ses traits surtout, nul ne pouvait la reconnaître. Mais il ne profite jamais le bien dont on n'ose remercier le ciel ! Tous mes enfans, poxu- le salut desquels j'avais commis ce vol, ont succombé l'un après l'autre à une affreuse épidémie, vm châtiment du ciel!... Ma femme pleure et accuse l'étrangère de tous nos mallieurs. La main de Dieu m'a frappé moi-même ; ef, arrêté comme voleur, j'ai demandé à être conduit. vers vous, vous dont, en son délire, la jeune fille a quelquefois prononcé le nom, parmi d'autres que j'ai oubliés.
aiARiNO. Que dis-tu? Je ne puis en croire ce que j'entends... As-tu quelque indice qui me prouve ?...
AMELLO. Voici son anneau dont elle parle sans cesse. . . je n'ai osé m'en défaire à cause de cela. (//? le lui donne.) Je l'avais soustrait à tous les regards.
MARINO. Lesku^Âcsde Malacarne ! Fran-
JEANNE DE NAPLES
OMca! Franeesca !... En combien de temps peux-tu me mener à Capri ?
ANIELLO. En deux heures.
MARINO. PaitonsI
ANIELLO. Mais vous me ferez grâce?
MARINO. Si tu me rends Francesca !
Ils marchent vers le fond; le majordome se pre'sente devant eux,
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