‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1485 sur 1577 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, GÉRALDINE.

Clinton, remontant la scène.

Comment?... lady Clinton à Westminster?

Géraldine, traversant avec résolution et itn peu

d'égarement les rangs des lords, à lord Clinton.

Oui, mylord... lady Clinton qui vient s'excuser si elle ose se présenter à une lete où elle n'est pas invitée.

CLINTON

Vous aviez semblé désirer, mylady, rester seule au palais de Lincoln, et vous savez, n'est-ce pas, que chacun de vos désirs est un ordre pour moi?

GÉRALDINE

Ah! oui... je vous entends, et je vous en rends grâce... mais à cette heure, mylord, c'est un devoir sacré qui m'amène au milieu de vos plaisirs. Leurs seigneuries pardonneront... mais il faut à l'instant même que je vous parle, à vous seul.

CLINTON

Vrai, mylady?.. .Pardon, mylords. (Ils sortent.) Ceci est une énigme... je ne vous comprends pas...

Les lords s'éloigneut, GÉRALDINE.

Pas de raillerie. Dans votre bouchela raillerie, c'est l'outrage, et vous n'avez pas le droit de m/outrager.

Mjlady!

Clinton, sévèrement.

GÉRALDINE

Ali! vous no me comprenez pas... Eh bien! écoutez, et si cette lettre de Jean d'Oxford n'est pas un mensonge, vous êtes le "lus misérable des homme*. {Mouvement de Clinton.) Écoutez donc. {Elle lit.) « Mylady, au mépris des plus s:iinlcs pro- » messes et cédant aux cruels avis de lord Clin- » ton et des évéques luthériens, le roi asignél'or- » dre de mise en accusation du comte de Surrey. » Ses ennemis veulent le perdre, ils le disent hau- ». binent. Demain douze lords vendusauxsanglans » caprices de Henri Y1II se réuniront pour juger » Surrey. Bâtez-vous donc, mylady , d'exiger de » lord Clinton le prix de votre sacrifice. De vous » seule dépend maintenant le salut de Henri 1 » clinton, à part.

Elle sait tout!

GERALDINE, lui présentant un parchemin plié.

Edouard Clinton, voici un acte qui porte signaaire royale, et dans lequel, prenant Dieu à témoin de la vérité de vos paroles, vous vous engagez, vous et le roi, lui sur sa couronne, vous sur votre honneur de gentilhomme, entendez-vous, mylord, sur votre honneur de gentilhomme, à faire cesser l'exil de Henri Surrey et à déchirer l'accusation capitale d'hérésie et de trahison portée contre lui si je vous donne ma main et mes titres. J'ai consenti à m'appcler lady Clinton, comtessede Lincoln, et je viens, mylord, réclamer l'exécution de votre promesse, et, forte de votre serment, exiger la liberté de lord Surrey.

Votre dévouement est sublime, mylady, et le lils du duc de Norfolk doit en être bien fier.

GÉRALDINE

C'est un dévouement sublime en effet, mylord, que celui d'une femme quand elle veut sauver la téle d'un innocent. Reprenez donc cet acte solennellement juré devant vos témoins et les miens, et ordonnez que le comte de Surrey sorte de la citadelle de l'Aigle pour remonter à son siège de lord, et j'aurai pour vous, mon époux et mon maitre, soumission , respect et reconnaissance éternels.

CLINTON

Le roi aurait pardonné au comte de Surrey, et sa haine contre moi parce que j'ai lait exiler son père, et ses satires contre la religion et ses ministres... tout enlin... si le comte avait consenti à embrasser la réforme. Henri Vhl ne veut pas d'un seigneur catholique. i sa cour. L'hérésie est un crime, Surrey sera jugé : c'est lebon plaisir du roi.

GÉRALDINE

La fidélité à une croyance est une vertu, mylord... Pas d'excuses... je vous adjure. ..Le roi ne veut que ce que vous voulez, et c'est une lâcheté de manquer à un serment, Ci c'est une honte de remplir ici l'office de geôlier.

