‹ Magasin théâtralChapitre 944 sur 1711 · FLAVY, L'ABBESSE · texte numérisé non relu

FLAVY, L'ABBESSE

l'abbesse, arrivant une lettre à la main; elle se

rciourne vers la porte de droite, d'où elle sort.

Oui, madame, nous partons à l'instant. Reposez bien.

FLAVY, s'inclinant.

Noble abbesse, si les frayeurs d'une dame, si le froid, la faim, la pluie, l'orage et le danger, par une nuit obscure, de tomber et périr dans quelque ravin; si, avant tout, la conviction de l'indulgence d'une pieuse et noble abbesse n'excusent point la violation de cet asile, me voilà fort en peine pour excuser ma présence devant vous.

l'abbesse, indulgente.

La règle de ma maison a été violée, sans doute; mais on n'avait pas songé, en l'établissant, à des nuits aussi orageuses.

FLAVY, s'inclinant.

J'avais raison, madame, de compter sur votre indulgence.

l'abbesse.

Al'excuserez*T0us, à votre tour, de ne point ac^

cueillir un noble gentilhomme avec l'empressement... ne prenez point, je vous en prie, l'inquiétude que vous remarquez dans mes traits, pour un reproche de votre supercherie... vous êtes sans doute un seigneur du voisinage?

FLAVY, à part.

Inspirons la confiance. {Haut.) Oui, madame, le comte de Monviel.

l'abbesse.

Vous seriez ce seigneur renommé dans toute la Guyenne pour ses vertus et sa franchise?

FLAVY

Vous me rendez confus, madame.

l'abbesse.

Eh bien ! monseigneur, c'est votre ennemi qui cause mes alarmes et le trouble où vous me voyez. FLAVY, étonné.

Mon ennemi?

l'abbesse.

Est-il dans le voisinage un seul gentilhomme qui n'ait eu à souffrir, dans ses biens ou dans ses affections, des violences du sire de Flavy ?

FLAVY

Il est vrai. (A part.) Je ne suis pas ici en bonne renommée.

l'abbesse.

MonseigEeur, votre nom, votre réputation, me font presque vous remercier d'avoir pénétré dans l'abbaye contre la règle. Ohl maintenant, je n'ai plus de crainte.

FLAVY

Je vous suis obligé, madame.

l'abbesse.

Monseigneur, en retour de l'hospitalité que je suis heureuse de vous donner, vous pouvez, si vous le voulez bien, être mon appui dans la grave circonstance où je me trouve.

FLAVY

Parlez, madame... je vous promets d'avance...

l'abbesse.

Le sire de Flavy se présenta ici il y a deux ans. FLAVY, dont V étonnement va croissant, à part. C'est la première fois que j'y viens.

l'abbesse.

Il me cacha son nom, et, couvrant son crime des apparences de la modestie, il me donna une jeune fille à élever.

FLAVY

Il vous donna... {A part.) Je n'y suis pas du tout.

l'abbesse.

Cette jeune fille, je viens de le découvrir, il la destinait à son amour.

FLAVY, stupéfait.

Ah!

l'abbesse.

Il n'y a qu'une heure qu'il était icu

Guillaume de Flavy ?

l'absesse.

Oui, lui-même.

LE MANOÏR DE MONTLOUVIER.

ce supplice, en quoi ma douleur aurait-elle pu s'accroître? Mais non, tu verses d'abord goutte à Soulte Icspérancc dans mon ame, tu on chasses la douleur, et tu y fais entrer la joie. Oh ! que tu as bien étudié le merveilleux effet des contrastes sur le cœur d'une femme! confiante et crédule, je me serais endormie heureuse, attendant le retour d'un époux adoré ; j'aurais devancé le jour pour aller à sa rencontre , et, en l'apercevant de loin , mon cœur aurait battu, je serais accourue le sourire sur les lèvres et la reconnaissance dans Je cœur; et lui alors m'aurait présenté la jeune et belle fille , et répondant à mon sourire par un autre, il m'aurait dit : l'espérance qu'hier je t'avais donnée, la voici ; voici ta joie et ton bonheur; et il aurait joui de me voir trembler et pàlir; de voir la douleur rentrer dans mon ame , plus poignante et plus vive... qui sait? tu avais peutêtre espéré me voir tomber morte, ou pouvoir, en passant, me meurtrir le visage sous tes pieds, pour faire à ma rivale une galanterie digne de toi ! FLAVT, à part, après s'être acjrt6.

