‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 576 sur 1577 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LOUISE, jeanne d'ALBRET.

JEANNE

Approchez, mon enfant.

LOUISE, tombant à ses genoux.

Madame...

JEANNE

Relevez-vous, Louise, et ne tremblez pas ainsi... qu'avez-vous à craindre de moi ? Mais c'est une consolation que m'apporte votre vue , puisqu'elle épargne un remords à mon fils ! Dieu vous a donc sauvée, pauvre Louise?

LOUISE

Dieu, oui, madame... Car c'est lui qui m'a rappelé le plus saint des devoirs, au moment où j'allais l'oublier!...

JEANNE

Expliquez-vous... et songez que c'est à une amie, à une mére que vous vous confiez.

Une mère! .. Ah! madame!... (Surmouianl son émotion.) Écoutez donc, car les momens sont précieux... Lorsque j'appris que cette reine que je sers aiijuuid'hui, en la détestant et la méprisant plus que jamais...

JEANNE , se levant.

Imprudente I qu'osez-vous dire?...

LOUISE

Oh! vous saurez tout à l'heure pourquoi... Lorsquej'appris que cette reine venait en Navarre, avec son cortège de séductions et d'intrigues , pour m'enlever celui que j'aimais plus que ma vie!. ..quand je me vis, moi, menacée d'abandon cl bientôt, hélas! déshonorée aux yeux de Ions... je devins folle !... je voulus mourir... Et j'allais mourir, en effet, quand je crus entendre une voix du ciel me crier: «Qucfais-tu, malheureuse? Oubliestu donc que tu vas être mére?... »

JEANNE

Vous, Louise 1

LOUISE

Oui, moi, la fille du premier noble du royau-

me; moi, qui me croyais, devant Dieu , la fiancée de Henri de Navarre, et qui n'étais plus alors qu'une maîtresse délaissée , une femme perdue d'honneur, oui , j'allais être mére !... Et je me résignai à vivre... à vivre pour expier ma faute, souffrir et pardonner... Mais il fallait tromper mon père, car il m'aurait tuée, lui !... Il fallait tromper tout le monde , car j'étais à jamais flétrie!... Je me cachai donc jusqu'à la nuit... On me cherchait... on m'appelait... et toujours plus désespérée, plus tremblante, je fuyais de retraite en retraite !... Si l'on m'avait trouvée, je serais morte de honte... oui ! Ah ! je compris alors que la honte peut tuer!... La nuit venue enfin, je me présentai à la sœur de mon père, supérieure des béguines d'Alost, arrivée depuis peu dans ses terres dcBéarn... Je luiavouai mon malheur en pleurant... Elle fut touchée de mes larmes, de mon désespoir, et me promit sa protection et le secret. Je fis serment alors de renoncer au monde et de cacher à jamais ces traits que je ne pouvais montrer sans rougir. Bientôt personne ne douta plus de ma mort, et nous partîmes pour Alost... où ma fille vit le jour... Pauvre fille, sans nom, sans avenir , sans autre espoir aussi que Dieu , comme sa malheureuse mère! Enfin l'asile que j'implorais me fut accordé , et je crus tout fini pour moi en ce monde, où j'avais laissé ma pureté, mes illusions , mon bonheur !... Ah ! madame , si je fus coupable, le ciel m'en a sévèrement punie, car j'ai bien souffert.

JEANNE, lui prenant affectueusement la main. Infortunée!.... Croyez que mon désir le plus vif serait de réparer autant que possible tout le mal qu'on vous a fait... Mais comment, pourquoi êtes-vous entrée au service de Catherine ?

LOUISE

Quand parvint à Alost le bruit de votre arrivée à cette cour pour les fêtes du mariage de voire fils, quelques révélations nouvelles nous amenèrent à croire, comme je le soupçonnais depuis long-temps déjà , que ce mariage n'était qu'une abominable comédie, pour masquer un complot, ourdi dans l'ombre contre vous et tout le parti huguenot.

