‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 922 sur 1577 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

SALOMON, la REINE.

LA UEINE.

Seigneur, je vous quitte demain, et je nous dois rendre grâce de votre splcndide hospitalité.

SALOMON

Saurai-je, avant votre départ, quelles impressions, quels souvenirs vous emporterez du peuple et du roi d'Israël?

LA REINE

Prince, \oulez-vous de la franchise ou de la flatterie?... De la franchise, n'est-ce pas? Eh bien ! je suis venue à vous parce qu'on me disait : Salomon est le plus puissant, le plus riche, le plus grand roi de la terre. Je voulus voir si je devais, en effet, rendre hommage à plus riche et plus puissant que moi. Je vous ai yu, je me suis inclinée devant votre sagesse, j'ai admiré les grandes choses que avez faites... mais, en face de vos édifices immenses, au milieu de vos formidables armées, entourée sans cesse de prêtres et de lévites, vous l'avouerai-je ?... j'ai senti bientôt l'admiration faire place à la fatigue, à la satiété... à l'ennui. (Souriant.) Je vous ai annoncé de la franchise, et nous nous devons bien entre nous la vérité, qu'on ne nous dit jamais.

SALOMON, souriant à son tour.

Néant des vanités humaines !... Toute ma grandeur, toute ma puissance tombent et s'évanouissent devant un seul mot : l'ennui.

LA REINE

N'oubliez pas, seulement, que ce mol sort de la bouche d'une femme. Dans mon pays, l'idole qu'on encense la première , c'est le plaisir. Ce dieu qui vous esl inconnu, je le vois, n'a que des prêlrcsscs, et chacun de ses temples est parfumé de fleurs, inondé de lumières, peuplé de femmes jeunes et belles. C'est dans le plus brillant de ces temples que je vous recevrai, roi d'Israël, si jamais vous franchissez la distance qui sépare nos deux empires. Alors vous serez entouré , non plus de

prèlres a l'aspect triste et austère, mais déjeunes seigneurs couronnés de roses et portant des coupes d'or. Vous entendrez, non plus la voix monotone de vos lévites répétant d'éternelles louanges, mais la voix fraîche et vibrante des jeunes filles qui chantent les douces joies de la terre et font rêver les joies du ciel... Alors, roi d'Israël, toute votre puissance s'inclinera devant la mienne, votre Dieu sera vaincu par le mien.

SALOMON

Ainsi donc, le plaisir banal , le plaisir connu de tous, permis à tous, voilà l'idole qu'on encense sous votre ciel de feu... Mais le plaisir vrai, celui qui vous prend au cœur et vous enivre, c'est le plaisir qui s'entoure de mystère, qui le jour porte un masque qu'il rejette la nuit, plaisir que la contrainte rend plus vif encore cl auquel rien ne résiste, lorsqu'il brise enfin les entraves que la prudence lui impose:

LA HEINE

Qu'enlends-jc?

SALOMON

Vous ne connaissez qu'à demi Salomon , madame, et a\ant qu'il s'avoue vaincu, permettezlui le combat. Ce défi que vous lui portez dans un avenir lointain, il l'accepte, mais pouraujourd'hui... pour ce soir même. Lui aussi se fatigue parfois des devoirs de la royauté... alors il se relire dans l'enceinte la plus secréle de son palais, il appelle à lui ce dieu que vous adorez et qui lui obéit comme un escla\e; alors, commence une de ces fêtes que vous me promettez, reine, et que moi je vais vous donner.

LA REINE

Une fête ! où donc ?

SALOMON

LA REINE

Dans cette salle si sombre et si sévère?

SALOMON

Je vous l'ai dit, le plaisir est mon esclave, et, pour pénétrer ici de toutes parts, il n'attend qu'un ordre... A moi, Dina , à moi! (Dina vient de la gauche.) Donne le signal, cl que lafète commence à l'instant, je le veux.

(Dina s'approche d'une colonne à sa droite et pousse un ressort. Aussitôt des buffets richement garnis se présentent à tous les plans. La cloison du fond s'ouvre et laisse voir une magnifique galerie. Une table avec un service tout en or est placée au milieu. Toutes les dames de la cour sont à table. Les seigneurs debout derrière les dames. De nombreux esclaves versent à boire.)

LA REINE

Tout ce que je vois lient du prodige. Je crois rêver.

SALOMON

Gloire à Manassés, qui a créé ces merveilles !

Page 1