‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 443 sur 1577 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, VICTOR, escorté d' une douzaine

de soldais ijui t'arrêtent dans la pièce

précédente.. . La porte reste ouverte de manière à ce qu'un les voit tout le temps

(pie dure la scène.

VICTOR, après avoir fait signe aux soldats. Me voilà, mon père, me voilai

LE colonel. Oli ! que cela me fait de bien de te retrouver, mon pauvre Victor, de te sentir là près de moi, de te serrer dans mes bras !

VICTOR. Mon père!

France. Oh! oh! mon Dieu!

fortuné. Sacré nom!

le colonel. Tu n'as point idée des étranges pensées qui me passaient par l'esprit ; c'était une sombre et vague inquiétude (pie rien ne pouvait combattre. Ta sœur avait beau me dire que tu étais à Paris, que lu y étais allé pour solliciter de l'activité, il me semblait qu'une voix intérieure démentait cette voix consolatrice et me disait, ne l'écoute pas, ne l'écoute pas... pour la première fois, elle ment. (Se retournant vers France.) Excusemoi, France ; j'aurais dû savoir que lesanges ne mentaient pas,

France. Mon père!

le colonel. Et tu disais donc, Victor?

viCTOR. Eh bien ! je disais, mon père, que tous mes vœux sont exaucés. Vous vous étonniez quelquefois qu'à mon âge, ayant devant les yeux l'exemple de votre carrière militaire, si pure, si glorieuse, je demeurasse près de vous, oisif, inutile. — Eh bien, mon père, il n'en sera pas ainsi désormais; l'Empereur m'appelle à lui, la grande armée est campée autour d'Alexandrie et je vais l'y rejoindre.

LE colonel. Va, mon enfant; c'est un beau pa\s que l'Italie; à chaque pas on marche sur un souvenir, à chaque étape on campe sur un champ de victoire. Et quand pars tu?

victor. J'ai ordre de ne pas m'arrêter, mon '.père; aussi le temps de vous serrer sur mon cœur, le temps de vous dire adieu, voilà tout ce qui m'est accordé.

le colonel. Va,monann\ au as de nobles et beaux exemples là bas, wtMfLTas près d'un maître qui sait récompenlg-... Un jour tu porteras sur ta poitrine une croix sur laquelle sont écrit deux mots sacrés, Honneur et Patrie-, qu'ils soieut à toute heure, à tout instant le guide de tes pensées et de tes actions. Quant à être brave, je n'ai, je le sais heu-

rcusemenl, aucune recommandation à te faire sous ce rapport.

victor. Merci, mon père.

le colonel. Attends!

victor. Quoi, mon père?

le colonel. Je veux te faire un cadeau.

vicior. Votre épée!

le colon tL. Tu sais que c'est un cadeau de [Empereur à la Moskowa; la lame de mon épée fut brisée par une baile, et il me donna celle-ci.

victor. Mon père, une pareille arme est trop précieuse pour quitter jamais celui à qui elle a été donnée; c'est un héritage de famille qui doit rester ici près de vous, sur un autel, s'il y avait un autel dans cette maison; moi, cette arme peut m'être volée, peut m être prise si j'étais fait prisonnier.

le colonel. Eh bien ! elle te rappellerait que tu ne dois pas te rendre.

victor. Eh bien! je me ferais tuer, oui, sans doute; mai-, moi mort, elle appartiendrait au premier venu qui me l'anaciierrit des mains; non, mon père, non, gardez celte épée. Maintenant voulez-vous permettre que je dise adieu à ma sœur?

le colonel. France, tu entends?

France, dans les bras de Victor. Oui, mon père, oui.

victor. Tiens, France, voici des lettres datées de différentes villes d'Italie; tu les liras successivement à mon père afin qu'il ignore le plus longtemps possible ; enfin une dernière lui annonce que je suis blessé, blessé mortellement. Il faut lui donner cette suprême joie de croire que son fils est mort sur le champ de bataille.

le colonel. Eh bien, ou es-tu donc ?

victor. Me voilà.

le colonel. Que disais-tu à France ? elle pleure. .

