‹ [Magasin théâtralChapitre 1430 sur 1545 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

BRICK, puis RAOUL.

BRICK, arrivant, et d'une voix étouffée. Au secours! au secours! Au voleur! au voleur!

RAOUL, paraissant.

Encore !

BRICK, tremblant.

Je vous préviens d'abord que vous ne trouverez ici que les murs; vous avez mal choisi votre maison.

RAOUL

Ah çàl voyons, tu me prends donc toujours pour un voleur ! (Tirant son épée et la lui donnant.) Tiens.

BRICK, effrayé.

Ah!

Il se met à genoux.

RAOUL

Poltron, tiens, voilà mon épde... tu es armé, et je suis sans défense. Que crains-tu mainlenant? tu vois bien que je ne suis pas un malfaiteur.

BRICK

Tout autre y eût été pris à ma place. On frappe là-bas; je crois que c'est mon maître, j'ouvre,

j'aperçois un étranger. Cette diable d'épée... [il la rend) m'a donné des éblouissemens. Je vous ai pris pour un coupe-jarret... alors, tout naturellement, j'ai fui; vous m'avez suivi; j'ai cru que mon dernier jour était venu; et franchement, j'ai tort de craindre de mourir ; car la vie que je mène...

RAOUL

Il est donc toujours le même, ce ladre Zacharie !

BRICK

Ah ! je vois qu'il est de votre connaissance.

Je crois bien ; c'est mon oncle.

BRICK, étonné.

Votre oncle? Ah! bien, c'est lui qui va avoir une fière peur !

RAOUL

Je l'espère.

BRICK

Imaginez-vous qu'il a fait un rêve dans lequel il vous a vu vivant, et ici, dans sa maison ; et en ce moment il consulte une sorcière pour savoir si son rêve s'accomplira .ou non.

RAOUL

Oui, tout le monde me croit mort. J'ai été fait prisonnier à la première affaire, il y a trois ans... enfin je suis parvenu à mévader, et je viens chez mon oncle pour me refaire.

BRICK

Vous refaire? Monsieur, regardez-moi : je suis un échantillon de l'embonpoint que l'on contracte

RAOUL

Pauvre garçon!

BRICK

Allons, monsieur, bonsoir; je vais vous reconduire.

RAOUL

Me reconduire?

Monsieur Zacharie rentrera tard peut-être; vous ne le verrez que demain.

RAOUL

Je veux le voir ce soir ; c'est mon seul parent dans la ville, et je m'installe ici.

Il s'assied à droite.

BRICK

Mais, monsieur, quand il saura que je vous ai ouvert la porte, il est capable de me tuer.

RAOUL

Rassure-toi.

BRICK

Je vous en prie, monsieur...

RAOUL, se levant brusquement.

Écoute bien ce que je vais te dire. Je tiens à ce que mon oncle ne soit instruit de mon arrivée que par moi-même. Je tombe de fatigue, je vais me jeter sur ce méchant fauteuil que j'aperçois dans cette pièce. Puisqu'il doit rentrer tard, j'aurai le temps de faire un somme. Quand il arrivera, pas un mot de ma présence ici; il prendrait

certaines precautiors, et je veux le voir à Timproviste. Seulement, tu viendras m'éveiller, me prévenir en secret.

BRICK. a

Mais, monsieur...

RAOUL

Si tu exécutes Gdèiement mes ordres, dans un mois d'ici tu te porteras mieux; sinon, je te coupe les deux oreilles.

11 va vers la porte latérale de gauche.

BRICK, à part.

Il ne me manquerait plus que d'être diminué encore. {Haut.) .Monsieur, par grâce, écoutez-moi un instant, un seul instant.

RAOUL

Quelle patience ! Allons, parle; dépêche-toi.

BRICK

Si monsieur, en rentrant, va se coucher sans venir dans cette salle?

RAOUL

Eh bien! conduis-moi dans sa chambre; je l'y

atteindrai.

BRICK

Je ne sais pas où elle est.

RAOUL

Comment î tu veux me faire croire que tu ne sais pas...

