SCENE VI
CYPRIEN, LISE, accourant.
lise. Voilà! voilà!... on y va! qu'estce que demande monsieur le militaire ?
CYPRIEN. Je demande... (La regardant.) O ciel !... en croirai-je mes yeux !...
LISE , reculant. Eh bien ! qu'est-ce qu'il a donc à me regarder comme ça ?
CYPrien. Ces traits !... ce son de voix! cette tournure!... c'est elle !...
lise. Certainement que c'est moi.
CYPRIEN. Oh ! non, non... c'est impossible !... Lisette ne peut être si jeune, si fraîche...
lise. Lisette.... qui vous a dit mon nom ?
CYPRIEN. Son nom!... il ne manquait plus que ça pour compléter l'illusion.... Est-ce que je fais un songe ? est-ve que j'ai dormi pendant vingt-trois ans.
(Avec feu.)
Air : Lisette, dont l'empire.
Voilà bien sa figure, Voilà ses traits piquarts, Sa grâce ctsa tournure, Et ses yeux de vingt ans!
Mri foi ! si c'est un rêve, Oui me r'trac' le passé, Que gaîment il s'achève, Comme il a commencé!
Lisette, ma Lisette, * C'est toi
Que je revoi!
Pour qu'l'crreur soit complète
Ma p'tit' Lisette, Vite embrasse— moi.
(// va pour Vembrasser.,
LISETTE , rendant. Voulez -vous bien finir?
CYPRIEN
Même air.
Eh quoi ! jeune fillette, Un baiser te fait peur?
Tu n'es donc pas Lisette, Adieu, ma douce erreur!
Pourtant v'ià son image, Moi, qui ris des amans, J'sens mon cœur, à mon âge, Qui bat comme à vingt ans.
Lisette, ma grisclle, Si c'est loi, Que je r'voi, N'attends pas, ma Lisette,
Que j'te répète,
Vile embrassc-moi.
lise. Ah ça! qu'avez-vous donc à me
LE MAGASIN fHEATHAL.
chanter tout çaî... je no vous ai jamais vu, moi I
GYPRIEN. 11 est donc vrai !...ce n'est pas elle !... mais vous m'expliquerez ce mystère, jeune lille... Criait bien ici, pourtant , que je devais retrouver Lisette Durand . . .
LISE. Lisette Durand.... c'est le nom de ma mère.
cyprien. De votre mère... la femme de Jean Lenoir ?
lise. Aujourd'hui Jean Leblanc.
GYPRIEN. Et c'est bien ici qu'elle demeure?
lise. Oui, c'est bien ici qu'elle demeurait mais depuis un an...
cyprien. Eh bien ! depuis un an?...
LISE , tristement. Elle n'est plus avec nous... c'est là-bas , au bout du village... auprès de l'église... Vous savez... où il
a une croix.
Cypriex. Quoi ! elle serait...
lise. Morte !...
CYPRIEN. Morte !...
lise. Nous l'avons bien pleurée... moi surtout!... Elle était si bonne!... elle m'aimait tant!... Aussi, tous les jours , je vais m 'agenouiller devant son dernier asile, pour prier le ciel de lui donner làliaut un bonheur qu'elle n'a jamais pu trouver ici -bas... car, tant que ma pauvre mère a vécu , elle a conservé un chagrin secret. .. dont je ne puis encore comprendre le motif.
cyprien , à part. Pauvre Lisette ! moi
^e le comprends.
Ai a de P Angélus
Je ne la verrai plus, hélas !
Adieu, ma dernière espérance !
Ah! loin d'elle dans les combats, J'aurais dû mourir p<>ur la France !
(Prenant la main de Lise.)
Chaque soir, avec vous, je veux, Sur sa tombe , en ami hdèle, M'agcuiouillcr... car c'est nous deux Qui devons prier Dieu pour elle.
lise, troublée. Vous l'avez donc aimée aussi , vous ?
cyprien. Oh ! oui, morbleu ! Personne, ^e crois , ne l'a jamais tant aimée que moi.
lise. Mais qui donc êtes- vous ?
