SCÈNE V
ÉLISA, DESVARENjSES.
DESVARENNES, la Saluant, Mademoiselle!
{A part.) La petite est seule!... bien!... on a donc enfin compté sur elle pour m'attendrir. Eh ! eh ! eh! nous verrons... elle est si jolie, il y a peut-être moyen de s'entendre.
ÉLISA. llemeLlons-nous!...
Elle lui fait signe de s'asseoir.
DESVARENNES. Vous êtes mille fois trop bonne, uiademoisclle; je suppose que j'ai peu d'instants à rester ici ; je ne com|)rends même pas que ma présence ait pu vous y senjbier nécessaire: mais j'ai dû me rendre à voire invitation... trop heureux. Paillez, je vousécoule.
£lisa. Plusieurs fois, monsieur, vous vous êtes présenté à l'ancienne demeure de mon père, lor.s(jue j'y étais seule, moi, et je n'ai pas dû vous y recevoir; mais je le puis dans le nouveau séjour que vous lui avez donné; près de lui je suis sans trouble et sans effroi rpour moi-même.
desvarennes, piqué et un peu sèchement.
Enfin, expliquez- vous, mademoiselle.
ÉLISA. Loin de moi la pensée de vous irriter encore, monsieur j je iic me plains pas de
vous, je ne vous adresse aucun reproche^ vous étiez dans voire droit. Je vous le répète, je ne vous accuse pas; seidcment, monsieur, voyez tout ce qui s'est passé. Mon père sortant à peine de l'Hôtel- Dieu, a été jeté par vous dans cette prison, où il mourra, monsieur, si vous demeurez toujours inflexible... Dites, pouvez-vous conserver encore quelques doutes sur sa loyauté et sur la nôtre? n'a-t-il pas fait tous ses efforts pour désarmer votre colère? de lui-même et sans y être contraint ne nousa-t-il pas donné l'ordre de vous livrer tout ce qu'il possédait, tout le fruit de ses économies?
desvarennes. Pardon... nous ne sommes pas tout à fait d'accord, mademoiselle : je sais qu'on est parvenu à me cacher, à me soustraire, jusqu'à ce jour, une somme de six mille francs.
ÉLISA. Tous la soustraire?... ÏS'on, monsieur; elle devait racheter du service mon frère et mon fiancé; mais tous deux comprennent trop bien comme moi qu'elle n'est plus à nous; non, plus de rêves d'avenir, de bonheur; les deux soldats ont obtenu seulement d'entrer dans un régiment en garnison à Paris; mais d'un instant à l'autre, ce régiment va les entraîner à sa suite, et si nous avions retenu cette somme que vous réclamez aujourd'hui, c'est que dans notre malheur, nous nous disions encore que peut-être nous aurions à tenir cette promesse écrite par nous sur nos affiches , que nous pourrions, au prix de notre ruine complète, retrouver enlin et vous rendre tout ce qui vous appartenait... Hélas ! six mois sont écoulés, et nous n'avons plus cette folle espérance. ( Tirant de sa poche les deux livrets de In caisse d'épargne.) Ces deiix livrets, les voici !... ce matin même, nous les avons transmis à votre nom ; prenez, ils sont à vous comme tout le reste prenez- les...
desvarennes. Puisque vous le voulez absolument... j'accepte cet à-comi)te.
ÉLISA. Et maintenant, monsieur, si toute piiié est éteinte dans votre cœur, c'est à voti'e intérêt que j'en appelle I
DESVAiiENNES. Mou intérêt!
ÉLISA, montrant les livrets. Qu'est - ce pour vous (pie cette misérable sonmie? En la gardant aujourd'hui, vous éloignez pour toujours mon frère et mon fiancé, et vous tuez mon père !... d'un seul coup, vous nous frappez tous les quatre ; mais en même temps, vous perdez tout espoir de recouvrer le reste de votre créance .Soyez généreux, au contraire; rendez mon père à la lil)crté ; rendez-moi toute ma famille, et peu à peu cette dette vous sera remboursée toute entière, je vous le jure!
DESVARENNES. Toulc entière! cl comment cela, je vous prie?
ÉLISA. Oui, monsieur, mon père a et
6,000 FRAjyCS DE RÉCOMPENSE.
pour vous, il peut-être encore un commis intelligent et fidèle; toute sa vie, il vous servirait pour rien, monsieur... pour rien, entendez-vous? Mon frère aura bientôt une place... si vous ne le forcez pas h partir, si vous daignez nous rendre, nous prêter malgré tout cette somme que je viens de vous remettre. Celui que j'aime enfin est un artiste plein de talent et d'avenir; il aurait dans quelques années de la réputation, de la fortune peut-être. Et moi, moi-même, je puis travailler aussi, pour apporter dans vos
coffres ma part de la dette de mon père
Eh bien, monsieur, notre existence à tous les quatre sera consacrée à cette restitution. A vous tout le prix de nos travaux... à nous, il nous faudra si peu de chose pour vivre! nous nous aimons tant ! est-ce que nous avons besoin; d'or pour être heureux! Je tombe à vos genoux, monsieur; ne me refusez pas! — ne me refusez pas la liberté, la vie de mon père.
DESVARENNES. Relevez-vous, mademoiselle, relevez-vous. Vous me pardonnerez si je ne partage pas tout à fait vos idées, vos illusions sur le mode de remboursement que vous venez de m'ofl'rir , mais je n'ai pas un cœur de rocher, et il n'est pas impossible de m'émouvoir.
ELiSA. Comment?
DESVARENNES. On m'accuse de n'avoir qu'une seule passion, celle de l'or... eh! mon Dieu, c'est une calomnie, et vous le savez bien.
ÉLISA. Moi!
DESVARENNES. Vous!'... mcs regards ne vous l'ont-ils pas dit mille fois, que j'avais là un autre amour, plus ardent, plus profond que celui-là !
ÉLISA. Monsieur, ce langage...
DESVARENNES. Quand on a des yeux comme les vôtres, on ne se met à genoux devant personne, on ne supplie pas, en commande, même h ses ennemis, à ses créanciers, si vous l'aimez mieux. Parlez... et je suis à vos ordres, et je vous obéis en esclave.
ÉLISA. Ah ! taisez-vous ! taisez-vous ! c'est l'arrêt de mort de mon père que vous prononcez là, monsieur.
DESVARENNES. Nou, c'est le mot qui doit le rendre à la liberté, au bonheur. Pour vous, je renonce à tous mes droits, je déchire le reçu et la lettre de change qui me rendent maître de sa destinée; j'ouvre les portes de cette prison, et je le fais riche et hbre. Tout cela serait votre ouvrage... vous, vous seule, mademoiselle, pouvez sauver votre père.
Pendant ces dernières phrases, il s'est de plus en plus approché d'elle et lui prend la main.
ÉLISA, s'èloignant en jetant un cri de frayeur. Ah ! laissez-moi ! laissez-moi !
Desvarennes veut la suivre; mais, d'une part, Manrice vient de s'élancer hors de l'alcôve, et, d'une autre, René en uniforme vient d'entrer par la porte de droite, et Desvarennes se trouve placé entre les deux personnages.
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