‹ [Magasin théâtralChapitre 1271 sur 1545 · JANE GREY, GUILFORT , LA REINE · texte numérisé non relu

JANE GREY, GUILFORT , LA REINE

JANE

Guilfort! ah ton refus ne sost pas fait attendre ! Parle-moi, réponds-moi que je le puisse entendre! Aux premiers mots d'Aschem ton cœur s'est indigné, Et cet acte odieux, Guilfort...

GUILFORT.

Jel'ai signé.

LA REINE

Eh bien!...

JANE

De ta main?

GUILFORT.

Oui.

JANE

De ta main... impossible!

LA REINE

Vous doutez bien longtemps.

Ah !... la preuve est visible !

Ton nom sur cet écrit, Guilfort, c'est bien ton nom? Mais c'est notre divorce... Ah! tu n'as pas lu...

[Non, Dis non!...

GUILFORT.

Pardonnez-moi Jane, et prenez courage; Signez à votre tour; aihevez mon ouvrage.

LA REINE

Signez.

GUlLFORt.

Signez.

JANE, avec égarement .

Où donc?

GUILFOHT.

Là... là...

JANE

Je ne vois rien.

GUILFORT.

Pour la dernière foi», votre nom près du mien ; Et nous vivrons tous deux !

JANK.

Séparés...

CUILFORT.

• Je t'en prie! !!...

JANF.

Et vous, vous monterez au irrtne de Marie ? Guilfort, vous serez roi?.,. Vous serez roi?...

GUILFORT.

Signez.

LA REINE

Que deretardements !...

GUILFORT.

La reine attend.

JANE

Donnez.

Voilà, raylord.

GOaFORT.

Enfin ! !... ma faute est réparée !

Reine; et votre serment, sa vie est assurée! .... Libre.

LA REINE, à part.

Elle se vantait qu'il ne signerait pas. Leur amour soutient mal l'épreuve du trépas. Celle dont je triomphe en disant: Je pardonne, Ne sait pas mieux garder son époux que son trône. J'ai brisé leur hymen sur un si faible écueil.

Haut.

Votre soumission suffit à mon orgueil.

Vos liens sont brisés, je ne vois plus vos crimes; La vengeance d'une âme enferme des abîmes ; Soyez libres tous deux, jel'ai dit.

GUILFORT.

Adieu, sors.

Libre!

Quoi! cet adieu lu le dis sans remords !

GUILFORT.

Sans remords !

LA REINE

11 pâlit!

GOILFORT.

Non.

JANE

Ta main est glacée.

Tu trembles...

GUILFORT.

C'est de joiel

JANE

Ah! j'étais insensée.

Je ne comprenais pas... la mort est sur ton front, El le poison...

LA REINE

Dieu !...

GuiLFOKT. {Il tombe.) Ah!... je le croyais moins prompt.

JANE

Mourir sans moi ! sans moi !...

GUILFORT.

Dis que tu nie pardonnes ; Moi, je sauve tes jours...

JANE

Guilfort, tu m'abandonnes!

Tu me fuis dans la mort... mon époux , mon amant. Prends mon ;^meen ton ciel dans cet embrassemcnt; Prends le dernier soupir de Jane d'Angleterre; Qu'il ne reste plus rien de moi sur cette terre. LA REINE, comme ëgaréi- el embrassatU vn pilier

de la prison.

Quel piège! Dieu ! trompée alVreusement! Eh quoi! Il n'a pu balancer entre la mort et moi!

JANÈ GREY.

Et mon serment royal vient m'enchaîner... orage! Il fait de son trépas son plus sanjjlant outrage. D'un espoir insensé prévenant tout l'effet, Il me rend un cadavre en retour d'un bienfait; Et pour comble d'horreur, dans ma lutte fatale, Ma haine n'a servi qu'à sauver ma rivale !

JANE

Désespoir ! il expire, et moi je ne meurs pas !

Se relevant.

Eh bien, reine Marie , a-t-il peur du trépas?

LA REINE

Malheur !

JANE

A notre amour lu ne voulais par croire. Fille de Henri huit, contemple ta victoire! Que ton regard jalDUX voie un amour sacré ; Que comme cet écrit ion cœur soit déchiré!... Elle déchire l'acte.

Reprends tes droits...

GUILEORT.

Non'.... non...

LA. REINE, avec un cri terrible.

C'est ta mort, lady Jane!

Elle fait ua signe.

JANE

Oh! m'as-tu fait attendre assez!

GUILFORr.