VICTOR. Je lui disais ce que je vais vous dire à vous mon père ; ce sont de terribles guerres que nos guerres, de sanglantes batailles que nos batailles; peut-être cet adieu que je vous dis est il un dernier adieu.

le colonel. Eh bien, qu'est-ce que ces idées-là?

victor. Oui, elles sont fausses, exagérées, je le sais ; mais faites comme si elles étaient vraies, mon père, embrassez-moi comme si nous ne devions plus nous revoir, bénissezmoi comme si j'allais mourir.

le colonel. Voilà de sombres présages, mon enfant, et s'ils venaient à la veille d'une bataille ils m'effrayeraient ; mais avec l'aide de Dieu, Victor, il n'en sera pas ainsi ; au contraire, je ne sais pourquoi je suis plein

de joie et d'espérance, je te vois revenir capitaine, colonel, que sais-je, moi ! Viens, viens, mon enfant, viens que je t'embrasse, viens que je te bénisse.

vigtor. Mon père!

le colonel. Eh bien, qu'y a-t-il ?

fortuné. Il y a ,mon colonel, voyez, il va..

VICTOR. Tais-toi, Fortuné.

fortuné. Tais-toi, Fortuné, tais-toi...

Eh bien, non, monsieur Victor, je ne veux pas me taire, moi je me révolte.

victor. Fortuné!

France. Que va-l-il dire?

foktuné. Je vous dis, moi, que c'est fâcher Dieu que de tromper ainsi son père , et que de lui dire au revoir quand il faut lui dire adieu.

victor. Fortuné !

fortuné. Je vous dis que c'est un sacrilège ce que v> us allez faire, je vous dis que vous ne le ferez pas.

victcir. Mon père ! mon père! ne le croyez pas.

LE COLONEL, écartant Victor de la main. Viens, Fortuné, viens, et parle, mon vieil ami ; je sais que tu n'as jamais menti ; j'écoute, que dis-tu ?

FORTUNÉ. Je disque nous sommes de vieux soldats, mon colonel, et que nous savons ce que c'est que la douleur.

le colonel. Oui, eh bien?

fortuné. Je dis que vous êtes père, je dis que, si je l'étais, il me semble que je ne pardonnerais pas à ceux qui permettraient que jequittasse mon enfant sans savoir où il va; il me semble que je maudirais ceux qui me feraient accroire que mon enfant vit, quand mon enfant serait mort.

France et victor. Ah! mon Dieu !

le colonel. Fortuné! Fortuné! que dis-tu? explique-toi.

fortuné. Oh! l'explication est bien simple. L'Empereur n'est plus surle trône, l'Empereur est prisonnier à l'île d'Elbe. Monsieur Victor a onspiré pour l'Empereur, il est conda une à mort, et il vient vous dire adieu, parce qu'on va le fusiller. Tenez, les soldats sont là.

wciOR et France , éclatant en sanalots. Oh!...

fortuné. Ma foi, tant pis, la vérité avant tout. C'est ma façon de penser.

le colonel. Fortuné, ta main. Merci, ni.iii ami. O mes enfants! c'est bien mal de m avoir trompé ainsi.

victor. Mon père, n'en veuillez pas à ma saur; ma sœur est innocente, et l'idée vient

de moi. C'est moi qui, redoutant votre désespoir , qui , sachant l'histoire de cette bague et du poison qu'elle renferme ; c'est moi qui, connaissant le serment que vous aviez fait à l'Empereur; c'est moi qui ai inventé et soutenu ce long mensonge qu'il serait trop cruel à vous de me reprocher maintenant , maintenant que je vais mourir.

le colonel. Oui, et que c'est moi qui te tue. Car, oui , je me rappelle , c'est moi qui ai dit au préfet... Victor, mon enfant, pardonne à ton père. [Il le prend dans ses bras.) Ah ! mon fils ! mon Victor !

fortuné. Mon colonel !

le colonel. Oui, tu as raison. Oui, nous sommes des hommes et non des enfants ou des femmes. Aux femmes et aux enfants les plaintes et les larmes; à nous le courage, à nous la force. Viens , mon enfant , c'est un instant à passer , c'est un pas à franchir. Tu le franchiras, n'est-ce pas, mon fils, la tète haute?

victor. Oh ! oui, mon père

le colonel. D'ailleurs c'est la mort, mais la mort d'un soldat. Suppose qu'on te dise : allez mourir sur la brèche d'une redoute. Tu irais, n'est-ce pas?

victor. Oh ! oui, mon père.

le colonel. Tu irais sans broncher, sans sourciller, sans faiblir, et tu recevrais la mort la tète haute et l'œil fier.

victor. Je la recevrai ainsi, soyez tranquille.

le colonel Voyons. (// cherche le cœur de Victor.)

victor. Tenez, là, mon père, vous voyez; il bat comme d'habitude, et s'il donne quelques pulsations de plus, il les donne, non pas à la crainte de mourir, mais à la douleur de vous quitter.

le colonel. Bien, mon enfant, je suis content de toi. (Bas.) D'ailleurs, sois tranquille, nous ne nous quitterons pas pour longtemps.

victor. iMon père !

le colonel. Silence. (Se tournant vers les soldats.) Sergent!

le sergent. Me voilà, uion colonel.

le colonel. Vous êtes un vieux soldat.

le sergent. Je date d's Pyramides, nous étions là ensemble, mon colonel.

le ( Oi ONEL. Mon brave, ta main?

le SER'.ENr. La voilà, mon colonel.

le colonel. S'il demande à ne pas avoir les yeux bandés?

le î-er<.e\t. Il ne les aura pas.

le colonel. S il demande à commander le feu?

