L'EMPEREUR, EMMANUEL, LES OFFICIERS
l'empereur. C'est donc vous, monsieur Mégrigny ? c'est donc vous, général Michel? Mais il est un autre bon ami à moi, que je ne vois point parmi ces messieurs, c'est le colonel Bertaud. Aurait-il été tué?
Emmanuel Non, Sire, il n'a pas eu ce bonheur.
l'empereur. Serait-il mort?
Emmanuel. .Non, car il ignore l'abdication de votre majesté.
l'empereur. Il ignore mon abdicaùm !
a-t-ell ; fait si peu de bruit en France, qu'un seul Français ignore un pareil événement?
Emmanuel. Sire, le colonel Bertaud est aveugle.
l'empereur. Aveugle ! mon pauvre Bertaud !
Emmanuel. Un obus, en éclatant, lui a brûlé les yeux.
l 'empereur. Oh ! que dites-vous là ?
Est-il riche au moins?
Emmanuel. Oui, Sire, grâce aux bienfaits de votre majesté.
l'empereur. Aveugle ! quel malheur !
Emmanuel. Oui, sans dôme; mais Dieu a mis pour nous une consolation dans ce malheur.
l'empereur. Laquelle?
Emmanuel. C'est que, grâce a cet acci • dent terrible, on a pu lui cacher la chute de votre majesté, chute à la ruelle, vous le savez bien, Sire, il n'eût pas survécu.
l'empereur. Oui, vous l'avez dit, monsieur de Mégrigny; dans ce malheur il v a le doigt de Dieu. Mais vous êtes réunis ici dans une intention quelconque.
Emmanuel. Dans l'intention de vous sauver Sire.
l'empereur. Comment cela ?
EMMANUEL. Comme votre majesté peut le voir, sa vie court le plus grand danger.
l'empereur. Oh ! monsieur, pendant mes vingt ans de guerre, j'ai vu la mort de si près, qu'il faut qu'un danger bien réel s'offre à moi pour que je daigne le saluer de ce nom. D'ailleurs, je puis dire comme le Jules César de Shakspcare : Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour et je sris l'aîné.
Emmanuel. El) bien soit, Sire; laissons là le dauger si grand qu'il soit, pemons à l'avenir.
l'empereur. A l'avenir?
Emmanuel. Eh bien, Sire, à six lieues d'ici, de l'autre côté de la rivière, entre Caumont et Saint -Andéol, dix hommes à nous nous attendent; rien de plus facile que de vous enlever, que de gagner le golfe de Lyon. Là, le beau frère du général Lallemand, capitaine au long cours, vous attend avec son brick; vous monte/, dessus, il met à la voi'e et vous allez en Amérique attendre les événements.
LA BARRIERE CUCHY.
L'EMPEREUR. En Amérique! c'est trop loin.
EMMANUEL. Votre majesté est donc décidée à se rendre à l'île d'Elbe?
l'empereur. Oui, monsieur de Mégrigny, puis-jc personnellement faire quelque chose qui vous soit agréable?
EMMANUEL. Je demanderai à l'Empereur la grâce de l'accompagner dans son exil.
l'empereur. C'est une triste grâce, monsieur, mais je suis habitué aux dévouements de votre famille. Elle vous est accordée, vous serez le chirurgien -major de la garde. Eh bien, quel est ce bruit?