‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 726 sur 1577 · LE BAILLI, GRANDIER · texte numérisé non relu

LE BAILLI, GRANDIER

LE BAILLI, très-haut. Oui, monsieur, et j'espère que vous voudrez bien me répondre [bas à Grandier), maintenant surtout que ce drôle est parti.

grandir. Oh ! je ne me trompais donc pas! c'est un ami qui vient à moi.

LE BAILLI, lui tendant les deux mains.

Ehl oui, mon cher Grandier, c'est un ami; mais parlons bas, car, ainsi que le disait votre geôlier tout à l'heure, vous n'êtes pas ici pour peu de chose, à ce qu'il paraît.

grandier. Je suis ici pour l'action que vous savez et que vous avez approuvée vousmême.

le bailli. Quelle action?

grandier. Pour mon opposition aux ordres de M. le cardinal de Richelieu dans cette prise de voile de la pauvre Bianca Albizzi.

le bailli. Ta, ta, ta, ta, ta, il est bien question de la prise de voile de Bianca Albizzi en ce moment !

grandier. Mais de quoi donc est-il question, alors?

le bailli. De choses qui suffisent pour vous faire brûler dix fois, et moi une, mon cher Grandier, si l'on savait que je suis venu vous voir dans votre prison.

grandier. Me faire brûler dix fois!...

Mais vous êtes fou, bailli?... Et que les sont ces chose»?

le bailli. Eh bien, c'est que la moitié du couvent e4 [.ossédée, c'est que vous avez mis le diable au corps de toutes ces suiules

filles par un paeteque vous avez faitavec Satan. . Mignon et son acolyte Barré en ont déjà interrogé deux ou trois... Qu'est-ce que je dis, interrogé? exorcisé, et les réponses ont été unanimes, à ce qu'il paraît ; chacune a dit le nom du diable qu'elle avait dans le ventre et le nom du magicien qui l'y avait envoyé.

grandier. Est-ce messire Guillaume Cerisay la Guérinière, bailli du Loudenois, qui me parle, ou est-ce un enfant encore lout émerveillé des contes bleus de sa nourrice ?

le bailli. Oui, c'est bien moi qui vous parle, et ce que je vous dis n'est point une folie, je vous le répète.

grandier. Et ces diables, envoyés par moi dans les corps des religieuses, sait-on comment ils s'appellent, au moins?

le bailli Parbleu, la première chose qu'ils ont faite en prenant possession du domicile, c'est de se nommer. Celui de la sœur Louise des Anges s'appelle Béhérit ; celui de la sœur Catherine de la Présentation Cerbère, et celui de sœur Elisabeth de la Croix, Astaroth.

grandier. Ai-je affaire à un homme sérieux, ou cet homme me parle-t-il sérieusement?

le bailli. Cet homme vous parle les larmes aux yeux et l'effroi dans le cœur, mon cher Grandier.

gbandier. Et ce magicien, cet enchanteur qui a fait le pacte, c'est moi?

le bailli. Parbleu ! qui voulez-vous donc que cela soit?

grandier. Mais il y a trois siècles qu'on a rêvé de pare lies sottises.

le bailli. Je vous demande pardon, mon cher ami, et le parlement d'Aix vient justement de brûler Gaufredi sur semblable accusation.

grandier, allant s'asseoir. Allons donc, on me connaît, et l'on n'y croira pas.

le bailli. Vous savez l'axiome latin :

credo quia absurdum, je crois parce que c'est absurde. Je n'en connais pas de plus profond et surtout de plus vrai.

GRANDIER. VOUS CrOVOZ, VOUS... VOUS?

le bailli. Je ne vous dis pas je crois, je dis on croira.

grandier. Que m'importe ce que disent les sot", que m'importe ce que noient les gens de mauvaise foi?

le bailli. Ce sont les sots qui déposeront contre vous, ce sont les gens de mauvaise foi qui vous jugeront.

grandier. Eh bien ! soit!

Lli bailli. Comment, soit?

UHBUN GRANDIKtt.

GRANDIER. Oui, peu importe ce que Dieu a décidé de moi, messire Guillaume, et heureux sera le jour où, par quelque moyen que ce soit, sa volonté nie tirera de ce

monde... mais... (Il soupire.)

LE Bailli. Mais quoi?

GRANDIER Mais il y a dans tout ceci une femme, une jeune fille, un ange?

le bailli. Ah ! oui, la femme au tableau, la femme au capuchon , la morte, n'est-ce pas î

grandier. Il y a Ursule de Sablé, monsieur, sur laquelle, au nom du ciel, au nom de votre femme, au nom de vos enfants, sur laquelle je vous supplie de veiller comme vous veilleriez sur une de vos filles.

le bailli. Veiller sur elle?

