‹ Magasin théâtralChapitre 869 sur 1711 · JOSEPH, VAUTRIN · texte numérisé non relu

JOSEPH, VAUTRIN

Vautrin parait avec un surtout couleur de tan , garni de fourrures , dessous noir ; il a la tenue d'un minlslre diplomatique étranger en soirée.

Maudite fille 1 nous étions perdus.

VAUTRIN

Tu étais perdu. Ah çà! mais tu tiens donc beaucoup à nepas te reperdre, toi? Tu jouisdonc de la paix du cœur, ici?

JOSEPH

Ma foi, je trouve mon compte à être honnête.

VAUTRIN

Et entends-tu bien l'honnêteté?

JOSEPH

Mais ça et mes gages, je suis content.

VACTRIX.

Je te vois venir, mon gaillard. Tu prends peu et souvent, tu amasses, et tu auras encore l'honnêteté de prêter à la petite senvaine. Eh bien ! tu ne saurais croire quel plaisir j'éprouve à voir une de mes vieilles connaissances arriver à une .position honorable. Tu le peux, tu n'as que des défauts, et c'est la moitié de la vertu. Moi, j'ai eu des vices, et je les regrette... comme ça passe! Et maintenant plus rien! il ne me reste que les dangers et la lutte. Après tout, c'est la vie d'un Indien entouré d'ennemis, et je défends mes cheveux.

JOSEPH

Et les miens?

VAUTRIN

Les tiens?... Ah! c'est vrai. Quoi qu'il arrive ici, tu as la parole de Jacques Collin de n'être jamais compromis; mais tu m'obéiras en tout?

En tout?... Cependant...

VAUTRIN

On connaît son code. S'il y a quelque méchante

besogne, j'aurai mes fidèles, mes vieux. Es-tu de puis long-temps ici?

JOSEPH

Madame la duchesse m'a pris pour valet de chambre en allant à Gand, et j'ai la confiance de ces dames

VAUTRIN

Ça me va ! J'ai besoin de quelques noies sur les Montsorel. Que sais-tu?

JOSEPH

Rien.

VAUTRIN

La confiancedes grands ne va jamais plus loin. Qu'as-tu découvert ?

JOSEPH

Rien.

VAUTRIN, à part.

II devient aussi par trop honnêtehomme. Peutêtre croit-il ne rien savoir? Quand on cause pendant cinq minutes avec un homme, on en tire toujours quelque chose. (flr</î/r.) Où sommes-nous ici?

Chez madame la duchesse, et voici ses apparlemens; ceux de monsieur le duc sont ici au-dessous; la chambre de leur fils unique le marquis est au-dessus, et donne sur la cour.

VAUTRIN

Je t'ai demandé les empreintes de toutes les serrures du cabinet de monsieurleduc, où sont-elles? JOSEPH, avec hésitation.

Les voici.

VAUTRIN

Toutes les fois que je voudrai venir ici, tu trouveras une croix faite à la craie sur la petite porte du jardin : tu iras l'examiner tous les soirs. On est vertueux ici, les gonds de cette porte sont bien rouilles; mais Louis XVIII ne peut pas être Louis XVI Adieu, mon garçon; je viendrai la nuit prochaine. [A part.) Il faut aller rejoindre mes gens à l'hôtel de Christoval.

JOSEPH, à part.

Depuis que ce diable d'homme m'a retrouvé, je suis dans des transes...

VAUTRIN, revenant.

Le duc ne vit donc pas avec sa femme ?

JOSEPH

Brouillés depuis vingt ans.

VAUTRIN

Et pourquoi ?

JOSEPH

Leur fils lui-même ne le sait pas.

Et ton prédécesseur, pourquoi fut-il renvoyé?

JOSEPH

Je ne sais, je ne l'ai pas connu. Ilsn'ontmonté leur maison que depuis le second retour du roi.

VAUTRIN

Voici les avantages de la société nouvelle: i; n'y a plus de liens entre les maîtres et les domestiques; plus d'attachement, par conséquent, plus

de trahisons possibles. [A Joseph.) Se dit-on des mots piquans à table?

JOSEPH

Jamais rien devant les gens.

VACTRIN.

Que pensez-vous d'eux, à l'oftice, entre vous?

JOSEPH

La duchesse est une sainte.

VACTRIN.

Pauvre femme ! Et le duc ?

JOSEPH

Un égoïste.

VADTRIN.

Oui, un homme d'état. (A pan.) Il doit avoir des secrets, nous verrons dans son jeu. Tout grand seigneur a de petites passions par lesquelles on le mène; et si je le tiens une fois, il faudra bien que son fils... (A Joseph.) Que dit-on du mariagedu marquis de Montsorel avec Inès deChristoval ?

JOSEPH

Pas un mot. La duchesse semble s'y intéresser fort peu.

VAUTRIN

Elle n'a qu'un fils! Ceci n'est pas naturel.

JOSEPH

Entre nous, je crois qu'elle n'aime pas son fils.

VAUTRIN

Il a fallu t'arracher cette paroledu gosiercomme on tire le bouchon d'une bouteille de vin de Bordeaux! Il ya donc un secret dans cette maison? Une mère, une duchesse de Montsorel qui n'aime pas son fils, un iils unique ! Quel est son confesseur?

JOSEPH

Elle fait toutes ses dévotions en secret.

VAUTRIN

Bien ! je saurai tout: les secrets sont comme les jeunes filles, plus on les garde, mieux on les trouve. Je mettrai deux de mes drôles de planton à Saint-Thomas-d'Aquin : ils ne feront pas leur salut, mais... ils feront autre chose. Adieu.

JOSEPH, seul.

Voila un vieil ami, c'est bien ce qu'il y a depis au monde... il me fera perdre ma place. Ah! si je n'avais pas peur d'être empoisonné comme un chien par Jacques Collin, qui le ferait, je dirais tout au duc ; mais dans ce bas monde chacun son écot! je ne veux payer pour personne. Que le duc s'arrange avec Jacques, je vais me coucher. Du bruit! la duchesse se lève. Que veut-elle?. . Tâchons d'écouter.

vvwvv\vv\vw\ww\v\\

Page 1