D'ORBE, LA MÈRE CHAILLOT
f-bi Jever du rideau, la mère Chaillot, assise ?i la rj^.uehe du pubiic, lient un livreà la main ; d'Orbe • c'sî 3 droite et relit une lettre.)
LA mf.he chaii.i.ot, lisant avec cmpliase.
w Et l'eebo répétait : Héloïse! Héloïse! »
d'orbe. Mère Chaillot, si cela vous était
L'administrai ion *u tliéàtrede la Gaité fait afficher ce drame sous le double titre de Julie et Saint-Preux , ou (a Non- "SI II Héloïse.
rive aujourd'hui.
H MÈRE CUAlLLOT. Quel style, bon Dieu! à la bonne heure , voilà connue on doit aimei.
( Lisant.
« Oublier vos malheurs, et j'oublîrai les miens ;
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» Que l'a ni seul prébide h tous non entretiens ,
„ Que wisletlres, sans art cl sans gène tracées
,i Soient pleines de tendresse el non pas <!<■ pensées,
m Livrez-vous sans contrainte .'i toute voire ordeui ,
.1 I aissez confusément s'exprimer votre cocu/. »
non m.. Mère Chai Ilot, vous me Tendez la le le.
la MBiiR ciiaimot , Usant toujours .
ii Héloïse Héloïse! une lettre rassemble ■• Tout ce qu'on se dirait si l'on étaii ensemble. n Hélo'ise! Héloïse!.^. ««
d'orbe. Que le diable emporte Héloïse ! Quel bouquin lisez-vous donc là, mère Chaillot?
LA HÈRE Cil rLLOT. Ce n'est pas un bouquin, monsieur d'Orbe, ce sont les lettres et é pitres amoureuses d Héloïse et Abeii.inl, 1111 chef-d'œuvre, entendez-vous !
D'ORBE. Oui, un chef-d'œuvre de folie, un roman enfin; en avez- VOUS dévoré, de ces infernales brochures, pleines de sentiinens exaltés, de belles phrases, eî de bêtises de toute espèce !
t. \ HÈRE chah. lot. De choses admirables que vous ne comprenez pas.
D'oRBE. Dieu merci ! et je ne m'en porte p?s plus mal; si ma femme n'était pas plus lettrée que moi A>ut irait mieux
LAMÈRECHAILi OT.t/ue voulez-vousdire?
D Orbe. Vous me comprenez assez ; je ne suis pas un èlre idéal et romanesque , moi, j'aime ma femme tout bourgeoisement, et, grâce à vos sataniques lectures, elle et sa cousine, que vous avez nourries et élevées à votre manière... Claire et Julie, enfin, rêvent un mari galant et courtois, comme les chevaliers de la table ronde et les preux de Charlemagne... or il y a déception d'un côté, el jalousie de l'autre.
LA MÈRE CHAILLOT. Si VOUS êtes fou ,
est-ce ma faute ?
d'orbe. Oui, c'est votre faute, et celle de vos stupides productions anglaises et allemandes... aussi, les romans, je les ai en horreur , je les exècre... c'est pour en avoir trop lu que ma femme devient chaque jour plus folle, plus inconséquente; je ne sais plus ce qu'elle fait, à quoi elle pense, où elle va. Enfin, voyons, où estelle, maintenant, je vous le demande?
LA HÈRE CHAH. LOT. Je n'en sais rien; depuis long-temps je ne la conduis plus à la lisière.
d'orbe. Je gage qu'elle se promène avec rr beau professeur, ce maître de dessin ipii, giâce à vous, s'est introduit ici... cet domine qui n'a pour tout nom que celui que vous lui avez donné, un nom bien romanesque . bien ridicule, ce M. Saint-
Pieux enfin, qui, sous prétexte de donner des leçons à Julie, vient ici faire les yeux doux à Claire, à ma femme.. . Pensez-vous donc que je sois aveugle?
LA HERE Chaillot. C'est ce qui pourrait vous arriver de plus heureux... du moins vous ne verriez pas tout de travers.
D'ORBE. Je me trompe, n'est-ce pas?
la mère chaillot. Sansdoute ; Claire et Julie sont allées se promener sur ces montagnes, {elle les désigne) admirer la belle nature .. elles sont seules, je vous l'atteste.
d'orbe. Deux femmes... c'est prudent.
LA MÈRE CHAILLOT. Avez-vous peur qu'on ne les enlève?
d'orbe. Enlever, enlever, n'y a-t-il donc que ce danger à craindre? Dernièrement , on n'a pas enlevé ce voyageur qui a roulé dans cet abîme, là-bas, (il montre au fond les montagnes) et dont on n'a pas seulement retrouvé le cadavre... une fois tombé là-dedans, je défie bien qu'on vous en retire. ..Tenez, rien qued'y penser... Dieu! que les femmes sont imprudentes !
