FRANCESCA, LORENZO
LORENZO , répétant immobile. Francesca!
FRAîNCESGA. Non , ce n'est pas Francesca !.. . Francesca était une jeune fille qu'on aimait, une jeune fille qui est morte avec la confiance d'une tendresse partagée.
Cette mort, c'était encore du bonheur. Ce n'est pas plus Francesca qui est ici que ce n'est Lorenzo.
LORENZO. Francesca!... c'est sa voix , c'est elle!.. Francesca, ta main... que je sente ta main... quejesoissûrquetuvis!...
FRANCESCA. Ma main dans la vôtre!.., oh! non pas, seigneur comte, oh! non . vous dérogeriez maintenant !
LORENZO. Toi , Francesca, vivante !....
toi, connue autrefois! se peut-il?., par quel miracle?... dis-moi donc?.,. Mais tu m'aimes toujours... OIi! grâce pour mon crime!., réponds-moi... mais pas de colère. , . pitié. . . Francesca. . . prends pitié de moi, dis-moi que tu ne vas pas disparaître, car je dois être insensé... Oh! frappemoi , punis-moi , écrase-moi... tu en as le droit, je le sais... mais ôte-moi le remords de t'avoir tuée !,.. que je meure , s'il le faut, mais que tu vives !...
FRANCESCA. Oui, je vis... mon malheur est trop certain... Avant de vous connaître, Lorenzo, mon cœur ne vivait pas, mais il était tranquille; il a fallu que le sort vous présentât à moi pour le faire aimer et souffrir... Quand, abattue par tant de tortures , découragée par tant d'obstacles, égarée par tant de désespoirs, j'allai chercher dans la mortun asile... mon aine ne vivait plus. .. il a fallu qu'on me ra|)pelât à la lumière... mais, brisée par tant de secousses, j'étais devenue insensible à tout, j'étais folle, ma raison ne vivait plus... il a fallu que l'on déchirât ce voile qui couvrait mon intelligence et lui dérobai! un enfer... il a fallu que, frappée par h coup terrible de votre perfidie , je revinsse à toutes les douleurs de l'existence et dr la raison.
LORENZO. Oh ! oui , oui, tu as ledroit de m'accuser, je suis bien coupable... oui, tu m'avais donné dans la tombe un noble rendez-vous, auquel l'honneur ne me permettait pas de manquer... tu y as été fidèle, toi ! j'ai déserté lâchement. Oh ! je ne prétends pasm'excuserl mais que veux-tu?. , j'ai cherché la mort des combats, elle m'a toujours fui ! Oui, on a dû te dire , puisque tu sais tout, avec quelle rage j'avais poursuivi cette mort ; avec la même rage elle m'a évité.
JEANNE DE NAPLES
Je roulais tomber, on m'éleva ; je voulais un cercueil, etje n'arrivai qu'à un trône... et la vie impitoyable m'a repris, sans respecter ma douleur ; mon sang a recommencé à circuler , mes forces sont revenues , qui ont demandé un aliment... ma tète s'est rallumée , qui demandait des espérances à consumer... Oh! cependant jamais une femme ordinaire ne m'eût rendu aussi coupable; mais une reine... Il m'a semblé que c'était une autre passion , qui n'était •oas une perfidie si grande envers la nôtre... Je n'ai pas cru que ce fût un autre amour, cette trahison devant une couronne, cette infidélité sous le dais. Je n'ai pas été séduit par Jeanne II, j'ai été ébloui par elle... oh! je n'en suis pas moins un lâche, un infâme... mais elle ne t'a jamais remplacée, vois-tu?.. Je ne l'ai jamais aimée, elle, si bonne, si dévouée , si noble , si confiante , elle , envers qui je suis aussi traître qu'envers toi ! — Te dirai-je plus? à travers ma reconnaissance de ses bienfaits, qui me confondaient, il y avait pour elle en mon cœur plus que de l'indifjierence ; il j avait quelquefoi s de la haine. . . Oiii,jela haïssais de m'avoir fait manquer à mes sermens, de m'avoir rendu coupable à mes propres yeux d'un semblant d'amour dont elle n'a pas encore cependant tous les droits... Oui, celle qu'entoure l'idolâtrie de tout un peuple, je l'ai quelquefois outragée, je l'ai punie en ton nom de mes fautes , j'ai arraché à ses yeux des larmes qui n'étaient pas encore essuyées quand elle montait sur son trône... Ah! crois-moi, Francesca, tu peux pardpnner, car tu as été vengée aussi cruellement d'elle que tu te venges de moi I
FRA^XESCA. Oh I je ne vous accuse pas! je saisbien que, nous autres femmes, nous ne possédons qu'une part bien faible de vos passions. Nous, un amour nous fait vivre ou nous tue ; vous, un amour vous distrait un moment, et vous l'oubliez. Je ne vous en veux pas , Loienzo; continuez votre route glorieuse , suivez votre noble carrière... Francesca est toujours niorte pour vous, puisque Francesca est im obstacle à votre grandeur.
