SCENE IX
LES MÊMES, NORBERG, LE BARON BUAHÉ, entrant tous les deux, pâle^, les cheveux en désordre s'essuyant le visage avec leur mou~ chair.
NOnBEHG.
Le peuple m'a insulté.
LA HEINE
Insulté!
NORBERG
Il m'a couvert de bouc en criant : A bas les complices d'I^ric. cet iiincnii de la Suède! Rien ne se compare à la colère de ces hommes qui demandaient à glands cris le renvoi des dames d'honneur de la reine et celui de la comtesse de Leuvcnbourg. Jugez-en, voyez cet exemplaire de
l'aiTreuï panijihlet, quon ni'a lancé de toutes parts au visage. C'est odieux it lire.
tiur..
Malgré votre inùign.iiion , vous avez donc eu assez de temps pour le lire?
noubeug.
Pour le parcourir. Des calomnies sur vous, comte Eric.
Énic, froidement.
Ah! c'est mal.
XOUBEIIG.
Des outrages à la comtesse do Lcua'nbourg et à la reine.
r.iuc , plus froidement, .le suis en bonne compagnie; voyons ce pamplilet. Très-bien! j'ouvre la marche.
Lisant :
<( Eric n'est qu'un parvenu, un noble d'iiier.»
Haut.
Singularité! le peuple qui aime la noblesse, les vieux titres! Continuons :
Lisant :
« 11 n'a de foi ce, d'éclat, d'autorité, que par les femmes; son api)ui lui vient d'elles, d'elles seules. »
Haut.
Je ne m'en plains pas.
Lisant :
« Quant à Sa Majesté, si elle ne veut pas que sa renommée de reine et sa ré|>utation de femme soient soupçonnées, elle n'a qu'à renvoyer de son palais la comtesse de Lcuvenbourg.
La comtpsse de Lcuvenbourg prend dans sa main celle de la reine ; elles sont émues toutes les deux.
NOKBERG, à part.
La reine a peur.
LA REINE
Poursuivez, comte!
ERIC, lisant.
« Belle comtesse de Leuvcnbourg, raconteznous votre origine. Est-il vrai que le comte de Lcuvenbourg était déjà bien vieux (juand vous vîntes au monde? Est-il vrai que sa femme fut encore plus étonnée que lui de votre naissance? Vous auraient-ils ramassée à leur porte enveloppée dans un drap d'or? n'ont-ils pas tous les deux emporté dans la tombe un secret chèrement récompensé? Comment éles-vous si riche et si puissante, plus riche cent fois et plus puissante que vos parents que vous n'avez jamais connus ? »
LA REINE
C'est infôme!
LA COMTESSE
Ohl m'attaquer jusque dans ma naissance! mais ce n'est pas le peuple qui dit de ces choses-là.
Je n'ai |)as lini.
NORBERG
Est-il bien nécessaire?.^.
ÉRIC
Comte, je n'ai pas flni.
LA MAÏIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE
NOHBEKG, à part.
lîien ! il se porte le coup de ,L;râce. lÎKic, continuant à lire.
« Non plus de celte armée de femmes que la romlesse de Leuvenbourg gouverne sous les or- (!rps de l'impur Eric.»
LA COUTESSE.
Je sors.