On la condamne?

LA REINE

La grâce est déchirée...

JANE , entraînée par les gardes.

Adieu, Guilfort, adieu.

L'échafaud n'est pour moi qu'un premier pas vers GUILFORT. [Dieu!

Arrêtez... arrêtez... assez d'une victime, 0 reine!

LA REINE

A mes tourments je mesure son crime.

Qui me pourra venger du mal qu'elle m'a fait? En te voyant tomber, Jane Grey triomphait. GUILFORT , se traînant aux genoux de la reine. Grâce !

LA REINE

Elle est déchirée...

On prépare la hache, pitié... ma main à la tienne s'attache. LA REINE , saisie par Guilfort.

Pitié.

Ah!

GiriLFORT.

Tu ne fuiras pas mes cris désespérés.

Puisque je vais mourir, nous serons séparés.

Du bord de son tombeau c'est un mort qui te prie,

Ne sois pas, ne sois pas la sanglante Marie.

Ah ! j'expire.

Il meurt.

LA REINE

Mort, mort, et comme un nœud de fer, Sa main me fait sentir l'étreinte de l'enfer! Dieu!... quelle affreuse nuit!. . fuyons vers la

[lumière; La mort entre ses bras me retient prisonnière... Cette main acharnée... est-ce donc le remord Quimesai-it ainsi sous les traits de lamort? [bres, Mais quoi ! n'entends-je pas, au loin dans les ténè- Le bruit accusateur des roulements funèbres?... Que dira l'avenir lorsque, sur mon tombeau. Il viendra, juge austère, agiter son flambeau?... J'entends déjà,. j'entends une voix qui me crie : ^ Anathème!... Voilà la sanglante Marie!... — La sanglante Marie!... ô surnom redouté! Surnom qui fait du meurtre une immortalité! Je sens, avec mon cœ ir déjà d'intelli-ence, La foudre des remords tomber sur ma vengeance! Je sens déjà brûler à mon front pâlissant. Pour eiîrayerle monde, un stigmate de sang! Je voudrais effacer ce signe d'anathème, Mais il tient à mon front plus que mon diadème, Et de mes cruautés me retraçant l'effet. Semble me couronner de mon propre forfait!... Malheur, quand nous faisons, entourés de victimes. Graviter nos grandeurs sur le penchant des crimes! Je porterai toujours, ardente à me punir. Comme une hache au cœur, cet affreux souvenir; Et je verrai toujours, la nuit sous l'oinbie noire, Dqux cadavres vengeurs surgir dans ma mémoire. Je 'es vois, ce sont eux , ce sont ces deux amants; Oui, je les reconnais à leurs embrassements. Leur sang tombe sur moi de cette humide voûte; Je le leur pris à flots... il tombe goutte à goutte... Il tombera toujours, toujours... sous mes regards; Les spectres du cercueil montent de toutes parts. Jane Grey... ciel ! ô ciel! ...effroyable prodige!... Fuis, fantômeodieux... disparais donc, tedis-je! * Mais il est là toujours... il ne disparaît pas... Sans heurter un cercueil je ne puis faire un pas. Epargnons à mon nom cette effroyable tache. Courons... Il n'est plus temps... j'entends tomber

[ la hache...

La hache sur son front, et le remords sur moi. Philippe, maintenant je suis digne de toi!(l)

* Oa aperçoit dans le lointain le tableau de M. Paul Delarocke,

FIN

(i) IM'le George supprime quelques vers de ce dernier monologue, mais rien ne saurait peindre l'admirable énergie qu'elle v déploie, dite première de nos tragédieimes est restée constamment, dans le rôle de .Marie Tudor, à la hauteur de Melpomène, dont elle est le .ligne représentant. Le jeune Ballande , l'espoir de notre théâtre, a déployé dans Guilfon les mèiues qualités qui l'avaient fait applaudir dans Ilauilet et Oreste. M"e Naptal a été la Jane Grev de l'histoire, ravissante d.- grâce, d'inspiration et de sentiment. Nous nous empressons de témoigner également notre reconnaissance à M. Darcourt, si patiiéti(|iie dans le rôle d'Ascliem ; à M. Rouvière, si profond dans celui de NorihumberUnd ; et à MM. Maciianet et Vorbel, qui ont suppléé par leur talent à la faiblesse des rôles dont ils avaient bien voulu se charger.

IMPRIMERIE DE MADAME VEUVE DONDET-DOPRÉ , Eue Saint-Louis, 46, au Marais.

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