‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 410 sur 1577 · FRANCE, LE PRÉFET · texte numérisé non relu

FRANCE, LE PRÉFET

GROS-pierre. Entrez, monsieur le préfet, entrez.

le préfet. Pardon, Mademoiselle, si je me présente ainsi chez vous.

France. Venez, Monsieur, venez.

le préfet. Je désirerais vous parler, à vous ou à monsieur votre frère.

France. Mon frère est sorti, Monsieur; mais me voici

le préfet. Pouvez-vous m'accorder quelques minutes?

France. Certainement, monsieur; d'ailleurs mon père est là, et si vous permettez...

le préfet. Non, merci; ce que je voulais vous dire, à vous, mademoiselle, ou à mon sieur votre frère, a tout à fait besoin, au contraire, de i'absence du colonel.

France. Veuillez prendre la peine de vous asseoir, Monsieur, j'écoute.

le préfet. Mademoiselle, vous n'ignorez pas que dans un temps comme le nôtre, quatre mois après la chute d'un homme auquel se rattachaient tant d'intérêts divers, ces intérêts, quoique brisés, restent vivants, cherchent à se réunir, à se rejoindre, de là les conspirations, les complots.

FRANCE. J'écoute, Monsieur, mais je ne comprends pas.

le préfet. Je vais m'expliquer plus clairement, Mademoiselle. L'administration reçoit de Paris les ordres les plus sévères ; on me rendra la justice de dire que, depuis ma nomination à la préfecture de Grenoble, j'ai, autant qu'il était en mon pouvoir, essayé de les adoucir.

France. Oui, Monsieur, je sais que vous êtes fort estimé, fort aimé même dans le dépanement.

le préfet. Eh bien , mademoiselle , il m'est revenu des choses étranges, dont vous ne vous étonnerez pas que je vienne vous de-

LA HAUHIKHK «:LIC!1Y.

mander l'explic . t'ion. On m'a dit que l'iùn- I ci Bor, tombé pour lom la monde, était resté sur le trône pour !e colonel, qu'on lui avait

c h uni raconter de prétendues natal •>. donner d'étranges ordres. Oa m'a dit, entre autres choses, qu'il se prétendait le commandant militaire du département, et qu'en vertu deee prétendu commandement, hier, p ir exemple, .sons prétatte que celait aujourd'hui le 15 août, jour <h la Saint-Napoléon, il avait fait une espèce <'e proclamation dans laquelle d invitait les habitants de Cirenoble a illuminer leurs fenêtres.

F); ange. Hélas ! Monsieur, c'e- tune longue et triste histoire que celle que vous nie demandez.

CE l'iiÉFET. iN'imporle , Mademoiselle , dites-la.

FRANCE. Mon père doit tout à celui qui est tombé, Monsieur, forum , dotation, grades; mon père ne comprenait point que l'on ne sacrifiât pas tout à feluj à qui l'on doit tout. A 'iér\ sur-Seine, l'Empereur., pardon, celui qui régnait alors, faillit tomber au milieu d'un pari de cosaques, mon père lui sauva la vie. Dix minutes après, celui à qui mon père venait de sauver la vie, comprenant que l ut était pe- du pour lui, que d'un moment à l'autre, d'ailleurs, il pouvait tomber aux mains de l'ennemi, fit venir mon cousin, monsieur de Méj.rigny, etluiordonn a, en sa qualité de chirurgien, de lui composer un poison assez, subtil pour qu'il fût toujours maître de se donner la mort. Alors mon père se leva, s'approcha de lui, et en récompense de sa vie sauvée, lui demanda simplement une des deux bagues plenes de poison, jurant de mourir, non-seulement s'il muuraitj mais même s'ii cessât de régner.

LE pkéFET. Vous avez raison, Mademoiselle, c'était même plus que du dévouement, c'était du fanatisme.

FRANCE. Vous savez, monsieur, dans quelle circonstance glorieuse pour lui mun père devint aveugle. Mais Paris ét.it pris, l'empire croulait, mais Napoléon tombait avec lui. La cécité de mon père n'était donc pas le plus grand malheur dont nous fussions menacés; mon père avait fait le serment de ne pas survivre à la chute de son bienfaiteur; mon père n'avait jamais manqué à un serment, il fallait obtenir de lui qu'il trahît celui-là. C'est alors, Monsieur, que mon frère eut cette idée, de faire croire à mon père que Napoléon, de retour de Fontainebleau, était arrivé à ternis, avait battu les alliés sous Paris, les avait repoussés au delà de la frontière, et était demeuré maure de la France et du trône. La chose était f.icile en raison du malheur qui lui était arrivé. Mon père

est né à Crc noble, nous y avons conservé quelques amis qui devaient se prêter à celte pense ruse. On simula un brevet du l'empereur qui, en récompense o'e se.- -n vices, nommaij mon pèie comm mdaul militaire du département, IVousTcram uùmesici, m. us

l'élablim s da; s la maison où il es' né et qui

lui e ; moins étrangère que toute amie, car il la revoit avec les yeux du souvenir. Fuis, établi ici, nous rentouràme-, mon frère et moi, d'une espèce de cordon sanitaire qui ne laisse pénétrer jusqu'à lui aucun é'.ranuer. Tous les jours mon fière rédige la nouvelle que nous devons lui lire; le bulletin victorieux que Xaooléon a envoyé d'un c'iamp de bataille imaginaire, et mon père oublie tout, même qu'il ne nous voit plus, en songeant q e son bienfaiteur, non-seulement n'est pas Mort, non-seulement n'est pas prisonnier, mais encore est victorieux, tout-puissant , m il re suprême des des in 'es de l'Kurope. C'est un rêve, Monsieur, mais mon père vit par ce rêve, ne le tuez point par la réalité.

r,E PRÉFET. Ainsi vous croyez, Mademoiselle, (pie si votre père, avec tous les ménagements possibles, apprenait la vérité.,.

France Oh! Dieu m'est témoin, Monsieur, que je me suis plus li'une l'ois reproi hé notre mensonge comme une trahison, en songeant à ce qui arriverait si violemment ce second bandeau lui était arraché des yeux. Alors la vérité montait de mon cœur à mes lèvres. Mais aussitôt mes yeux se fixaient sur celle bague qu'il porte au doigt, sur cet anneau d'Annibal qui renferme la mort; et tant que je \ errai cet anneau à sa main, je n'oserai rien lui dire.

r.E préfet. Ainsi voilà la vérité, Mademoiselle?

fraxce. Oh! Monsieur, la vérité pure, entière. D'ailleurs, monsieur, le voici qui v;ent; par malheur, il ne peut s'apercevoir de vo re présence; demeurez là, regardez, écoutez, et vous sortirez convaincu.

Page 1