Cyprien. Son meilleur ami ; car je lui dus autrefois la liberté , l'honneur et la vie.
lise. Oh ! cela ne m'étonne pas ; elle était si obligeante , si généreuse !
CYPRIEN , à part. Oui. .. trop peut-être! Mais, silence, Cyprien... sa mémoire doit rester pure, comme le fut son cœur!.. Et
dire que jamais je ne pourrai la revoir !...
qu'elle n'existe plus !
USE, s'appruchant de lui avec intérêt.
Eh bien ! qu'avez-vous donc ? vous pleurez ?
CYPRIEN , essuyant ses larmes Mais , non... je la reverrai... elle existe encore ; car la voilà telle qu'elle était à vingt ans, telle que je la vis autrefois , quand, par ordre de ma vieille tante, je traversais ce
village pour aller me faire bénédictin
(Lise fn il un mouvement.) Oui, mon enfant, sans elle je serais curé ; je ferais des sermons, je chanterais matines, au lieu de chanter des refrains de soldats... Mais ne parlons plus de ça... Tout ce que je vous demande , à vous , jeune fille , c'est de m'accorder un peu de l'amitié que votre mère eut pour moi.
LISE. Oh ! je vous le promets ; car je ne saris... mais ce que vous m'avez dit sur ma mère... ces larmes que j'ai vu couler de vos yeux... tout ça a déjà fait naître dans mon cœur cette confiance , cette amitié que vous me demandez.
cyprien. Merci; came fait plaisir. . .
parce que , maintenant , je n'ai plus que vous à aimer... Je me figurerai que c'est Lisette , et cette illusion-là me donnera quelques beaux jours de plus... Vous lui ressemblez tant !
lise. C'est vrai que maman me répétait toujours que je lui ressemblais sous tous les rapports, et je crois qu'tlleavait raison.
Air : Lise chantait dans la prairie.
On me dit légère et coquette ;
C'est possibl' , je l'suis un p'tit brin...
Mais j'prcnds souvent sur ma toilette,
Pour rendr' service à mon prochain.
J'pay' l'école à la p'tit Fancnctte,
L'tabac du père iVIathurin,
Et j'mèn' prom'ner la vieill' Babette.
CYPRIEN , attendri.
Voila bien, voilà bien le cœur de Lisette. LISE.
Même air.
J'aime quelqu'un... c'est êtr' coupable... Mais pour moi l'amour est sacré.
Si l'on m'ie refus', je suis capable De l'épouser, bon gré, mal gré!
Que l'malbeur menace sa tête, On verra si je m'dévoùrai...
A mourir pour lui je suis prête.
cyprien, l'embrassant.
Voilà bien (bis) l'amour de Lisette..
Vous aimez quelqu'un, dites-vous...
Attendez donc... n'est-ce pas un petit jeune homme qui demeure là ?
lise. Justement , monsieur ! Bon , aimable , brave, mauvaise tête... très-joli
tES INFIDELITES DE LISETTE,
garçon, et bonapartiste comme Un enragé, ce qui fait que mon père , qui vient de se faire royaliste , il y un an , veut me donner à un autre que je déteste !
CYPRIEN. C'est ça même ; je connais l'histoire... Mais soyez tranquille et ayez confiance dans votre vieil ami.
LISE. J'entends du bruit ; c'est mon futur... On vient me chercher pour la signature du contrat.
CYPRIEN. En ce cas-là , entrez un moment avec moi chez le notaire.
lise. Comment, monsieur , vous voulez?...
Cyprien. Chut !... songez que je suis votre guidon , votre capitaine , et que vous devez m'obéir !
Air : Gai, musiciens.
Vite, avec moi venez dans son étude, Allons trouver vot' petit amoureux..
D'ia confiance et plus d'inquiétude; J'cspèr' bientôtvous unir tous les deux.
(A part.)
JYavais promis, ô ma pauvre Lisette!
Mais je n'ai pute donner le bonheur.
Sur ton enfant j'acquitterai ma dette ..
Du haut des cieux. tu verras qu'j'ai d'I'honneur.
ENSEMBLE
Vite, avec moi, etc.