SCÈNE VI
Les Mêmes, UNE DAME PATRONESSE, vêtue en amazonne, suivie d'un domestique en livrée tous deux à cheval.
LA DAME
John.., arrêtez...
(Elle descend.)
JOBARDEK.
Voilà une charmante tournure.
LA DAME
Monsieur, pardon si je vous arrête... mais à à votre air aimable... je suppose que vous ne me refuserez pas un plaisir...
JOBARDEK.
Comment donc, Madame, un plaisir? deux,' trois, quatre, si j'en suis susceptible.
LA DAME
Eh bien, Monsieur, prenez ceci...
(Elle 'tire de petits papiers de sa poche.) JOBARDEK, à part.
Elle va me donner sa carte.
LA DAME
Veuillez me remettre 20 francs.
JOBARDEK.
Par exemple!..
LA DAME
„ C'est pour une bonne action.
JOBARDEK.
De chemin de fer?..
LA DAME
Non, Monsieur, de bienfaisance, c'est plus sûr.
JOBARDEK.
En voilà une farceuse!.. Madame, passez votre chemin , on ne peut rien vous faire. Habillée comme vous l'êtes... avec un laquais... demander l'aumône !..
LA DAME
Monsieur, je ne demande rien pour rien... je vous offre au contraire une excellente spéculation... Tout cela est détaillé dans mon prospectus...
(Elle lui en donne un.)
JOBARDEK, lisant.
Loterie de Strasbourg...
LA DAME
Non, Monsieur... de Petit-Bourg.
JOBARDEK.
Comment, vous êtes la loterie personnifiée?.. Mais c'était une voleuse...
LA DAME
Monsieur, les plus mauvaises choses peuvent avoir leur bon côté... Combien voulez-vous de billets?
JOBARDEK.
Madame!., depuis 1830, la loterie est supprimée, défendue, prohibée... et Ton a bien fait.. Est-ce qu'il n'y a pas un commissaire de police, par ici ?..
LA DAME
Oh! mais, Monsieur, je suis autorisée!..
JOBARDEK.
An : Viudetille de la Robe «t tel Bottes.
La'loterle était une caverne,
Des ouvriers engloutissant le gain.
Où , pleins d'espoir, pour nourrir un quaterne,
Ils portaient tout, et puis mouraient de faim.
LA DAME
Oh! mais quelle différence...
Suite de l'air.
La loterie où pour le pauvre on donne Peut se montrer avec sécurité ; Elle s'est mise, afin qu'on lui pardonne, A cheval sur la Charité.
(Musique. — Entre une autre dame. Sur son enseigne est écrit : Loterie de V Asile Fénélon.
JOBARDEK.
Comment, de Fénélon?.. Il a inventé une oterie?,. Je croyais qu'il n'avait inventé que 'histoire de Télémaque.
LA DAME
C'est un asile de bienfaisance pour élever les enfaos du pauvre.
Air: Valse des Conudi.ns.
Nous le savons, dans le temps où nous sommes, Les fils du noble et ceux des paysans, Sont tous égaux... et pour avoir des hommes Sachons d'abord élever les enfans.
Ne laissons pas à l'aveugle nature
Le seul destin des esprits et des cœurs ;
Les mauvais fruits viennent seuls sans culture;
Bien cultivés, les hommes sout meilleurs.
Enseignons-leur, par la crainte du blâme, L'amour du bien, qui doit les soutenir ; L'espoir du ciel, ce noble pain de l'âme, Qui nous console et nous aide à mourir.
Ils apprendront , dans leur pauvre chaumière, Et la morale et l'histoire à la fois; Qu'il est des lois qui régnent sur la terre, Qu'il est un Dieu qui règne sur les roisl
Le laboureur a bien droit qu'on l'éclairé! A ses enfans montrons le bon chemin ; Instruisons-les, et donnons la lumière Aux fils de ceux qui nous donnent le pain.'
Dans leur essaim , qui, sur l'herbese roule, Il est, peut-être, un grand homme au berceau! Quelque Buffon , jouant près d'une poule, Un Sixte-Quint qui garde son troupeau !
L'esprit humain est un champ bien immense, Semez, pour lui , dans la bonne saison, Quelques grains d'or... Et la reconnaissance Vous donnera la plus douce moisson 1
l'organiste, entre par le fond en jouant de l'orgui « Donnez, donnez, sur cette terre.. 1.. »
JOBARDEK.
Qu'est-ce qu'il me veut , ceîui-là qui me jou dans les oreilles!..
l'organiste.
Je viens remercier le public de la capitale.'
JOBARDEK.
Ah ! oui , j'ai vu votre image sur les affich des rues... les Chansons populaires.
l'organiste.
Du tout!... Vous n'avez pas entendu parli du fameux incendie de la pointe Saint-Eust che ?.. c'est à moi que le malheur arriva.
Am: Voud. de la Belle Fermière.
De père en fils je suis luthier, Natif de la ville de Lorgue.
Après mon feu, j' voulais m' noyer, Me j'ter dans 1' fin fond de la Sorgue; Pour remonter mes tuyaux, La lot'rie offrit ses lots!..
Pour c' moyen, qui vint à propos, Si l'on eût eu d' la morgue, Mon pauvre orgue Allait à la Morgue, Et J'aurais suivi mon pauvre orgue.
(L'orchestre joue l'air du triomphe de la Muette. — Entrée de paysans, hommes, femmes et enfans, eu costume de Normands. Ils suivent une dame et portent un tcriteau sur lequel on Ht : literie (le Monvillc.
CHOEUR
Alt de la lliutte.
Honneur (bis] à notre bienfaitrice.
Quand 1' feu du ciel détruit à nos ateliers, La Charité, divin' réparatrice, Vient, par ses dons, relever nos métiers.
Vot' bonté protectrice
Nous rend nos ateliers ;
Qu' notre voix vous bénisse,
Sauveur des ouvriers.
J0I5ARDEK.
Ah! encore une loterie!.. Il n'y en a donc amais eu tant que depuis qu'il n'y en a plus?.. 'A l'on donne à tout cela ?..