CLINTON

Hais si le roi l'ordonne.. <■?

GÉRALDINE

Riais si votre honneur vous le défend î

CLINTON

Ohl a\;;iil tout, ma vengeance! Je fus heureux, mylady... ohl oui, je fus bien heureux le jour où votre amour s'humilia devant ma puissance. Notre union enlevait à Surrey et sa dernière et sa plus chère espérance, elle le séparait à jamais d'une femme pour laquelle il auraittout sacrii; mariage était mon triomphe sur celte race orgueilleuse des Howards : il était nécessaire à mon ambition. Tous êtes aujourd'hui lady Clinton, von terez lady Clinton ; Surrey sera jugé demain, cl dans quelques jours la hache du bourreau aura fait son devoir.

GÉRALDINE

Mais j'ai la parole du roi.

CLINTON

Ah ! je vous conseille, mylady, d'en appeler au roi. {Lui présentant les papiers saisis chez Surrey. Le comte de Surrey, n'est-ce pas, est un poète digne d'envie, et nul assurément n'eût chanté dans des sonnets plus tendres la noble dame de ses pensées; mais je déplore vraiment qu'au lieu de célébrer l'amour et la beauté, la musc du comte de Surrey se soit venue heurter jusqu'aux pieds du trône.

GÉRALDINE

Jusqu'aux pieds du trône, dites-vous?

CLINTON

Tenez, ces papiers sont ceux qui ont été saisis chez Surrey pendant son emprisonnement à la citadelle de l'Aigle... Et dites vous-même quelle expiation peut racheter ces sanglantes satires contre la royale personne de notre souverain... Ah! vous m'avez insulté, comte de Surrey, et, comme si ce n'était pas assez de ma colère , vous jetez aussi votre défi à impuissant monarque. Ah ' vous n'êtes pas prudent... mais au moins, bravo! vous prenez haut vos ennemis.

Ali! grâce, grâce, mylord !

CLINTON

Vous le voyez, mylady, ce n'est plus moi qu'il faut prier désormais pour voire amant; mais si Henri VIII pardonnait... oh! je ne pardonnerais pas, moi. ..j'ai juré sa perte, il mourra.

GÉRALDINE

Oh ! mylord, laissez-vous fléchir par mes larmes. Eh bien ! écoulez : j'étouffe en mon cœur tout amour pour Surrey, et je m'abandonne à vous corps clame! Mais sauvcz-lc, Clinton , et sauvez aussi l'Angleterre d'un reproche d'assassinat qui couvrirait d'opprobre cl le roi qui l'ordonnerait, et vous qui lui prêteriez votre bras. Mais que voulez-vous que je fasse?... Dites, oh! dites! Je quitterai l'Angleterre, je ne reverrai plus Surrey; j'irai en France, dans une de ces saintes demeures de la Bretagne... j'y demauderai une cellule et je plierai là,., nuit cl jour... à genoux sur la

LORD SURREY

pierre froide... Parlez, que voulez-vous que je fasse? mon Dieu ! qu'exigez-vous, mylord?... mais sauvez-le, sauvez-le!

Elle s'agenouille.

CLINTON

Mylady, assez!... Les douze lords du royaume choisis par le roi siégeront avec moi à la chambre aux Étoiles. Le procès du comte de Surrey va commencer, et demain, avant la nuit, je vous ferai connaître notre jugement.

Eu bien, si votre roi peut tolérer un pareil crime ; si les amis de Surrey sont assez lâches pour le laisser commettre ; quand tout espoir de le sauver sera perdu pour moi; quand son sang vous aura taché, j'invoquerai la loi du divorce: elle me protégera, et du moins la noble fille du duc Gérald, la fiancée de lord Surrey, cessera de se nommer lady Clinton... LadyClinton ! mais c'est un opprobre! mais la dernière femme de Londres rougirait de s'appeler lady Clinton ! Adieu, comte de Lincoln, nous ne nous reverrons plus que devant le tribunal qui cassera une union que je déteste... autant que je vous méprise!

Elle sort vivement à droite.

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