SCÈNE I
SALOMON , MANASSÈS , REBECCA , Seigneurs et Courtisans, au fond, à gauche.
SALOMON , au milieu de la scène.
Vous le voyez tous, mes amis, après m'avoir
I cruellement éprouvé, la Providence m'a pris enfin en pitié... Manassès tu seras le premier de mon empire, toi, qui m'as fait retrouver ce fils que la bonté divine me gardait comme une consolation suprême. Rebecca, je paierai, tout à la fois, les chagrins que je t'ai causés et le bonheur que tu
LE TEMPLE DE SALOMON
m'apportes... Fille de Benjamin, ne cache plus la honte. Pauvre mère, tu ne cacheras plus ton enfant!... Dans une heure, devant Dieu, tu seras ma femme '.devant mon peuple, ton fils sera roi ! Pourquoi tes yeux sont- ils encore remplis de larmes, et quechcrchcs-lu?
REBECCA
Mon enfant! seigneur, mon enfant ! que je n'ai pas vu, depuis que Manassés m'a conduite dans ce palais !
J'ai dû le remettre d'abord aux mains de nos lévites, et c'est par le grand-prêtre Nathan, c'est dans le temple, devant tous, qu'il doit être présenté au roi.
REBECCA-
Je veux aller au temple.
MANASSÉS.
Vous oubliez, madame, que le moment n'est pas encore venu où vous pourrez en franchir le seuil.
SALOMON
Je comprends ton impatience, Rebecca ; car je n'ai pu, moi, commander à la mienne... J'ai voulu voir, embrasser ce fils inespéré que la miséricorde céleste me rendait... Seul, et sans bruit, j'ai pénétré dans l'appartement où il reposait... et quand, à son réveil, il a tourné les yeux vers moi , quand il a souri sous mes baisers, il m'a semblé que, par un nouveau prodige, les ombres de mes enfans entouraient et soulevaient son berceau. J'ai cru entendre la voix de Zorai'm qui me disait: « Aime-le, père, aime-le de tout l'amour que tu partageais entre nous; aime-le, car c'est le protégé du Seigneur, c'est l'ange du pardon... » Rebecca, c'est par la cérémonie de ton couronnement et par la présentation de ton fils aux tribus d'Israël, que j'inaugurerai ce nouveau temple, qui n'est plus celte fois l'œuvre de l'orgueil, mais un témoignage de repentir et de reconnaissance. Tandis que. dans la salle du conseil, je donnerai mes derniers ordres, me> femmes vont te parer, Rebecca, puis nous irons ensemble embrasser notre fils et rendre gràcç à Dieu ! (Il sort à gauche et rentre dans l'intérieur. — Toute sa suite l'accompagne.) .
COOOOOOUOMOCOOOOCOOOOOOOOOOOOOOOCOOOOOOOJoeQOOOOOO
MANASSÉS, REBECCA.
(Aprisla sortie de Salomon et un moment d'iié-itation, Rebecca va pour sortir.) MANASSÉS, l'arrêtant.
Où vas-tu ?
REBECCA
Au temple. Oh! tu tenteras vainement de me retenir, je veux revoir mon fils!
MANASSÉS.
Qu'as-tu donc fait de ton calme et de ta réso- Inlion ?
UEBECCA
Je ne me reconnais plus moi-même. . par inslans je me crois folle , une seule pensée m'a$$iég« et m'occupe, c'est le souvenir de mon rêve. MANASSES, avec cilnie.
Me serais-jc trompé, Rebecca ?... N'aurais-tu donc qu'une de ces âmes vulgaires incapables de supporter ni une grande joie ni une grande douleur?... Pauvre fille, déshonorée, chance de la tribu, te voilà tout à coup transportée dans un riche p.ilais, lu vois ta place marquée sur le trône du plus puissant roi de la terre... Et quand lu devrais élever ta pensée à la hauteur de la position nouvelle, position inespérée, miraculeuse... tu l'occupes d'un rêve... d'un enfant. Je te croyais ambitieuse, Rebecca !..
REBECCA
Je suis mère !...
MANASSES.
Tu ne l'es plus, lu es reine.
Je ne le comprends pas.
MANASSÉS.
Appelle donc à loi celle force et cette énergie qui ne t'o:it point abandonnée dans l'infortune, et qui ne peinent te faire défaut, quand tu vas loucher au but... Souviens-toi, mais pour l'oublier ensuite à jamais, souviens-toi de la cabane, de la porte des Prophètes... Souviens-toi surtout de ce que tu m'as dit hier : « Si j'étais Manassés, un seul enfant pourrait être présenté au roi demain... » Aujourd'hui, un seul enfant reste à Salomon, et celui-là régnera, car l'autre est mort.
REBECCA
Oui, j'ai prononcé ces affreusses paroles... j'ai proféré cet horrible sacrilège! Mais Dieu m'en a punie en m'envoyant ce songe infernal, dans lequel tu m'es apparu plongeant Ion poignard dans un berceau où lu croyais frapper le fils de Suzanne, et dans ce berceau, moi, j'avais placé mon enfant...
MANASSES.
Et si, profitant d'un moment où tu étais al- Icinlc de vertige, je t'avais présenté comme un rêve ce qui était la réalité ?
REBECCA
Oh! c'est impossible... tu n'as pas lue mon enfant!
MANASSÉS.
Tcin fils a été victime de ton ambition et de la fatale erreur du bras que tu avais armé toi-même.
REBECCA
Exécrable assassin ! Et je l'écoute encore... et je n'ai pas appelé sur ta tète la colère du rui et la hache du bourreau !...
MANASSÉS.
Tu peux me dénoncer, me perdre. Mais croistu que Salomon te fera grâce, à toi, bonne et tendre mère, qui m'as dit : « Prends l'enfant de Suzanne et tue-le? »