‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 251 sur 1577 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JULIENNE, FLOUMANN, JOBARDLK.

JOBARDEK , a Floumann, avec qui il sort de l'auberge.

Monseigneur veut déjeuner en plein air?

FLOUMANN.

Oui, monsieur Jobardek, j'aime à contempler la nature en mangeant des côtelettes panées,

JOBARDEK, à Julienne.

Le couvert de Monsieur.

FLOUMANN.

Le repas sera délicieux servi par ces blanches mains... Père Jobardek votre Lille est un trésor.

JOBARDEK.

Julienne, dites donc à Monsieur qu'il est trop bon.

JULIENNE, basa Jobardek.

J'aime mieux lui dire qu'il est trop laid.

(Elle sort en riant.) FLOUMANN.

Charmante ! Elle est fort gaie.

Oui, c'est à cause qu'elle va se marier.

FLOUMANN.

Ah ! Et avec votre position, vous avez trouvé sans doute un gendre cossu... un notaire, un sous-préfet , un officier de gendarmerie , ou un pair de France ?

JOBARDEK.

Non, un postillon.

JULIENNE, qui a servi la table pendant le commencement de la scène.

Voilà, Monsieur.

JOBARDEK, à Julienne.

Laisse-nous.

FLOUMANN, la regardant s'éloigner.

Donner une si jolie fdle à un simple postillon ! vous n'y pensez pas !

JOBARDEK.

Elle est toquée pour ce petit Josselin... mais, après tout, il aura du bien, étant héritier de sou oncle, à Paris.

FLOUMANN , mangeant.

Un oncle dans l'opulence?

JOBARDEK,

Oui... M. Tout-Crins, un riche marchand qui vend des chevaux...

FLOUMANN.

Vous dites, un marchand d'écheveaux, de fil?

Mais non, je ne vous dis pas des écheveaux»

je vous dis des chevaux... Il n'entend pas la langue.

FLOUMANN.

Des chevaux!.. Qu'est-ce que c'est queça?..

JOBARDEK.

Comment, noble étranger?.. Le cheval est un animal du genre masculin, dont la jument est le féminin... C'est une grande bête à quatre pattes, avec une queue...

FLOUMANN.

Ah! oui, des quadrupèdes comme on en a mis tout-à-i'heure à ma voiture, des animaux plus anciens que le déluge.. Ah ! ah! aiarchand de chevaux à Paris! voilà un joli métier... On vous a mis dedans, papa Jobarclek, il n'y a plus de chevaux dans la capitale; totalement supprimés...

JOBARDEK.

Quoi, plus du tout, pas un seul?

FLOUMANN.

Il en reste peut-être encore un ou deux au Jardin-des-Plantes, où les badauds vont les voir comme un objet de curiosité !

JOBARDEK.

Allons donc?

Parole d'honneur ; aussi vrai que je suis un honnête homme !

JOBARDEK.

Je vous crois... Mais alors, comment fait-on pour aller en voiture ?

FLOUMANN.

D'où sortez-vous, père Jobardek? Et lavapeur, et les chemins de fer? est-ce qu'on les a inventés pour les caniches?..

JOBARDEK.

Non... ils sont habitués à aller à pied...

FLOUMANN.

Eh bien, les chevaux se sont en allés en fumée et c'est la vapeur qui les remplace. Le chemin de fer étend partout ses rails.

JOBARDEK.

Ses rails... Vous me raillez?..

FLOUMANN.

Je ne raille point... Vous savez la chanson : la liberté fera le tour du monde... Eh bien, on a changé ça, c'est la vapeur qui va remplir le monde... A Paris, on s'occupe du chemin de ceinture, qui passera sous la butte Montmartre, qui s'élancer \ au-dessus de la porte St-Denis pour aller rejoindre la butte St-Chaumont... et l'été prochain, il y en aura dans les rues, sur les boulevards... Vous aurez de petits chemins de fer pour traverser la Place-Royale, le passage Vendôme... Ils remplaceront avantageusement les fiacres à l'heure... les cabriolets de régie et les omnibus, enfoncés comme les coucous! Vous savez, à Paris, plus de coucous !..

JOBARDEK. étonné.

Ah ! ça doit être bien heureux pour les maris...

