‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1290 sur 1577 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

CLARISSE, M« GERVA1S.

Mn" gervais. C'est la première fois que monsieur Laroche sera revenu sans nous prévenir.

clakisse. Ses achats de bois l'auront retenu en Bourgogne plus longtemps qu'il ne l'avait prévu.

Mma gervais. En vérité, vous parlez de son retour avec une indifférence!... Et cependant monsieur Laroche vous aime beaucoup; ce serait mal de ne pas répondre à rattachement qu'il vous porte.

CLARISSE. Oh! Dieu m'est témoin que je n'ai pas même cette pensée.' Mon père, je le sais, n'a pas un caractère expansif; jamais il ne lui échappe un mot d'affection, une de ces douces paroles qui rendent si heureux celui à qui elles sont adressées ! mais ce n'est pas une raison pour que je l'aime moins!

M'"e gervais. Eh bien, franchement, à la place de monsieur Laroche je douterais quelquefois de votre tendresse...

Clarisse, elle se lève. Et pourquoi cela, je vous prie?

m'"c gervais. Ou du moins je serais jaloux de l'amitié extraordinaire que vous témoignez à... un certain individu...

Clarisse. A Guillaume, peut-être?

m""- gervais. Précisément ; je ne comprends pas la préférence que vous avez pour ce Guillaume... vous oubliez trop souvent ce que vous êtes et ce qu'il est.

Clarisse. Oui, j'en conviens, j'oublie volontiers ses manières rudes, son manque d'éducation, toute celte enveloppe grossière qui vous choque, pour ne me souvenir que de son

bon cœur! Je me rappelle qu'il m'a vu*' quand j'étais encore toute petite. Alors il passait toutes ses heures de repos à me porter dans ses bras, à me faire jouer; il était le confident de tous mes plaisirs, de tous mes chagrins d'enfant. Lorsque j'avais commis une faute, c'était lui qui prenait ma défense, qui obt» nait mon pardon... et que de fois je l'ai entendu qui disait à mon pèie : Mais embrassez-la donc!... Et je devais à Guillaume un b:dser que , sans lui , je n'aurais peut-êlre pas reçu !

Mn,e gervais. C'est très-bien sans doute, mais ce n'est pas une raison...

Clarisse. Ah ! vous croyez que cette amitié qui date de l'enfance n'est pas suffisante pour justifier celle d'un âge plus avancé?... Eh bien , écoutez encore ! Il y a trois ans... oh! vous n'étiez pas ici... une maladie affreuse menaçait mes jours... Je l'ai su depuis, les médecins désespéraient de me sauver ! Savez-vous qui passait les jours et les nuits auprès de moi?... c'était Guillaume!... oui, Guillaume, qui écartait tout le monde, qui épiait tous mes mouvements, devinait tous mes caprices, qui, la montre à la main, faisait exécuter à ht garde les ordonnances du docteur; Guillaume, qui disait à mon père : Allez, monsieur Laroche, allez à vos affaires, moi je suis là... je veille!... Et mon père restait des jours entiers sans me voir... Et lui, Guillaume, il ne quittait pas le chevet de mon lit... Souvent il détournait la tête pour me cacher ses larmes... mais je l'entendais pleurer, moi, et ses pleurs me faisaient du bien... car elles coulaient pour moi, car, au moins, je me sentais aimée par quelqu'un !

Mmc gervais. Tiens... tiens!... ce brave Guillaume! c'est très-bien de sa part...

Clarisse. Et un mois après, quand le médecin annonça ma convalescence: « Monsieur, \ui dit froidement mon père , vous avez fait li une cure admirable! » Mais lui, Guillaume, il sautait de joie, il baisait les mains du docteur, il criait à tout le monde : Elle est sauvée!... Puis le soir il vint, à la tête de tous lesouvriers.m'apporterdesfleurssuperbes!...

ma chambre en était remplie.. . Oh ! ce jourlà j'étais bien heureuse.

Mme gervais. Oh ! cet estimable Guillaume... je n'aurais jamais cru ça de lui!...

Clarisse. Maintenant, madame Gervais, vous comprenez, je l'espère, pourquoi j'autorise cette familiarité qui pourrait paraître déplacée aux yeux des indifférents, mais qui aux miens est la preuve d'une amitié sincère, d'un dévouement sans bornes!

Mrae gervais. Oui... oui... c'est très-naturel... (A part.) Mais je gagerais que monsieur Laroche n'est pas content de ça !

LE CANAL SAINT-MARTIN

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