GEORGES, TOM
Tu
TOM, paraissant en habit d'officier sortais, Georges!
GEORGES. Je t'ai vu sur la place, et j'allais au devant de toi pour te donner plus tôt la main.
TOM, lui donnant la v^ain et entrant avec lui. Je suis déjà venu frapper chez toi, tu es sorti de bonne heure.
GEORGES. J'ai été cette nuit consulter encore vainement tous les chefs cantonniers des environs de la ville, toujours au sujet de cette compagne de Jeanne qu'elle n'a jamais revue depuis le jour où elles se sont quittées à l'auberge des trois routes.
TOM, à part. Mon Dieu, vous me rappellerez donc sans cesse ma faiblesse d'un jour!
Il s'assied avec douleur.
GEORGES, l'observant. Depuis deux jours que tu es de retour, tu as un chagrin, Tom.
TOM. Non, Georges!
GEORGES. Qu'as-tu donc fait de ta gaieté d'autrefois? tout t'a pourtant bien réussi ; tu
voulais devenir soldat, et le lendemain de la révolte d'Amsterdam, le prince t'a admis dans sa garde... bientôt il se met en campagne, tu pars à sa suite. ..
TOM. Oui, te laissant blessé.
GEORGES. Trois mois se passent, trois mois de baîaiiles... la victoire vous suit, les Espagnols abandonnent enûn leurs dernières citadelles. Il y a deux jours, Guillaume rentre ici, à Amsterdam, proclamé enfin par tous; gouverneur des états ; et toi, Tom, tu reviens officier ; nous nous embrassons ; tu me contes tes courses guerrières ; je te dis mon amour pour Jeanne, mes joies, mes espérances, et au milieu de nos conversations, j'entrevois comme une ombre de tristesse que tu ne peux vaincre.
TOM. Pourquoi t'en inquiéter, Georges? et quelle serait ma peine? {Se levant.) Je suis fier de mon sorl, heureux de t'avoir retrouvé, glorieux d'avoir vu triompher un prince que j'aime, et dont la sagesse vient de bénir la mémoire de tous ceux qui sont morts pour les Flandres asservies, et de livrer à l'exécration des siècles à venir celle de ceux qui se sont alliés au tribunal de sang, de Jean Stolen, qui a trahi le comte d'Egmont, et du major Van Ruyter, qui a vendu à l'Espagne et so!i honneur, et la comtesse- de Nassau, sa souveraine.
GEORGES, à par/. Il a maudit le major Van Ruyter ?
TOM. Puis il a parlé d'une guerre inévitable au dehors ; et si tu m'en crois, Georges, aujourd'hui cjue la carrière militaire peut devenir glorieuse, tu feras comme moi, tu deviendras soldat. [Georges, absorbé, ne répond pas.) A ton tour, Georges, tu as l'air pensif. ..
GEORGES. Oui, Tom, je vais t'en dire la cause. Maintenant que Guillaume gouverne les états, maintenant que son retour et Tamour que j'ai pour Jeanne rendent mon mal plus terrible encore, je ne puis plus le dévorer en silence, et je veux au moins qu'un ami
sache ma peine et m'aide à la supporter... Tu me conseilles de me faire soldat. .. mais je ne pourrais être qu'un de ces soldats d'aventure qui ne comptent que sur le pillage, et non pas, comme toi, soldat du prince Guillaume. . .
TOM. Mais pourquoi?...
GEORGES. Parce que je serais forcé de dire: en m'onrùlant, le nom de mon père.. . et mon père, Tom, était le major Van-Ruyicr.
TOM. Van Ruyter !...
GEORGES. Oui, le major, que personne n'a pu défendre quand on a publié son crime, et que Guillaume, convaincu, vient de maudire ; cependant les preuves de son innocence existent, elles sont dans une maison d'iVnislerdam.
TOM. Laquelle?
GEORGES. Si je le savais...