LA mère chaillot. Vous ne dites pas tout; si vous èles si ému, la jalousie v est bien pour quelque chose.
d'orbe. La jalousie!
LA mère chaillot. Je vous connais; mais alors , vous feriez bien d'attacher Claire , de l'enchaîner à vos côtés ; au moins vous seriez tranquille.
d'orbe. Eh ! je le ferai si je le veux... Que diable ! vous me feriez rentrer dans mon caractère... vous savez que je suis naturellement despote.
la mère Chaillot. Abusez de vos droits envers votre femme, les lois sont pour vous, je n'ai rien à dire... mais sa cousine, mais Julie est assez malheureuse d'avoir perdu ses parens et sa fortune, et parce que vous êtes son tuteur, vous n'avez pas le droit de la tyranniser.
d'orbe. Tyranniser!
la mère chaillot. Sans doute , en la mariant à un homme qui a plus de deux fois son âge, à ce M. de Wohnar, que je déteste sans l'avoir jamais vu.
d'orbe. Wohnar est plein d'honneur et déloyauté; il a rendu d'éminens services aux païens de Julie; en épousant leur mie, il lui donne une position dans le monde; elle aura la fortune, enfin, elle sera heureuse.
LA MÈRE CHAILLOT. Le premier bonheur, c'est d'aimer son mari... or une jeune fille ne peut pas aimer un vieillard.
d'orbe. Chaillot...
LA mère cnAlLLOT. Je ne dis pas ça oour vous... votre femme vous aime, et
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elle a raison ; car au fond vous êtes un brave homme, vous avez d'excellentes qualités pour votre âge... enfin, vous mériteriez d'être jeune.
d'orbe. Que diable.'... je n'ai pas soixante ans ; je suis loin de les avoir.
la mère chaillot. Hum ! vous n'en valez guère mieux.
d'orbe. Tenez, mère Chaillot, vous êtes une bonne femme
LA MÈRE CHAILLOT. Eh bien ! nous nous rendons justice : je vous ai dit que vous étiez un brave homme.
d'okbe. Brave homme, brave homme!
Chaillot , von» abusez étrangement de la position que vous avez ici.
la mère chaillot Comment , comment, position... je ne vous coûte rien, je pense. Je puis , Dieu merci ! vivre ailleurs que chez vous... j'ai trois cents bonnes livres de rente qui ne doivent rien à personne.
d'orbe. Je le sais; mais...
LAMÈRECiiAiLLOT.Mais... iln'y a pas de mais... si je reste, c'est pour Claire et Julie que j'ai vues naître, et que j'aime comme si j'étais leur mère; elles me le rendent au surplus, et voilà ce qui vous dépite.
d'orbe. Je ne suis pas jaloux de vous.
la mère chmllot. Bah! vous l'êtes de tout le monde... ça se conçoit, à votre âge, on sait ce qu'on vaut, on redoute les comparaisons... Les vieux, d'abord, c'est toujours comme ça.
d'orbe. Les vieux !... IVI ère Chaillot, vous êtes une insolente.
la MÈRE CHAILLOT. Je suis franche, et voilà tout ; je n'ai jamais aimé les vieux , et je les aime dix fois moins encore, depuis que je suis vieille. Notre société n'a pas le sens commun... Les jeunes gens sont faits pour s'aimer et pour se marier ensemble ; unir une jeune fille à un vieillard, c'est contre nature... la constance devient un martyre, la fidélité impossible.
d'orbe. Chaillot...
LA MÈRE CHAILLOT. Oh! mon iram-parler vous fait mal, je le sais; mais patience! je ne vous fatiguerai pas long-temps... je jette des paroles en l'air, vous n'en ferez pas moins à voire tète , votre vieil ami épousera Julie.
d'ORBE. Je l'espèce bien.
i.A MÈRE Cil Ml LOT. Oui ; eh bien! le ,our on il mettra le pied ici, j'en sortirai, moi.
d'orbe. Eli! mon Dieu ! vous êtes libre.
r.A MERE CHMLLOT. J'embrasserai mes
| chères enfans , et je leur dirai de me p«. donner si je les ai laissées vivre, car il eût mieux valu les étouffer au berceau, que de les jeter à vingt ans dans les bras de deux vieillards.
d'orbe. Oh! je suis d'une colère... Vous taii ez-vous, madame Chaillot, vous tairezvous?
la mère chaillot. Jamais, jamais, jamais! vous aurez beau faire, vous ne m'empêcherez pas de vous dire...
CLAIRE , dans la coulisse. Par ici , mes amis, par ici.
d'orbe. Ah! la voix de ma femme., enfin, c'est heureux.
(Entrée de Claire suivie de quelques villageois.1