Wi

LA BARRIKHK CUICHY.

TE skrcent. Il le commandera.

le colonie El lu recommanderas biefl a te- h 'iiuincs de \iser là. (H montre le nrur} C'est un enfant, vois-tu, il ne I" ut pas le l'aire souffrir.

LE SERGENT. Soyez tr 'iKjuill.'.

FORTUNÉ. Mordieu ! < •si-ce que je me serais trompé? il nie semble (pue j'ai des remords.

LE colonel. Viclor.

victor Mon père?

le colonel. Est-ce que tu as dit adieu à ta sœur?

uctor. Oui, mon père.

le COI ON EL. Eh bien ! alors...

VICTOR. Oui, on attend, et il ne faut pas que je fase attendre. Adieu] adieu! mon père.

le colonel, le rappclan'. Victor, encore un... le dernier. . Va (// lé pousse) , va, mon fils... va...

frange. Ah! mon père! mon père!

(Viclor sort avec les soldats.)

SCÈÎNE IV.

Les Mêmes, moins VICTOR.

le colonel. Eh bien! quoi? c'est un soldat qui va mourir, voilà tout; et pour qui va-t-il mourir? pour l'Empereur, c'est-àdire pour le bienfaiteur de sa famille, pour celui à qui j'avais juré de mourir mol-même, s'il était renversé du trône ; le père a manqué à son serment, le fils s'acquitte, voilà tout.

FRANCE. Mon père, mon père!

LE colonel. Eli bien ! oui, embrasse-moi, ma fille. D'ailleurs ne me restes-tu pas, toi ; crois-tu que tous les pères soient encore aussi heureux que moi? Oh ! je n'ai pas à me plaindre, Dieu merci; Viclor pouvait être fils unique, et alors je restais seul. Non, non, Frame, tandis que tu es là, que tu ne me quitteras pas, toi, si ce n'est pour aller rejoindre Emmanuel; car je comprends, n'est-ce pas, Emmanuel est à l'île d'Elbe, exilé avec l'Empereur; et moi, égoïste, qui vous séparais, deux enfants qui s'aiment, deux cœurs qui battent à l'unisson. Dame, il faut me pardonner, mon enfant, m i, je ne savais pas...

France. Oh ! mon père, mon père!

le colonel là, maintenant, je voudrais être seul quelques instants, tu comprends, j'ai besoin de me remettre, tant que je l'ai là, \ ois tu, je pense trop à ton frère. Ta voix me rappelle la sienne; laisse-moi seol un instant, et toi aussi, Fortuné.

fortuné. Vous ne m'en voulez pas, colonel?

le colonel. Non, oh! non; tu sentais (pie c'était un crime de me tromper, loi.

France. Un crime!

le colonel. Eh bien, puisque ce n'était pas loi qui me trompais, puisque c'était ton frère, voyons, Fran e, \as-lu me désobéir?

FRANCE. Oh 1

le colonel. Écoute, tu prieras pendant ce temps-là, et dans dix minutes, oui , tu m'enverras Fortuné; va, va, emmène France, Fortuné.

fortuné. Venez, Mademoiselle. (Arrivée à la porte, France s'arrête.

France, à Fortuné, Malheureux! tu ne vois pas qu'il veut rester seul pour se tuer!

FORTUNÉ. Oh! alors vous avez raison, Mademoiselle, ne le quittez pas, ne le quittez pas. Adieu, colonel, nous nous en allons, adieu. (Fortuné sort, mais France se jette de côté. )

• E COLONEL, FRANCK, immobile et retenant son haleine.

le colonel va à la porte et la ferme. Àh! me voilà seul enfin! j'ai promis à Victor, pauvre martyr, que nous ne serions pas séparés pour longtemps. J'accomplirai deux serments en tenant celui là. Mais avant de tout quitter, avant de rejoindre l'enfant dont je cause la mort, quelques mots à cette autre enfant que je laisse orpheline... Un adieu à France.