TOM. Et comment ton père fut-il accusé?
GEORGES. Lorsque la femme de Guillaume proscrit était prisonnière .du duc d'Albc, un seul Flamand, un seul obtint la grâce de la voir, ce fut mon père; chaque nuit , on lui bandait les yeux et on le conduisait, après bien des détours, dans une obscure maison d'Amsterdam, qui servait de prison secrète à la pauvre captive ; tout à coup l'on découvrit une correspondance de mon père avec le roi d'Espagne qui prouvait qu'il s'était vendu. Le lendemain le major avait disparu ; on publiait l'empoisonnement de la comtesse, et la Hollande trompée accusait avec épouvante Van Ruyter, qui , disait-on , fuyait avec une grande riches.se... J'étais bien jeune alors, et je savais le contraire, moi ; car, la nuit qui précéda ce fatal jour, j'attendais, inquiet, à la fenêtre, le retour de mon père, qui devait revenir avec ma jeune sœur, née depuis peu de jours seulement, quand je le vis attaqué, près de son logis, au coin du pont Saint-Jacques, et rapidement entraîné par quatre combattants masqués. Je fus forcé de me taire; l'Espagne m'aurait fait mourir jiour un seul mot, et dix ans se passèrent sans quej'eusse une seule nouvelle de mon père.
TOM. Et enfin ?
GEORGES. Ln jour, un mendiant do la Frise me jeta une lettre en passant; elle était de mon i)ère, (|ui m'écrivait ces mots : Ton père languit depuis dix ans dans les prisons, où il va ijienlôt mourir; les lettres qui m'ont déshonoré étaient fausses, le jour de ma secrète arrestation, j'avais quitté la comtesse empoisonnée par l'Espagne ; elle venait de me confier, mourante, qu'elle avait caché, derrière la boiserie d'une des chambres qui lui servaient de prison un écrit contenant le récit de ses malheurs cl de son assassinat... J'al-
lais, ajoutait-il, tenter de m'en emparer, lorsqu'on revint me bander les yeux et me faire sortir de cette maison mystérieuse, que je n'ai pu ni trouver ni chercher depuis, car ce jour 'fut aussi celui de mon arrestation. Je ne sais rien qui puisse te guider; cherche, mon fils... et si tu découvres la maison, si tu trouves cet écrit, qu'il te serve un jour pour réhabiliter le nom que tu portes.
TOM. El tu as cherché?...
GEORGES. Pendant cinq années entières.
Pour entrer partout dans la ville , j'ai été
tour à tour portefaix, mendiant je me
suis abaissé jusqu'à me faire le serviteur des puissants du jour... Oui, Tom, pour m'emparer de cette preuve qui réhabiliterait le nom de mon père injustement llétri. .. j'allais... j'interrogeais... je cherchais., mais, hélas! vainement, toujours vainement!.. Découragé enfin, je devins braconnier pour vivre, jusqu'au jour où je fus blessé, où mon amour pour Jeanne prit naissance... Enfin, je suis venu me fixer auprès d'elle à Amsterdam, où maître Berthol, un digne homme, m'a généreusement donné un asile... Et maintenant que je t'ai dit la cause de ma tristesse, parle, ami, d'où vient la tienne?
TOM. Oh! je n'ai, moi, Georges, qu'un remords que rien de positif ne justifie encore,
et que tu sauras plus tard Adieu.... des
pillards oubliés ont inquiété hier l'hospice Saint-Bruno, et j'ai reçu l'ordre de m'y rendre ce matin avec vingt hommes, afin de le protéger et de le défendre au besoin.
GEORGES. Si le service t'appelle, adieu...
TOM. Georges, la sympathie m'avait fait ton compagnon , et cette confidence m'ordonne d'être à jamais ton ami fidèle.
GEORGES. En te la faisant, j'étais sûr de ton cœur... {Ajjercevant Jeanne qui entre par le fond.) Jeanne!
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