FLOUMANN.

Oh! non... ça n'empêche pas... Mais la vapeur, Monsieur!., il n'y a plus que cela! elle remplit toutes les têtes, elle fait bouillir toutes les cervelles... L'univers n'est plus occupé que de chemins de fer... A ce mot magique, les imaginations s'échauffent, les caisses se vident, les écus dansent la polka industrielle et le fandango de la spéculation.

Ara : Je suis Français, mon pay9 aiarit tout.

Si vous voulez atteindre à la fortune Faites un' LigîrC de fer, et sans retards, De tous les coins, un' foule peu commune Pour votre ligne apporte des milliards.

jobardek, étonné.

Avec un' ligne on pêche des milliards ?.. Mais autrefois, quell's merveilles insignes, On s'en servait pour prendre des poissons.. I

FLOUMANN.

Puisque l'on pêch' de l'or avec ces lignes, Les souscripteurs deviennent les goujons.

JOBARDEK.

Est-ce possible ?

FLOUMANN.

Moi qui vous parle, c'est ma partie...

JOBARDEK.

Serait-ce une indiscrétion de vous demander à qui j'ai l'honneur?..

FLOUMANN.

Du tout... Joseph-Anaxagore-Népomucène- Stasnislas Flouœann, capitaliste de Cracovie...

JOBARDEK.

Et vous allez à Paris?..

FLOUMANN.

Oui, mon cher, j'y suis appelé... la haute noblesse et les plus grands seigneurs de France sont employés dans le commercedes chemins de fer... on en manque, ils sont à des prix fous... Le besoin se faisait sentir d'un grand personnage pour être président d'une nouvelle compagnie de chemins de fer... et me voilà... Je vais accepter des millions de ces bons Parisiens... A votre service... ils ne demandent qu'à nous en donner... en voulez-vous... aimeriez-vous ça?..

JOBARDEK, troublé.

Comment, si j'aimerais ça?., comment, si j'en veux ?.. ça n'est pas de refus!..

FLOUMANN, à part.

Je le tiens!.. (Haut, se levant.) Eh bien, mon cher... rien de plus facile... vous avez des fonds...

JOIJARDEK.

Certainement...

Vous me les donnez, je les prends... Vous avezunefille... vous me la donnez, je la prends.

JOBARDEK.

Vous me feriez l'honneur de l'accepter?..

FLOUMANN.

Vous me plaisez... votre fille me charme... eh bien, je vous rends richissime... Qu'est ce que cela me coûte!.. Après cela, votre argent, vous ne pourrez plus le compter!..

JOBARDEK.

Saprelottc!..'vous me montez la tète!.. Mais comment faire, ma lille est promise?., et tenez, voici qu'on vient pour le contrat.

FLOUMANN.

Qu'importe! il n'est pas signé... Évitons ces importuns; venez, je vais vous expliquer par quels moyens nous pouvons marcher ensemble à la fortune...

JOBARDEK, saisi de joie.

Marcher... ensemble!..

FLOL'MANN.

Que dis-je, marcher... voler à la forture !

JOBARDEK.

Voler!... mais ça me va!..

(Il pousse Jobardek dans l'auberge. Le cortège de villageois arrive en dansant, conduit par Josselin.)

JOSSELIN, Villageois, Postillons, Ménétriers, un Notaire; ensuite JOBARDEK et FLOUMANN.

(Josselin et les villageois entrent en chantant.)

Air d'OiWiei Basselin.

tous.

Allons, gai monsieur 1' notaire,

Tenez chercher . beau-père,

De là nous irons chez 1* maire, Puis l'on boira, l'on mang'ra.

Pour la noce qui s'apprête, Hét la future, êt'-vous prête?

Nous v'ià les violons en tête, Les jamb's nous démang'nt déjà I..

Tralera lera (bis.) Ohé! la futur', nous voilà!

JOBARDEK ET FLOUMANN , sortant de l'aubcrgo. Paix donc!.. Qu'est-ce que c'est que ce tapage?..

TOUS

C'est la noce... Vive monsieur Jobardek !..

JOBARDEK.

Du tout! du tout ! il n'y a plus de beau-pèr e il n'y a plus de mariage !..

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