SCENE PREMIERE
MARITORNE, GiL PEREZ, MONTÉS, PEDRO, Habitants.
cris. C'est lui, c'est notre gouverneur !...
CHOEUR
Air:
Voyez là-bas comme on s'empresse:
Au gouverneur On rend honneur, Par des chants d'allégresse.
Ecoutez bien, c'est de l'ivresse:
Chantons comme eux Ce jour heureux Qui comble tous nos vœux.
MARItorne. Qu'est-ce qui l'a vu ce nouveau gouverneur?...
pédro. Moi ; c'est un gros homme à cheval sur un petit âne.
montes, riant. Un gouverneur à âne!...
maritorne. Quand il serait aussi âne que sa monture, il faudra bien qu'il me fasse rendre justice.
pédro. Et à moi aussi.
pérez. Tu tiens donc toujours à ton procès?
pédro. Oh ! je ne lâcherai pas prise.
maritorne. Ni moi non plus.
montés. Eh ben , nous verrons.
maritorne. Oui , monstre , nous verrons.
un huissier. Place! place!... à monsieur le gouverneur.
Ici le cortège paraît au fond. Marche triomphale. Sancho est monté sur sou âne; il est entouré des grands oflicicrs du gouvernement. Devant lui un Alcade marche portant sur un plateau d'or les clefs de la ville. Lorsque le cortège est arrivé au milieu du théâtre, Sancho met pied à terre, l'Alcade s'approche respectueusement de lui et lui offre les clefs de la ville.
CHOEUR
Air. de M. Francaslel.
A monseigneur Le gouverneur Rendons honneur.
Quel jour prospère I Car c'est un père Qu'on charge de notre bonheur.
Honneur ! honneur A monseigneur!
l'alcade. Seigneur don Sancho Pança, je vous prie de recevoir les clefs de cette ville... Les habitans, par ma voix , jurent éternelle fidélité à leur nouveau gouverneur.
sancho. Éternelle , c'est le mot , car c'est toujours le même pour tout le monde. . . C'est égal , passez-moi le plat. (Il le met dans sa j)oche. ) Ça me fait penser que depuis mon départ du château , je n'ai avalé que de la poussière , et je me nourris mieux que ça... Présentez-moi le cuisinier du gouvernement.
l'alcade. Seigneur, d'usage immémorial, le premier acte d'autorité des gouverneurs de l'île de Barataria a été de rendre la justice. .. Si voulez bien prendre place sur ce trône , on fera paraître devant vous les plaideurs.
sancho. Oh ! il faut travailler tout de suite en arrivant; je tâcherai de faire bonne justice, mais je vous préviens qu'elle sera prompte. (Il se place sur V estrade, un greffier s'assied à une table, les assesseurs se placent aussi , et la garde veille aux portes. ) Appelez les causes.
le greffier. Pédro contre Pérez.
Deux hommes entrent, l'un tient un bâton.
sancho. Parlons peu et parlons bien ; de quoi est-il question ?
pédro. Monseigneur, il y a longtemps que j'ai prêté dix écus d'or à Pérez l'hôtelier pour l'obliger, à condition qu'il me les rendrait quand je les lui demanderais; nonseulement il ne me les rend pas, mais il nie que je lui aie jamais prêté dix écus. Il n'y a pas de témoin du prêt , et je prie votre seigneurie de le faire jurer.
sancho. Que répondez -vous à cela, l'homme à la canne ?
pérez. Seigneur, je confesse qu'il me les a prêtés , mais je suis prêt à jurer que je les lui ai rendus. (Ilvapour lever la main pour jurer, mais son bâton paraissant le gêner, il le remet à Pédro.) Je jure que les dix écus que Pédro me demande , je les lui ai remis de ma main dans la sienne.
sancho, à Pédro. Eh bien, que dites-vous de cela , vous ?. . .
pédro , qui a rendu le bâton. Je dis qu'il a fait un faux serment.