LOREîVZO. Francesca morte encore pour moi! maintenant, dis-tu?... Nous séparer encore... oh ! non pasi non pas!.. Francesca , il y a un écrit adressé aux Napolitains par la reine, et qui leur annonçait un roi... Eh bien! c'était moi qu'il leur
annonçait Oui, un jour encore,
et j'étais l'époux d'une reine... im jour encore, et j'étais roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem. Eh bien! demain, je st..
sans un titre, sans un grade , fugitif, proscrit sans doute, mais demain je me serai échappé avectoi pour te consacrer ma vie... Il est vrai , je t'ai trahie hier pour une royauté, mais demain je déserterai une royauté pour toi ... je suis tombé bien bas à tes yeux, mais je me relèvei-ai; et, si grand qu'ait été mon crime, ma réparation du moins peut l'égaler.
F RANG ESC A .Oh ! ce sacrifice est trop g rand , Lorenzo... Car, fuir pour moi la reine, c'est perdre plus que la couronne, c'est exposer votre tète! Non je ne puis accepter, voyez-vous? Quand même nous devrions échapper à tout ce qui nous menace...
nous ne serions pas heureux... vous devez
l'aimer cette femme, elle est belle....
elle est reine.... elle flatte votre amourpropre, enchante vos regards, séduit votre cœur... Oh! vous auriez peut-être des regrets , peut-être vous regretteriez votre royauté, moi ma démence ! Oh! alors, voyez
vous, j'en mourrais Non, Lorenzo,
non, ce que vous voulez ne se peut pas.
LORENZO. Cela ne se peut pas , dis-tu? Quoi! je t'aurais revue pour te perdre? tu me serais revenue inutilement... oh ! c'est cela qui est impossible ! Non , Francesca, tu ne peu.x plus te soustraire à moi ; je t'ai reprise comme tu m'as repris ,- moi ton bien , moi qui me lèverais du tombeau à ta voix, qui déserterais le ciel pour me jeter sur tes pas en enfer... Tu m'appartiens par mon désespoir, par mes larmes par mon crime même : Dieu n'a pas fait un miraclepour que tu le rendisses inutile; il a fait battre ton cœur glacé... c'était pour notre amour... il t'a fait revivre. . . c'était pour moi.
FRANCESCA.^ Loreuzo !
LORENZO. Ecoute : nous allons fuir ensemble... Non, non, on nous verrait, je te perdrais inutilement avec moi. Pars d'àbord. Tusais,près de Pouzzole, la chaumière de ta nourrice, qui te pleure en ce moment, cette chaumière qui nous a réunis déjà en des temps plus heureux. Pars à l'instant, cette nuit... tu m'y attendras.... demain j'irai t'y rejoindre, nous fuirons , et bientôt nous serons unis devant qpielque autel que ce soit, je te le jure.
Bmitaa dehors.
FRANCESCA. Mais écoute...
LORENZO. C'est trop tard! on vient...
tu n'as plus le temps de me donner un conseil... mais de prononcer un arrêt...
M.\RIN0, reparaissant à la porte secrète, Francesca, venez, venez. «. 11 ne faut pas qu'on TOUS voie ici.
LOREivzO. Tu le vois, il faut nous séparer ... Eh bien ! me condamnes-tu à mort?
MARiNO. Mais venez vite, les portes du palais se rouvrent , la reine revient...
LOUF.xzo. Eh bien ?. .
FRAr<eESCA. Je pars à l'instant, je t'attendrai...
Elle (lispaïaît.
LORENZO. Ah! enfin!.. Comment tromper la reine et Blatteo ?