BONAPARTE, MORE AU
moreau. Que me veut-on? (Apercevant Bonaparte.) Bonaparte!
Bonaparte. Ma présence vous surprend , général ?
moreau. Il est vrai. Cependant j'aurais dû m'attendreà vous rencontrer ici; vous venez sans doute jouir de votre triomphe et de mon malheur ?
boxaparte. Vous me jugez mal. Vous m'avez toujours mal jugé.
moreau. En effet, ma présence en ces lieux le prouve.
Bonaparte. C'est vous qui vous êtes fait mon ennemi ; en mille occasions je suis allé au-devant de vous. Je le p iuvais , ma gloire n'avait rien à enviera la vôtre. Je vous ai associé au 18 brumaire, je vous ai donné le commandement de l'armée d'Allemagne; je vous aurais nommé avec joie mon beaufrère. Comment avez-vous répondu à ces nobles avances? Je vous ai toujours trouvé en opposition ou à l'écart, vous avez cherché à ridiculiser mes plus sages mesures, mes plus nobles institutions... I.a Légion-d'Hbnneur a été l'objet de vos sarcasmes , et cependant, général, vousdevez comprendre ce que je puis faire avec la Légion-d'Honneur?
moreau. Nouveau Mahomet, vous voulez faire des séides.
Bonaparte. Je veux distinguer tous les braves elles habiles; je veux, en un mot, faire une arisloeraiie de courage et de talens. Vous pouviez y occuper une des premières places, ce n'est pas moi qui vous ai rejeté.
moreau. Le rôle que vous me destiniez n'était pas digne de moi. Premier consul ,
bien qu'inhabile aux intrigues, je connais assez les hommes pour les deviner à leurs actes. Vous m'avez associé au 18 brumaire, mais pour m'y fa reperdre de ma popularité et de mon inlluence. Dans cette fatale journée, je ne me suis montré aue comme un satellite qui tournait autour "de l'astre prinpal. Je commis une grande faute alors , ma place était près des conseils que je devais protéger; mais l'histoire, je l'espère, me pardonnera cette erreur. J'étais plus accoutumé à commander à des soldats qu'à comploter avec des intrigans.
Bonaparte. Depuis, vous avez pris quelques levons.
moreau. C'est vous qui m'y avez forcé... Pourquoi avez-vous désiré me voir? Si ce n'est pas pour triompher de mon infortune, c'est encore moins, j'ose le croire, pour tenter de m'acheter. Ce n'est donc que pour deviner mes vues , mes projets, m» s sentimens? Eh bien , vous me connaîtrez tout entier. Je ne suis point ici devant un tribunal, je parle à un homme sans douie plus heureux que moi, peut-être plus délié politiq'ue, mais à qui je ne le cède en rien comme soldat et comme général.
Bonaparte, il y a long-temps que je t'ai deviné ; tu aspires au pouvoir suprême, lu y touches , et, à moins d'un assassinat , lu dois y parvenir. Mais tous ces généraux, tous ces ambitieux qui l'adorent, sont des gens nouveaux j^ui attendent des honneurs et des richesses. Us ont été des moyens pour toi , lu n'en es qu'un pour eux ; une fois lous parvenus au but de leurs vœux, vous cesserez de marcher ensemble.
Moi seyl, j'ai refusé ta faveur et ton alliance; j'ai été Ion ennemi; je l'ai fait la guerre, maladroitement sans doute , et d'une manière peu dign • de moi; mais j'avais compris que Bonaparte et M reau ne pouvaient suivre la même route. J'ai désiré ta ruine je la désire encore. Tu me tiens en ta puissance , venge-toi, assure ton avenir; car tant que je vivrai , je suis à craindre; les fautes que j'ai faites me serviront de leçons, el tu pourrais un jour te repentir cruellement de m'avoir laissé vivre.
Bonaparte. Je me repentirais bien davantage de commettre un crime en l'ôt.int la vie. La loi a respecté ta léie , je respecterai la loi... Nous nous sommes assez vus; j'ai tenté encore une fois de- changer ta destinée,, elle est plus forte qpie ma vo onté... Soyons donc ennemis, mais pour qu'il continue d'être le mien avec honneur, le héros de Hohenlinden ne peut subir la honte d'une prison; va , pars, lis l!lcii> le seront conservés, ta famille et tes amis peuvent le suivre , tu es libre.
moreau. Tu as tort, Bonaparte, l'Europe est pleine detesennemis ; j'irai en Angleterre, en Allemagne, en Russie . j'irai partout enfin où l'on s'armera contre toi.
Bonaparte. Que m 'importe ! soulève
l'Europe , soulève le monde entier , je vous
ttraverai tous en m 'appuyant sur la France... Tu es libr ■ . le dis-je...
Il lui Lu i ' i ir.
mokeal. An revoir, Bonaparte.
Jl l'éloigné fièrement.