SANCHO. Retirea-voua. [Après avoir réfléchira Pérès, quis'en va.) Revenez ici, vous... donnea-moi cette canne., renez, Pé- , prenez ceci, voua derea être pay<
PÊDBO. Comment, celte canne vaux dix écns d'or '.'...
sancho. Cassez-la .
Pedru brise la canne et il en tombe dix cens.
i»i':i>ro. Voilà mon argent.
sancho. J'en étais sur!... prenez vos écus. .. Quant à vons, l'aubergiste, je connais d'honnêtes gens, exposés au fouet, et qui le méritent moins que vous; mais je me souviens que j'ai été berné dans votre auberge, et le gouverneur ne veut pas avoir l'air de venger Sancho...
TOUS. Bravo! bien jugé.
SANCHO. A un autre !... .Monsieur l'alcade, faites abréger les discours et allonger le dîner.
LE GREFFIER. Maritorne contre Montes le muletier.
MARITORNE entre tenant Montés au collet. Monseigneur! monseigneur! je viens vous demander justice; ce monstre m'a insultée.
sancho , à Montés. Qu'avez-vous à répondre ?
MONTÉS. Rien, monseigneur ; seulement Mantorne veut rire.
svxcno. Cependant, comme elle l'affirme, vous îui devez une réparation; avez-vous de l'argent?...
montés. J'ai là une bourse qui contient cent ducats.
sancho. Donnez-la à cette fille...
MONTÉS. .Mais, monseigneur...
SANCHO. Obéissez à la justice!
Montés remet la bourse à Marilornc.
MARITORNE, prenant la bourse. Vive monsieur le gouverneur!... Voilà de la justice bien rendue. Votre servante, monsieur le gouverneur; au premier qui recommencera, je viendrai vous trouver.
Elle s'éloigne.
moinTës. C'est égal , c'est trop cher.
sancho. Écoutez , mon garçon , j'ai peutêtre été un peu vite... Tâchez de raitrapper cette fille, et reprenez-lui cette bourse malgré elle, si elle ne veut pas la rendre.
MONTES. Oh ! ça ne sera pas long 1
Il s'éloigne.
sancho. Nous allons voir.
Montés et Maritorne reviennent. Montés fait de vains efforts pour arracher la bourse à Maritorne qui se défend avec fureur.
MARITORNE. Justice! justice, monseigneur! Ce vilain homme veut m'arraclier la bourse que votre seigneurie lui a commandé de me donner.
sancho. Etvons l'a-t-il ôtée?...
MARITORNE. Otée!... Jour du ciel!... je lni aurais plutôt arraché les yeux ; il faudrait un autre gaillard que lui pour ça.
MONTÉS. Elle a raison ; j'avoue que je ne suis pas le (dus fort.
sancho. C'est bien ; rendez-moi cette bourse? [Maritorne lui donne lu bourse. A Montée. Reprenez-la, et vous, ma mignonne, à l'av nir défendez votre bonneur comme vous avez défendu votre argent
TOUS. Bien jugé! bien jugé!... Vive notre gouverneur!
SANCHO. Oui, mes amis, vive votre gouverneur; mais pour qu'il vive, il faut qu'il mange... assez de procès pour aujourd'hui; je veux, j'ordonne, et je commande qu'on me fa- se à souper.
L'ALCADE. Monseigneur va être obéi...
Des laquais apportent une table richement servie et éclairée par de riches candélabres.
sancho. Je ne vois qu'un couvert; est-ce que quelqu'un ne va pas manger la soupe avec moi?
l'alcade. L'étiquette ne permet pas que personne se place à votre table.
SANCHO. Comme ça m'ennuie de manger
tout seul je vas faire dîner quelqu'un avec
moi; seulement, vu l'étiquette, ce quelqu'un ne mangera pas à table ; amenez-moi Crison.
l'alcade. Un des amis de monseigneur?
sancho. C'est mon àne...
TOUS. I n âne !
sancho. Je vous préviens que c'est mon favori., un autre moi-même... ça sera le sous-gouverneur... (On amène l'âne avec cérémonie.) Donnez-lui son picotin... là sur mon trône.