BRICK

C'est la vérité, j'ignore où il couche. C'est un être bien étrange et bien mystérieux, allez ! et je me suis demandé quelquefois si ce n'était pas Satan sous la forme d'un homme. Il disparaît la nuit sans qu'on sache où il est.

RAOUL

C'est singulier !

BRICK

* Une fois, j'ai voulu lui dire : Maître, où diable couchez-vous enfin? A ce mot de diable, il m'a regardé et il m'a dit : Malheur à toi si jamais tu découvrais le lieu où je passe la nuitl

RAOUL

Quelque amour en ville.

BRICK

Non, monsieur; l'amour coûte trop cher dans ce pays-ci. D'ailleurs, il est marié.

RAOUL

Marié, lui!... Et quelle est la malheureuse duègne...

BRICK

C'est une duègne de vingt ans.

R-VOUL.

Tu railles? j'ai une tante?

BRICK

Pauvre femme ! comme elle serait belle si elle était heureuse !

RAOUL

Kh bien! puisque je ne puis voir mon oncle, conduis-moi vers ma tante; je veux lui demander à souper.

BRICK

Deux choses impossibles

jM.idamc ronrhe à

l'extrémité de ce couloir, où elle a soin de sVnfermer sous une triple clef. Quant au soup r , j'aurais beau parcourir toute la maison, je ne trouverais pas une demi-becquée pour un chardonneret.

RAOUL

Tiens, voici ma dernière pièce d'or. Va me chercher à souper dans le voisinage.

BRICK

A souper! quel bonheur!... Monsieur, v >us êtes bien intéressant.

II s'en va.

RAOUL

Hâte-toi.

BRICK, revenant.

Aimez-vous le pâté, monsieur?

RAOUL

J'aime tout.

BRICK

Vous êtes comme moi... Je ne regrette qu'une chose, c'est que madame, ma bonne maîtresse ne soit pas là pour partager le souper de son ne>eu.

Je serai son protecteur.

BRICK

Elle en a bien besoin !... vivre dans la mi.' ère quand on a été habituée, dès son enfance, eu luxe, aux plaisirs ! car elle appartient à une bo ine famille.

Il s'en va.

RAOUL

Comment se nomme-t-elle î

BRICK , de la porte du fond.

Léona de Pedrico.

RAOUL, l'arrêtant.

Léona, dis-tu î

BRICK

Oui, monsieur.

RAOUL

La fille du négociant Pedrico?

BRICK, s'en allant.

Oui, une orpheline.

RAOUL , le rappelant.

Reviens, je n'ai plus faim ; je ne souperai pcs... laisse-moi.

BRICK

Mais, monsieur...

RAOUL

Va-t'en...

Il veut, il ne veut pas... il manque de caractère.

11 s'en va.

RAOUL

Léona!... mon espérance... ma vicl... Elle m'a oublié, trahi... et je ne puis la voir, lui reprocher...

BRICK , revenant.

Plaît-il? vous m'appelez?... Les pâtés du ^oisin ont un goût, c'est-à-dire une odeur!

ZACHARIE

RAOUL, désignant la gauche.

Laisse-moi; j'attendrai le jour dans cette pièce.

BRICK

Monsieur, quand on passe la nuit sans dormir, il est essentiel de ne pas la passer sans prendre quelque chose.

RAOUL

Laisse-moi... laisse-moi avec mes pensées. II entre dans la pièce à gauche.

BKICK.

Je savais bien qu'il est impossible de souper

AV\\VVVVVVVVV\AA/VVWVV\AAaA'VVVVVVV\AV\rtAA'VVVVVV\V\\'VVVV\^

ZACHARIE , BRICK

ZACHARIE , (l lui-même.

Je suis content, je suis heureux, la sorcière

m'a rassuré... Raoul est mort.

BRICK

Ah! il est mort?

ZACHARIE

Oui. Je crois que je dormirai bien cette nuit... As-tu fait ta ronde partout?

BRICK

Oui, monsieur.

Il va vers la pièce où est Raoul.

ZA.CHARIE , le conduisant au fond. • Regarde bien dans tous les coins; puis, va dormir, c'est-à-dire te coucher... mais veille... ça suffit pour délasser.

BRICK , sortant, à part.

Pas moyen de prévenir l'autre.

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