Elle souffre; n'ajoutons pas, nar un aveu brutal, l'outrage à l'infidélité.

La vicomtesse.

Vous ne répondez pas?

FLAVT.

C'est vous-même, madame, qui courez à votre malheur. Vous n'êtes pas changée. Si j'ai manqué de franchise , c'est parce que vous manquez de confiance.

LA VICOMTESSE, amcrc et ironique.,

Oui, oui, je t'ai méconnu; oui, je t'ai outragé.

FLAVY

Madame, hier j'ai pris vos chagrins en pitié , et je voulais ménager votre susceptibilité ombrageuse en vous cachant que je suis ctiargé de la protection d'une jeune fille enfermée dans cette abbaye contre le vœu de ses parens éloignés. LA VICOMTESSE, de viéine.

Je suis bien ingrate !

FLAVV.

Mais, puisque votre fatale jalousie vous a poussée à me suivre, ne vous en prenez désormais qu'à elle de vos plus amères douleurs.

Il va pour sortir, la Vicomtesse le relient. LA VIC03ITESSE.

Non, arrêtez. Pourquoi vous dérober aux éloges d'une si généreuse conduite? Vous, le protecteur désintéressé d'une jeune fille ? cela est beau, admirable, inouï... Me pourriez-vous dire le nom de ses parens?

FLAVY

Que peuvent faire des explications à qui suspecte la franchise? qu'importe à votre jalousie...?

LA VICOMTESSE

Il importe à votre renommée.

Ce sont les hommes qui la font, etje les méprise.

LA VICOMTESSE , amèrement railleuse.

Et les parens vous ont chargé de briser les chaînes de celte jeune fille ?

FLAVY, sèchement.

Oui, madame.

LA VICOMTESSE, de même.

Et, comme ils sont éloignés, ils vous ont mandé

sans doute de les remplacer quelque temps auprès d'elle?

FLAVY

Oui, madame.

LA VICOMTESSE

Et comme il est impossible de la conduire à eux , à cause des armées qui coupent toutes les communications , ils vous ont suppUé de la garder près de vous ?

FLAVY

Oui, madame.

LA VICOMTESSE

De lui prodiguer vos soins?

FLAVY

Oui, madame.

LA VICOMTESSE

Enfin, de l'aimer?

Oui, madame.

LA VICOMTESSE

Et vous, en noble chevalier, vous irez, sur ce dernier point, au delà même des vœux de ces bons parens?

FLAVY

Assez! assez!

LA VICOMTESSE, riant aux éclats.

Ah ! ah ! ah ! ah !

FLAVY

Madame!

LA VICOMTESSE, poignante.

C'est à moi maintenant de te plaindre. Tu es revenu trop tard! Cette jeune fille que tu aimes comme tu n'as jamais aimé; cette jeune fille, ta vie, ton adoration, ton délire, elle est partie, entends-tu, partie, perdue pour toi !

FLAVY, allant froidement à la fenêtre.

Perdue?

LA VICOMTESSE

Elle a trouvé, dans un ciiàtcau voisin, une retraite sûre... Retourne seul dans ton château à toi, Flavy. Plus de plaisirs, plus d'ivresse, plus cette volupté du cœur que tu espérais. Rien, rien, dans ton château solitaire. Au lieu d'une femme jeune, belle, adorée, idolâtrée, moi, rien que moi fanée par la douleur ; rien que la femme abandonnée , rien î un spectre abhorré au lieu d'un ange... Oh! maintenant, Flavy, c'est toi qui me fais pitié!

FLAVY, la conduisant froidement à la fenêtre. '

Partie, perdue, dites-vous, ma protégée? Elle est avec Martha et Melchy ; elle va partir et je pars avec elle.

LA VICOMTESSE, effarée.

Elle n'est point partie ? Arrêtez ! arrêtez ! FLAVY, à la fencn-c.

Silence! {Au loin.) Partez, Mclchy, nous vous suivons.

LA VICOMTESSE

Grâce, grâce!

FLAVY, la prenant par la main et la faisant fléchir jusqu'à terre.

Silence !

LA VICOMTESSE

Oh! je te l'arracherai, cette jeune fille, je te l'arracherai!

Elle tombe à genoux, sur le point de s'e'vanouir ; Flavy, debout, regarde au loin par la fenêtre, et témoigne que Marie est partie. — La toile tombe.

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