L'ALCADE. .Mais, monseigneur, un àne sur un trône, ça ne s'est jamais vu.
sancho. J'y étais bien tout à l'beure... et Grisou et moi, nous partageons tout. Allons, servez nous. A lui, son avoine; à moi , mon potage. Il se place à table; à ce moment, un homme couvert d'une robe mitre, et portant une longue barbe blanche et une baguette à la main , s' approchant de la table. Quel est celui-là ?
LE médecin. Je suis médecin, seigneur; je suis chargé par la ville de veiller à la sauté du gouverneur, et c'est pour cela que ma charge m'ordonne d'assister à ses repas et de veiller à ce qu'il ne mange de rien qui puisse être nuisible à sa santé.
SANCHO. "Voilà une ville qui a des attentions bien délicates. ( Il va pour prendre quelque chose dans un plat, mais le médecin frappe dessus avec sa baguette et un page l'enlève aussitôt.) Eh bien, qu'est-ce qu'il fait donc, ce petit drôle-là ?
DON QUICHOTTE ET SANCHO PANÇA
le médecin. C'est moi qui ai fait enlever ce piat ; il est trop épicé et pourrait exciter la soif.
SANCHO. Eh parbleu ! tant mieux, ça me fera boire. (/7 touche un autre plat. Même jeu.). Ah ça, mais, on ne mange donc que des yeux ici! Ah 1 voilà un plat de perdrix qui ne peut causer aucun dommage à mon estomac.
le médecin. Non pas , seigneur gouverneur. (// le touche. On l'enlève/) Vous n'en mangerez pas, tant que je vivrai!... Hippocrate a dit : Omnis saturatio mala perdix autempessima, ce qui veut dire que les perdrix sont indigestes.
SANCHO. Alors, faites-moi le plaisir de regarder sur la table ce que je puis manger; car je meurs de faim, et vous avez une manière de traiter les gouverneurs qui me paraît peu restaurante.
le médecin. Bien volontiers , seigneur... votre excellence ne peut manger de ce ragoût de lapin... car c'est du gibier à poil; enlevez !... Si ce veau était rôti, vous en pourriez goûter... mais il est bouilli. .. enlevez.
sancho. Ah! un instant! on enlève tout. Grison est plus heureux que moi ; il mange, lui, et tout son soûl; mieux vaut être ici âne que gouverneur... Voyons, voilà un pâté, il est de plusieurs viandes , il y en a peut-être une qui pourra me convenir.
le médecin. Un pâté! grand Dieu!... je ne mêle pardonnerais jamais... c'est bon pour des estomacs de village ; enlevez ! Ce que peut manger sans inconvénient votre excellence...
sancho. Ah! enfin!...
le médecin. C'est une demi-douzaine de biscuits à la cuillère, trempés dans un verre de sirop de groseille.
sancho atterré, se levant. Du sirop de groseilles !.. Alcade !. . . alcade ! . . .
l'alcade. Monseigneur ?. . .
sancho. Ai-je droit de vie ou de mort sur mes administrés ?
l'alcade. Oiii, monseigneur, sauf recours à madame la duchesse Fernand z.
sancho. Eh bien, j'ordonne qu'on se saisisse de ce grand animal noir et qu'on l'enferme pour le restant de ses jours ; je le condamne au sirop de groseilles et aux biscuits forcés à perpétuité.
l'alcade. Que la volonté de monsieur le gouverneur soit faite !
sancho. Amen. (On emmène le docteur.) A présent, rapportez tout!... Ah! je vais d ne pouvoir manger !
A ce moateni paraissent au fond de la galerie des Gardes armes et portant des flambeaux ; ils arrivent en tumulte. Le chef des gardes ('avance vers Sancho.
le chef des gardes. Aux armes ! aux armes! Seigneur gouverneur, les ennemis ont pénétré dans l'île.
sancho. Qu'est-ce que ça méfait?... estce que ça me regarde? Alcade, allez un peu voir ce qui se passe là-bas.
l'alcade. Impossible; je ne suis pas gouverneur ; c'est à vous de marcher à la tête des troupes.
sancho. Je ne marcherai ni à la tête ni à queue... Quand je dîne, je ne me dérange jamais : à boire !
l'alcade. Mais vos soldats vous demandent.
sancho. Dites-leur que je suis couché.
l'alcade. Avec vous ils sont sûrs de vaincre, et mort ou vif ils vous veulent avec eux.