LA REINE
Restez. Ecoutez-moi, messieurs! J'avais appris par de fidèles rapports qu'une fraction du peuple avait juré d arrêter ma voiture afin de forcer ma royale personne a coniinettre une injustice. 11 y a de cela quinze jours, messieurs. La violence de la rue se proposait de m'arracher un édit tyranniqiie, au moment où je me rendrais de notre palais à Grimstadt; l'insulte m'attendait au passage. Depuis trois mois, doj)uis le commencement de mon règne, elle gronde bien souvent autour de mon manteau royal Mais, passons! Reculer à l'appel de ce défi, c'était encourager la révolte. Mais comment y répondre avec l'énergie dont je me sentais animée? .l'étais malade, je souffrais, je n'allais à Grimstadt que pour respirer l'air pur dont ma santé avait besoin. Mes lèvres faibles et courroucées expriment la douleur de ma siluatuation. Aussitôt, je l'ai su depuis, une de mes dames d'honneur revêt mon costume, laisse flotter à son chapeau le voile dont on a l'habitude de me voir parée; elle monte dans ma voiture et s'élance sur le pavé de Stockholm. La voilà au milieu de cette population immense qui détruirait, broyerait une armée en la pressant contre ses maisons. Fidèle à ses menaces, l'émeute paraît; elle s'oppose à la fougue des chevaux, elle arrête les roues , cloue la voiture à sa place , et s'acrroche, hideuse et hurlante, aux deux portières, dont les carreaux sont brisés. La dame d'honneur garde sa dignité, raffermit son courage, car elle représentait la reine et la royauté, et devant tant de sang froid qui ne se dément point, la révolte, honteuse de ses excès, s'arrête, baisse la tête, recule et disparaît. Cette dame d'honneur, messieurs, c'était la comtesse de Leuvenbourg; c'était cette intré[iide et affectueuse enfant. Et vous voulez que je la chasse? Sur rnon cœur, comtesse!
ÉRIC
Admirable dévouement! (Â part, et désignant Norberg.) Voila ce qu'il s'est attiré.
NOaBERG.
Je l'admire aussi, mais qu'il me soit permis de parler à mon tour et que ma franchise égaie mon respect.
ÉRIC, à part.
C'est prévenir qu'il va manquer de l'une et de l'autre.
NORBERG
Habitué à la vie oisive, joyeuse, dit-on, qu'il menait depuis longues années au fond de la Norvège, dans ses terres, où certes il ne pensait pas que la royauté irait un jour le chercher, le prince de Calmar, votre père, refusa la couronne. Soi
meilleur ami, le comte Eric, fut le témoin, peutêtre le conseiller de cette abdication. Vous, la fille unique du prince de Calmar, la veille encore livrée aux douces distrations des arts, vous devîntes alors de droit reine de Suède. Votre majesté eut le tort peut-être d'appeler autour d'elle avec prodigalité des essaims de jeunes et jolies femmes, charmes de la société privée, parfois instruments involontaires des intrigues de cour.
LA REINE
Ces jeunes femmes, messieurs, sont mes amies et non pas mes ministres; elles embellissent ma cour et ne gouvernent pas l'état.
ÉRIC
Comte, pourquoi blâmer le goût de la reine à s'entourer des plus nobles et des plus belles personnes de notre aristocratie? Quoi! ces doux caractères pousseraient le pays aux discordes civiles, ces jolis doigts allumeraient la guerre européenne, ces voix si tendres demanderaient aux lois des peinessévères contre les citoyens! Rayonnante, gracieuse cour! celle où la plainte é[)lorée trouve, en montant les degrés, en traversant les salles, un visage de femme qui s'incline et sourit , c'est l'espérance; une main de femme qui s'avance, c'est la bonté, et au fond, sur son trône assise, une autre femme, plus belle, plus noble encore, la reine, qui apprécie, juge, récompense et pardonne. Messieurs, rien de grand sans les femmes!
NORBERG
Vous possédez une verve éblouissante! Vous étiez né pour être un homme du monde accompli.
ÉRIC
Et un pauvre ministre.
NORRERG.
Pourquoi cela? chacun se crée une manière de gouverner. Wolsey corrompait, Richelieu tuait, vous, vous dansez.
ÉRIC
Je joue aussi quelquefois, et assez gros jeu.
DES HUISSIERS crient :
Les carrosses de Sa Majesté.
Après avoir donné cet avertissement, les Huissiers s'écartent et laissent passer une vingtaine de jeunes dames d'honneur parées pour accompagner la reine.
LA REINE
Mesdames, messieurs, nous partons. Messieurs, au sénat.
Tous s'en vont. Christian sort d'un cabinet et retient Eric.
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