JEANNE

Vous vous êtes trompée, mon enfant... La paix a été sincère entre nous.

Catherine, toujours aus<i superstitieuse qu'alllôrc et vindicative, avait demandé à la supérieure une précieuse relique conservée dans le trésor de la communauté. Une des sœurs devait portercetle relique à la reine-mère. Je réclamai l'honneur de cette mission; et, arrivée ici, j'obtins de Catherine d'être attachée à sa personne, et chargée du soin de son oratoire.

JEANNE

Mais quel était donc votre but?

HENRI IV

LOUISE

Mon but? c'était de voir, d'entendre, de dc\iner tout ce qui pourrait intéresser ou menacer votre fils, vous-même et les vôtres... Car j'avais pardonné, je vous l'ai dit, et je voulais sauver, moi, celui qui m'a perdue!

JEANNE

Et vous avez découvert ?...

LOUISE

J'ai acquis la conviction, madame, que mes craintes n'étaient pas vaines ; que vous êtes tombée dans un piège, et que, si vous ne vous hâtez d'en sortir, voire perte est assurée!... Voyez l'amiral Coligny, on n'a pas espéré le tromper, lui... et il n'est pas convié ù ces fêtes.

JEANNE

En effet...

Catherine vous hait, madame.

JEANNE

Moi?

LOUISE

L'influence que vous avez su prendre sur l'esprit de son faible fils lui porte ombrage, et elle voudra la briser à tout prix... Hier, de son balcon, elle a vu dans le jardin Charles IX porter respectueusement votre main à ses lèvres... «Oh ! cela finira, » a-t-elle dit ensouriant... Et savez-vous ce que c'est que le sourire de Catherine? Il fait trembler le Louvre; le roi lui-même en a peur!... car c'est toujours un présage de malheur ou de mort !

JEANNE

Qu'oserait-clle donc contre moi ?

LOUISE

Que n'oserait - elle pas plutôt?... Ce malin même, elle a envoyé chercher cet infâme René, son confident le plus intime, que tout haut on nomme ici René l'astrologue , mais qu'on appelle plus bas René l'empoisonneur!...

JEANNE

Eh bien?

LOUISE

Eh bien ! j'ai tremblé pour vous, pour voire fils :...

JEANNE

Votre dévouaient vous entraîne trop loin, Louise; et de pareils soupçons, sans preuves...

LOUISE

Des preuves !... Et qu'est - ce donc que le passé?... Croyez-moi, madame, appelez autour de vous tous vos amis ; rompez une union qui, je vous le répète, n'est qu'un piège odieux, et retirez-vous tous au plus vite dans notre loyale Navarre.

JEANNE

Rompre cette union !

LOUISE

Oh ! vous ne pensez pas que je songe à moi en

tout ceci... Madame... j'ai renoncé pour toujours au monde, vous le savez, et je veux être à Dieu seul désormais.

JEANNE

Je ne l'ai pas oublié, Louise, et, si je ne suis pas vos conseils, c'est que ma raison n'admet pas toutes vos craintes, et que, d'ailleurs, une alliance entre maisons royales ne peut se rompre ainsi sur de vagues soupçons... Mais vous, mon enfant, vous seriez perdue sans ressource, si Catherine découvrait ce que votre dévoùmenl pour nous vous a fait entreprendre. Il faut donc quitter au plus tôt le Louvre.

LOUISE

Je ne le quitterai, madame, que lorsque vous et lui en serez sortis; car alors seulement aura cessé le danger qui vous menace tous deux.

JEANNE

Donne Louise !... Ah! quand mon fils saura...

Lui !... Oh ! ne lui dites pas... Que pour lui je sois toujours morte... j'en ai fait le vœu... Ne m'y faites pas manquer, je vous en supplie.

JEANNE

Il ne saura donc rien, je vous le promets... Mais plus tard... C'est un remords à lui sauver, ma fille.

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