FRANCE. Oh ! je le savais bien.

le COLONEL. Un dernier, il doit y avoir sur cette table un crayon, (tirant labague de son doigt.) Oh ! sainte relique de cet autre martyr que l'on condamn à vivre, que je suis heureux main'enant de ne pas l'avoir quittée. [Il baise la bague et ta pose près dt lui.) Ecrivons. (// prend un crayon et à tâtons écrit sur >e papier.) Adieu, France, adieu ma fille chérie, pardonne à ton père de te quhter; mais tu savais bien qu'il avait fait un serment et que ce serment rien ne l'empêcherait de l';iccomplir, lorsqu'il connaîtr.iit la vérité. Puisque tu n'as prolongé sa vie que par un pieux mens >nge, écoute, France : les derniers devoirs rendus à ton père, tu partiras avec Fortuné, tu iras rejoindre Emmanuel à l'île d'Elbe. Tu diras à l'Empereur : Sire, me voici; mon frère a été fusillé pour vous, mon père s'est empoisonné pour vous, touchez - moi de votre main puissante et souveraine afin qu'ils voient làhaut que j'ai retrouvé en \ous plus que je n'avais perdu en eux ; adieu , France, adieu ma fille chérie, adieu. (Pendant ce temps France s'est approchée <lottcemv7it, a prié la bague, et asubutanc à la bague le

médaillon âe set Mère que le colonel lui a donné; le colonel, après avoir écrit le mot adieu ! cherche la bague de la main, ne la trouve pas et à lap'acc trouve le médaillon.) Le médaillon de France ! comment a-t-elle oublié là ce médaillon ? «ans doute, c'est une permission du Seigneur, pour cjue je me rappelle au moment de mourir cet autre ange que j'oubliais. Oui, oui, tout aveugle que je suisjete vois là-haut. Tu mefaissigne que tu m'attends, me voilà! me voilà! [Il cherche de nouveau.) Mais où est donc cette bague? je l'avais posée là cependant, elle sera tombée, et moi qui ai dit à Fortuné de revenir dans dix minutes, heureusement j'ai mes pistolets sur la cheminée.

France. Oh ! mon Dieu ! ( Elle renarde autour d'elle, aperçait la croix pendue dans le lit , elle la détache et la met à la place des pistotets. Le colonel s'approche à t citons de la cheminée, et à la place où étaient les pistolets, trouve la croix.)

le colonel. Qu'<st-ce que celât Un crucifix! Mon Dieu! vous m'êtes témoin nue je meurs sans avoir jamais douté de vous. Quoique à cette heure, mon Dieu ! vous me mettiez àunerudeépreiive. Il baixe lecrucifix et le repose sur Id cheminée.) Mais où sont donc mes pistolets ? Fort ;lié les aura changés de place. Je L s ai touc'.és ce matin encore cep ndant. N'importe! il me reste mm épée, celte épée que je voulais donner à Victor et qu'd refusait; elle lui éait bom inutile en effet, tandis qu'à moi, à moi, elle va me servir. (// s'avance vers son épée ; mais là , Franc, ne t rouvant rien émettre à la place, se met elle-même devant la muraille , de sorte qu'elle se trouve dans les bras de son père au moment oïl son père étend les bras pour prendre son épée. ) France !

France. Mon père, mon pèn\ pitié pour vot-e fille!

le COLONEL. Oh ! oh ! mon Dieu! ayez pitié de moi! {On entend <i<j ''< <s dans la rue. Tumu'te, rumeurs.)

LE colonel. Entends-tu , entends-tu ?

C'est lui , lui qu'on va fusiller' ! Oh ! Victor ! oh! mon enfant! mon enfant!

fortuné au dehors. Colonel! colonel!

Ouvrez! ouvrez!

France. Qu'y al il .'

FORTUNÉ. Joiel miracle ! bonheur! L'Empereur débarque, l'Empereur à Vizille, l'Empereur !

le colonel. L'Empereur débarque , distu? Tu es fou.

FORTUNÉ. Ecoutez. (Voix dans la rue.

L'Empereur ! l'Empereur! Vive l'Empereurl)

LE COLONEL. Mon Dieu! mon Dieu! s'il arrivait à temps! Conduise -moi au-dc\ant de lui.

France. Mon frère! mon frère ! Ah ! tu le disais bien. Joie et miracle ! Venez , mon père, venez!

LE colonel. L'Empereur ! l'Empereur !

Ah! Viens, France, viens, Fortuné! [Ils sortent enlacés.)

g ::&t-?-i>z.ïèin c Taï>!caii.

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