SCENE IV
Les Mêmes, excepté LA VICOMTESSE.
MARTIGNY, à Flavy.
La vicomtesse est encore belle.
FLAVV.
Encore? savez-vous ce que cela veut dire, une femme encore belle?
MARTIGNY
Cela veut dire...
FLAVY
Une femme qui ne l'est guère et qui est bien près de ne l'être plus. Laissons cela.
* Martigny, Flavy, les officiers, dOrbendas.
LE AIAi\<3]Il I)K iMONTLOUYIER.
MARTIGISV.
D(îpidémpnt. monscitriiour, vous no rptoiiriiez point avec nous ;i l'armée? vous ne voulez pas assister à nos dernières victoires?
FLAVV, nonchalamment.
Elles sont trop faciles. Vous n'avez plus qu'à chasser des fuyards.
MARTIGNY
Et la formidable garnison anglaise qui occupe Bordeaux!.:: vingt mille hommes d'élite commandés par le chevalier d'Eurondel, un des plus braves gentilshommes anglais !
FLAVV.
Le chevalier d'Eurondel? j'ai fait mes preuves contre lui. Voici bientôt vingt ans que je l'ai rencontré sur les champs de bataille. Demandezlui s'il sait ce que pèse mon genou sur une poitrme... Ah! si ses compagnons ne l'eussent pas arraché bien des fois de mes mains, la vicomtesse. ma noble dame, eût brûlé plus d'un cierge cii l'honneur de M. Saint-Denis.
MARTIO V.
La vicomtesse?
FLAVV;
Oh! elle est bonne Française!..: Elle déteste les Anglais en général, et en particulier, le chevalier d'Eurondel; Toutes les fois qu'on prononce ce nom devant elle, le rouge lui monte au visage: on voit bien que c'est un sang généreux qui coule dans ses veines.
MAUTIGNY.
Faites-lui donc la galanterie de tuer cet Anglais, monseigneur.
II est trop loin de nous; je ne me déplace pas pour si peu. Notre roi Charles VU n'a plus besoin de mes services; je suis fatigué; il me faut du repos, de la solitude, de la tempérance... Comment trouvez-vous mon vin d'Espagne?
MARTIGNY
Délicieux:
d'orbendas, paraissant.
Il est vrai ; mais il porte à la tête: i
FLAVV:
Arrive donc, bâtard !... Ceci, messieurs, est un ' bâtard, mon barbier, qui a volé un nom,
D'oniiENDAS, gaiment. \
Je n'en avais pas ; il m'en fallait un. Personne ,
ne voulait me le donner... je l'ai pris dans l'ai- ' phabet ; qu'on le réclame:
FLAVV.
II est trop laid pour cela : d'Orbendas ! \
d'orbexdas.
Et puis, ne vous vantez pas tant, messeigneurs : vous tous qui connaissez vos familles, vous res- ' ■ semblez au vulgaire des hommes; cela est trivial. Pour nous autres, pauvres abandonnés, nous res- ' semblons au dieu Saturne... père et mère in- ' connus.
On rL(.
FLAVf, lui louchant l'épaule.
Du reste, bon soldat, serviteur dévoué, cœur
intrépide et force herculéenne. C'est lui qui, dtrant les trêves, me signalait les plus belles' Anglaises des environs, et (jui, de concert avec moi, en débarrassait leurs propriétaires naturels. d'orbe.-sdas.
Plus galant que cela, monseigneur : je débar- . rassais les femmes de leurs maris.
I FLAVV.
C'est vrai. 11 lui est arrivé, pendant que j'cnlevais la femme, d'emporter le mari récalcitrant sur ses épaules.
d'orbendas:
Et nous avons des Anglais d'un honnête pour- ' tour I
LES AUTRES, riant.
Ah I ah ! ah !
d'orbendas.
Oh! notre patriotisme ne chômait pas ; et lorsqu'un armistice nous défendait d'attaquer les Anglais, nous cherchions à conquérir des An"Iaises.
FLAVY
^ Toujours par esprit national ; car bien souvent, , n'est-ce pas, sauf l'attrait de nous tenir en haleine et, d'exercer notre domination, nous n'avions pas plus de plaisir à enlever la femme d'un Anglais voisin, qu'à lui ravir son bœuf ou son cheval.
d'orbexdas.
Et le voisin souvent ne regrettait guère plus , l'un que l'autre : témoin ce jour, où ayant dérobé son cheval et sa femme à mylord Pembrok, il vous laissa fuir, vous qui emportiez la femme, et courut après moi qui emmenais le cheval. LES autres, riant.
Ah ! ah ! ah !
Ah! notre histoire serait curieuse à entendre!... celle de monseigneur surtout.
i FLAVV.
Fais le modeste !
d'orbendas.
Tout n'y est pas plaisant, par exemple!... si je citais, entre mille aventures de ce genre, celle du mois d'aofit quatorze cent quara...
FLAVV, l'interrompant.
Assez ! assez !
d'orbendas.
Je remercie Dieu de ne m'y être point trouvé:
FLAVY
Dis plutôt que tu le regrettes.
d'orbendas.
Non, sur mon amel... Messeigneurs , je vous en fais juges : c'était...
FLAVV, sévùrcment.
J'ai dit : Assez !
d'orbendas, au.x auireê.
Vous voyez bien !
FLAVV, Idgcnrncnt.
D'ailleurs les affaires d'amour ne te regardent plus.
MARTIGNV.
Comment cela?
FtAVT.
Depuis deui ans, il s'est amendé. Il n'a plus d'autre office près de moi que celui de barbier ; il n'est plus le confident de mes amours, et j'ai été obligé de le remplacer par son camarade Melchy.
d'orbendas, souriant.
J'ai eu des remords.
FLAVT, à d'Orbendas, souriant.
Eh bien! ami, j'ai suivi ton exemple: J'ai quitté, moi aussi, la voie de perdition ; j'ai renoncé à l'amour.
n'ORBENDAS, souriant.
Vous, monseigneur?
FLAVT.
Il y a un mois, depuis la maladie de la vicomtesse, j'ai ordonné à Melchy d'aller au manoir de Montlouvier, et de rendre la liberté à mes prisonniers du genre féminin.
n'ORBENDAS.
Mme la vicomtesse sait-elle votre sage résolution?
FLAVT.
Pas encore, et tu me rappelles qu'elle m'a demandé un entretien.
MARTIGNT.
Nous vous laissons.
FLAVT, aux Officiers.
Ainsi, messieurs, vous pouvez dire au comte de Dunois, en retournant à l'armée, que Guillaume de Flavy n'est plus le même; qu'il respecte les personnes et les propriétés de toute espèce, et qu'il s'est fait ermite dans son château de Presle en Tartenois.
Il les reconduit,
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