SANCHO, se levant. Mort ou vif!... il fallait donc me dire ça tout de suite.
On empoi te la table.
l'alcade. Armez-vous.
sancho. Oui, armez-moi.
l'alcade. I ne cuirasse pour monseigneur. sancho. Deux cuirasses pour monseigneur... je voudrais être cuirassé du haut en bas.
CHOEUR
Air de M. Francaslcl.
Combattons, Combattons L'ennemi qui s'avance; Du grand Sancho secondons la vaillance.
Marchons! (Bis.) Pour lui sera !a gloire.
Frappons! (Bis.) Courons à la \ictoire!
[On met à Sancho deux énormes boucliers, un devant, l'autre derrière; les bras liés sortent en droite ligue, on lie le tout avec des cordes; il ne peut plier les genoux ni faire un pas. On lui met une lance à la main, sur laquelle il est forcé de s'appuyer pour se tenir debout. Pendant qu'on lui apporte la cuirasse il dit, à port. ) Oh ! un gouvernement où on ne mange pas, où il faut se battre ou se laisser battre en arrivant, ça ne pourra pas me convenir longtemps.
(Haut.) Ah! ça m'emboîte un peu trop; ne serrez pas tant.
l'alcade. Seigneur, il est temps de vous montrer; l'ennemi approche ! marchez! marchez !
sancho. Est-il bête, celui-là! Mais je ne puis pas marcher...
les soldais arrivent en criant. Aux armes! aux armes! Où est le gouverneur?
sancho. Me voilà, mes enfants, me voilà; où allez-vous me mettre ?
tous. En avant ! en avant !
SANCHO. DU tout !
tous. Voilà l'ennemi, en avant, gouverneur, en avant!
Sancho veut se sauver, mais il tombe sur le ventre.
sancho. J'aime mieux être comme ça qu'en avant.
Le bruit augmente; l'ennemi approche. La bataille commence au fond. Les Gardes de l'île sont repoussés jusqu'à Sancbo ; tous les combattants lui passent sur le corps. Le chef des gardes se place debout sur Sancho, et de là il commande.
Les Gardes repoussent les ennemis et reviennent entourer Sancho.
LE chef. Victoire ! victoire !
l'alcade. Où est le seigneur gouverneur? sAncho. En bas ! en bas !
l'alcade. Relevez-vous, seigneur gouverneur ; vous venez de vous couvrir de gloire. On relève Sancho et on lui retire ses armes.
sancho. C'est-à-dire que je suis couvert de poussière. Où est mon âne ?
le chef. Voulez-vous, seigQeur, qu'on chante un Te Deum, c'est l'usage après une victoire.
sancho. Où est mon âne ? Je veux m'en
aller. Je ne suis pas né pour être gouverneur... Du moment où il faut se battre, et se battre I jeun, j'abdique; vous pourrez certifier a niadame la duchesse que je suis entré dans le gouvernement sans un maravédis, et que j'en sors sans un maravédis. Il y a peu de gouvernants qui en pourraient dire autant. (On amène l'âne.) Viens, mon ami, mon compagnon. Tu ne t'es pas fait battre et tu as dîné ; tu as gouverné mieux que moi. // monUêur l'âne. ) Ah ! tenez, je vous rends vos clefs, votre plat et votre serment de fidélité; voua pourrez servir ça à mon successeur. Adieu, portez-vous bien, et moi aussi.
CHŒUR
Air des Débardeurs.
SAKCHO.
Oui, je vous rend cette place.
Je n'y marchais qu'à tâtons; Et le gouverneur s'efface Pour retourner à ses moutons.
LE PEUPLE
Il veut rendre cette place; Il n'y marchait qu'à tâtons.
Et le gouverneur s'efface Pour retourner à ses moutons.
Le théâtre change et représente un coin du parc de la duchesse.