GRANDIER. Oui.

le bailli. Mais où voulez-vous que je la prenne ?

grandier. Où elle est, où on l'a conduite.

le bailli. Qui le sait? puisqu'elle a disparu.

grandier. Ursule a disparu?... Elle sera retombée entre les mains de cette femme !

le bailli. Mon cher Grandier, pardonnez-moi, mais je crois que, eu égard à l'habit que vous portez, il y a beaucoup trop de femmes dans cette affaire... Voilà d'abord la demoiselle de Sablé, que l'on croyait morte, et qui est vivante; voilà la sœur Elisabeth, voilà la sœur Catherine, voilà la sœur Louise, que l'on croyait de saintes filles, et qui ont quoi? le diable au corps, rien que cela.. Enfin, comme s'il n'y avait pas assez de femmes en jeu, voilà encore une autre femme, une femme inconnue qui vient prendre un rôle dans cette trag'die, car c'est une tragédie, je le soutiens, mon cher Grandier, et la preuve, la preuve, c'est que si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne plus vous occuper de telle ou telle femme, mais de songer à vous, de gagner le large et de vous mettre en sûreté.

grandier. J'aurais envie de suivre votre conseil, bailli, que ce serait, il me semble, chose difficile. Les corridors sont trop bien gardés, et à moins que, vous sacrifiant pour moi, il ne vous plaise de prendre ma robe et de me donner vos habits. ..

le bailli. Non pas, non, non... mon dévouement ne va pas jusque-là... Diable! on me brûlerait à voire place, et quoique frileux, mon amour pour le fagot s'arrête à \]ne certaine distance du bûcher. Je veux bien vous sauver, mais je ne veux pas me perdre; je consens à me compromettre un peu, mais pas trop.

grandier. Pour si peu que vous soyez

venu, monsieur le bailli, je vous en suis reconnaissant, croyez-le bien.

i BAILLI. Je ne sais si je suis venu pour peu ou beaucoup, mais je suis venu pour vous dire un secret que je crois connu de moi seul et qui peut être de quelque importance pour vous. Ecoutez bien! Mon grau:!était architecte du Loudenois; ce fut lui qui bâtit les prisons de la ville. La chose 'se passait au commencement du règne du roi Charles JX. On mettait force huguenots dans ces prisons, et c'était tout simple, puisque c'était pour cela qu'on les avait bâties; mais ce qui était moins simple, c'est qu'on ne les faisait pas toujours sortir par le même chemin qu'ils avaient pris pour y entrer.

grandier. Oui, je comprends ; certaines exécutions qui n'étaient point portées aux registres du tribunal, se faisaient dan cachots.

le bailli. Justement! il y avait donc, dans la plupart de ces prisons, des portes secrètes ignorées des prisonniers et par lesquelles entraient les exécuteurs.

grandier. Ou les assassins.

LE bailli. Appelez- bs comme vous voudrez, je ne vous contredirai point, Grandier; seulement écoutez bien ceci, car c'est l'important. Comme le sénéchal qui faisait bâtir le monument était un homme de précaution, et que l'histoire d'Enguerran l de Marigny qui fut pendu au gibet qu'il avait élevé lui était souvent revenue à la mémoire; il disait à mon père : Mon cher Cerisay, c'est nous qui emprisonnons les huguenots aujourd'hui, très-bien ! mais la chance peut tourner, et que demain ce soit les huguenots qui nous emprisonnent à notre tour; arrangeons-nousdonc dans ce cas pour que la porte inconnue qui sert d'entrée puisse en même temps servir" de sortie. Or tout fut fait selon les (lésis du bon sénéchal. la porte qui s'ouvre en dehors, s'ouvre en dedans. Le tout est de connaître le secret; donc, si vous préférez, comme je n'en doute pas, une bonne fuite à une mauvaise attente...

