SCÈNE XVI
DANIEL , BERTHOL.
BERTHOL, entrant fièrement. Viens m' embrasser, Daniel.
DANIEL. J'ai bien autre chose à faire, Berthol! on a révélé au prince l'existence de Jeanne... il la cherche.
BERTHOL. Qui t'a dit cela ?
DANIEL. Cette gazette, qui sera publiée demain.
BERTHOL. Tant pis ! tu n'auras pas la récompense.
DANIEL. Ni toi, les palais de la comtesse.
BERTHOL. Pourquoi?
DANIEL. Si demain le prince découvre Jeanne?
BERTHOL. Eh bien!
DANIEL. Crois-tu qu'alors il te la donnera pour épouse?
BERTHOL. Je suis marié.
DANIEL. Marié!
BERTHOL. Heureusement, car si je les avais laissés s'engourdir un seul jour dans leur désespoir , ils n'auraient plus consenti ; mais j'ai tant de fois répété qu'il fallait qu'un obstacle, invincible vînt se mettre entre eux pour leur imposer des devoirs qui chasseraientleurs passions criminelles, que Georges m'approuvait avec terreur et résignation ; l'église était près de la maison, l'or que tu m'as donné m'a servi; un chapelain s'est dévoué ; nous avons entraîné Jeanne plutôt morte que vive , nos noms ont été écrits , le prêtre a promptement dit l'ofiice matrimonial; et tandis que Georges pleurait et que Jeanne, encore paralysée, s'évanouissait , les liens les plus indissolubles viennent d'être consacrés, Daniel, comme dans un conte de
fées, comme dans un rêve... El maintenant que nous n'avons rien à redouter... lisons cette gazette, qui donne à la fois au prince régnant une fille et un gendre.
DANIEL. Tiens, Berthol...
BERTHOL, lisant. « L'u mystérieux per- » sonnage, qui dit avoir attendu pour lui ra- » conter une grande histoire l'avènement « certain du prince, vient de lui adresser » une lettre. .. Le prince Guillaume, souve- » rain des états, s'empresse de la pui)iier, es- » pérant qu'elle arrivera bientôt ainsi à la » connaissance de celle qui pourra venir » confirmer une vérité dont il appelle la » preuve avec espérance et ferveur.. . Prince, » j'affirme et jejurequeverslafindumois de » janvier 1565, j'ai pu sauver des mains des » Espagnols, qui croient avoir anéanti toute » votre race, une fille nouvellement née de '> vous et de Jeanne-Marie , comtesse de » Nassau, et que je l'ai le même jour dépo- » sée à Anvers dans l'asile des orphelines...» {Parlant.) C'est bien la même histoire. {Il lit.) « Dieu juste a dû vous la conserver, et » seulement quand vous aurez embrassé vo- » tre fille, celui qui vous écrit se nommera.» {Parlant.) Nous saurons bientôt son nom, Daniel... [Lisant.) «Pour se faire recon- » naître, elle a dû conserver comme une re- » lique une aumônière en velours noir, . . n
DANIEL. Que dis- tu?
BERTHOL. « Dans laquelle sont brodés les » deux noms qu'elle porte. » ( Ils se regardent tous les deux.) Daniel!... qu'as-tu fait de l'aumônière ?
DANIEL, la sortant de sa poche en tremblant. La voici, velours noir... et dedans... deux noms brodés.. . Jeanne et IMarie.
BERTHOL. Mort et sang!...
DANIEL. Cette aumônière appartenait à celle que tu as guidée.
BERTHOL, avec épouvante. Daniel, j'ai tué la fille du prince !
DANIEL. Tu l'as donc tuée? tu m'avais dit. ..
BERTHOL. Je vous ai dit ceque j'ai voulu. ..
DANIEL. Rassure-toi, elle n'est pas morte.
BERTHOL. Elle est vivan'.e !.,.
DANIEL. Je viens de la voir, elle vient de venir ici... pensant y trouver Jeanne.
BERTHOL. Fuyons, Daniel !
DANIEL. Oui... fuyons.
BERTHOL. Je serais perdu si je restais en Hollande,
DANIEL. Oui, nous serions perdus.
BERTHOL. Elle pourrait m'y apercevoir un jour, et me reconnaître pour son assassin.
DANIEL. C'est impossible, elle est aveugle.
BERTHOL. Aveugle !
DANIEL. Sa chute ne l'a pas tuée. .. elle l'a privée de la vue. Maisc'est égal, allons nous-en.
BERTHOL. Aveugle! restons... Et répondsmoi... qui l'a conduite ici?
DAxMEL. Toni, mou ancien garçon d'auberge.
I5ERTH0L. Où est-elle maintenant?
DAMEL. A l'hospice Saint-Bruno, où elle a été recueillie.
BERTHOL. Elle ne sait rien?...
DANIEL. Rien!...
BERTHOL. Daniel, je veux lutter encore.
DANIEL. Qu'espères-tu?
BERTHOL. Tout, et rien... mais ce hasard qui l'a fait vivre aveugle m'étonne et me ranime; je pars,
DANIEL. Où vas-tu ?
BERTHOL. A l'hospice.
DANIEL. Et que feras-tu ?
BERTHOL. .Te ne sais... je veux la voir, l'entendre. .. et alors, l'imagination, l'audace et la présence d'esprit me serviront peutêtre... Adieu.
DANIEL. Et ta femme?
BERTHOL. Quelle femme?
DANIEL. Parbleu!... Jeanne!
BERTHOL. Ah! c'est vrai, je .suis marié... lu la recevras... lu justifieras mon absence...
DANIEL. Comment?
Î5ERTH0L, Je n'en sais rien... combine, trouve, invente.
11 monte la scène.
DANIEL, V arrêtant parle bras. Invente... invente... je n'ai pas d'imagination...
BERTHOL, le repoussant. Cherches-en.
DANIEL, se cramponnant: Je n'en trouve pas.
BERTHOL, le poussant avec colère. Vous m'ennuyez!...
n sort en courant.
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