GRANDIER. El) bien !

le bailli. Eh bien, sondez les murs, moucher ami, cherchez; en haut, cherchez en bas, appuyez fe d igtsur toutes les aspérités, ne vous lassez pas; il n'y a plus probablement que vous et moi au monde qui sachions le secret de ces portes. Mon père est mort en me le disant; et ma foi moi, en attendant que je fasse comme lui, je vous le dis à vous, qui en avez grand besoin, à ce que je crois...

grandier. Et vous croyez que mon cachot possède une de ces portes?

le bailli. Je ne vous en réponds pas,

URBAIN GRANDIER

parce que je ne réponds jamais de rien, mais il y atout lieu déparier. Le sénéchal avait eu l'heureuse pensée, pour inspirer des idées pieuses aux prisonniers, de faire sculpter sur la muraille de chaque cachot, un des instruments qui ont joué un rôle dans la passion de Notre-Seigneur, tels que l'éponge, le fouet, les clous, la lance, les dés; vous êtes dp.ns le cachot des dés, pourquoi n'aurait-il pas sa porte comme les autres ?

grandier. Merci, bailli; mais fuir, ce serait donner gain de cause à mes persécuteurs. Je suis innocent, j'attendrai mon jugement avec tranquillité.

le bailli. Mais s'ils vous condamnent !

grandier. Ce sont les martyrs qui relèvent la foi.

le bailli. C'est bien ! c'est bien ! soyez martyr si c'est votre vocation , mais il me semblait que vous aviez parlé d'une jeune fdle.

grandier. Oui, d'Ursule de Sablé.

le bailli. Je ne vous demande pas son nom, je n'ai pas la moindre envie delà connaître, seulement vous avez dit qu'elle était retombée aux mains de certaine femme. . .

grandier. Eh bien ?

le bailli. Eh bien, quand ça ne serait que pour la tirer de ces mains -là, moi, parole d'honneur, je chercherais le secret...

grandier. Oh ! oui, vous avez raison, bailli , à l'instant même... (Regardant autour de lui.) Heureusement cette lampe. ..

le bailli. Peste, laissez-moi donc sortir avant de trouver le secret, et surtout avant que d'en user. Si en revenant me chercher votre geôlier me trouvait seul, il pourrait bien, pour plus grande sûreté, me fourrer dans un autre cachot, et qui dit que celui-là aurait deux portes?

grandier. Oui, cher bailli, allez!

le bailli. Atlendezdonc, que diable! Tout à l'heure vous n'étiez pas assez pressé et maintenant voilà que vous l'êtes trop. Je ne veux pas faire les choses à demi. Qui dit que si vous parvenez à sortir d'ici, ce que Dieu veuille, qui dit que vous ne trouverez pas quelque résistance. Vous avez été soldatavant d'être moine, avez-vous quelque arme?

grandier. Aucune : l'arme de l'innocent, c'est son innocence.

le bailli. Oui, c'est une arme défensive, tout au plus, et je crois que, vu la gravité de la circonstance, une arme offensive... tenez! (Regardant autour de lui.) Prenez mon épée.

grandier. Merci, merci, bailly. Mais s'il arrivait quelque malheur, et qu'on la reconnût...

le bailli. Ce serait chose difficile. Je l'ai, pour la circonstance, tirée d'une armoire où elle était enfermée depuis plus de trente ans peut-être, ce qui ne l'empêche point d'être bien en garde et proprement affilée. En tous cas si vous avez l'occasion de vous en servir, ce qu'à Dieu ne plaise, comme deux précautions valent mieux qu'une, si après vous en être servi, vous passez auprès de la rivière, laissezla tomber dans la rivière. Je ne tiens pas à ce que vous me la rendiez.

grandier. Oh! mon ami, mon seul ami!

le bailli. Chut donc! et cachez-moi cette épée quelque part. Je garde la gaîne, vous comprenez, pour relever le manteau; en me voyant le fourreau au côté, on ne se doutera pas que la lame soit restée chez vous. Vous la cachez sous votre matelas; seulement, il faudra faire attention, quand le geôlier fera votre lit... Heureusement qu'il nesedonnera pas souvent cette peine. Adieu maintenant. (Bas.) Et que le Seigneur vous garde.

grandier. Adieu ! adieu !

le bailli. Dites-moi donc adieu de loin comme un homme de mauvaise humeur dit adieu. (Il va à la porte et frappe.) Holà, geôlier, holà!

le geôlier, au fond du corridor. Attendez, monsieur le bailly, attendez.

grandier. A propos, quel heure est-il?

le bailli. Oh ! dix heures au moins. Je doute qu'à présent personne vienne vous déranger; vous avez donc la nuit toute entière devant vous, et au mois d'octobre les nuits sont longues... Chut 1

LE geôlier, ouvrant la porte. Me voilà, monsieur le bailli, me voilà 1 (Ras, regardant Grandier qui est assis sur son lit. )Eh! bien, qu'en dites-vous?

le bailli. Hum ! hum !

le geôlier. Comment! c'est si grave que cela?

LE BAILLY. Hum !

LE GEOLIER. Ah! diable! (Ils sortent.)

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