‹ [Magasin théâtralChapitre 206 sur 1545 · LIONEL, ÉLISA · texte numérisé non relu

LIONEL, ÉLISA

Lionel la regarde toujours avec la plus vive émotion, et comme s'il hésitait à s'approcher d'elle et à lui parler.

ÉLISA, à part. Mon père, j'accomplis enfin ton dernier vœu... il le fallait, j'étais trop malheureuse... O mon père ! que ton souvenir me soutienne !

LIONEL. Vous, vous auprôs de moi, mademoiselle... et... pardon, si j'hésite à vous interroger sur les motifs de votre visite... c'est que je vois, je devine que quelque grande douleur...

ÉLISA. Oui, tine douleur terrible, «lu-dessus de mes forces, et à laquelle je succombe. Tenez, monsieur, lisez...

Elle lui remet un papier sous enveloppe. Lionel hésite encore et demeure immobile, regardant toujours Élisa avec une sorte de terreur dont il a peine à se rendre compte. De nouveau la jeune lille lui fait signe d(> lire.

LIONEL, lisant. «Clichy, 26 février 18M. » {A lui-même. ) 20 février, le jour même où j'y suis allé, moi!... [Continuanl.) «Victime » du hasard le |)lns i'unoste, je vais mourir » dans cette prison... » Mourir... rt dans ce moment j'étais près de lui.. . je délivrais un misérable, et je le laissais mourir... {Reprenant. ) « ;\Ion heure approche, et ma (ille » va perdre avec moi tout ce qui devait lui » servir d'appui sur cette terre. Son frère est » forcé de jiarlir; im autre que j'aimais aussi » comuK; mon fds va s'éloigner d'elle pour » longtemps, pour toujours i)ent-r'frc... » [Se retournant vers Elisa. ) Un autre...

ÉLISA. Oui, celui qui était auprès de nous,

il y a dix-huit mois, lorsque vous nous avez rendu visite... celui que vous avez appelé...

LIONEL. Votre frère! je me souviens...

Et il a pu s'éloigner de vous, lui... lui que vous m'aviez préféré, lui que vous aimiez, n'est-il pas vrai, mademoiselle?

ÉLISA. C'était mon fiancé, je l'aimais... je l'aime encore ; il m'a dégagée en pleurant de mes promesses, il m'a dit de l'oublier, et lui peut-être il m'oublie ; mais moi... moi, ce n'est qu'avec la vie que je perdrai son souvenir. Mon existence a été brisée le même jour par son départ et par la mort de mon père; le môme jour le ciel, en renversant l'avenir de notre malheureuse famille, m'a ordonné de faire à la fois le sacrifice de toutes mes illusions, de toutes mes espérances de bonheur. [Montrant de nouveau à Lionel la lettre de son père. ) Continuez monsieur, continuez !

LIONEL, lisant encore. « Qui viendra au » secours de ma pauvre enfant? qui lui ten- » dra la main ? je n'ai pas un parent, pas un » ami... non, pas un... si vous n'acceptez, » monsieur, la mission qu'un père vous con- » fie à son dernier soupir. . . Ces papiers que » vous trpuverez joints à ma lettre..... » [Lionel tire plusieurs papiers de l'enveloppe. ) Les voilà!... « Ces papiers peuvent un jour » lui rendre des droits, une fortune peut- » être... [Elisa sourit tristement à ce mot, » pour indiquer qu'elle n'y croit pas. ) » Enfin, dût cet espoir ne se réaliser jamais, » je vous en supplie, no refusez pas d'être » le tuteur, le défenseur de l'orpheline ; et » je fais ici pour elle le serment qu'elle bé- » nira votre autorité comme elle a toujours » béni et respecté celle de son père. » ( Vivement, en se rapprochant d Elisa. ) Oh! cctlc mission, je l'accepte, mademoiselle, je l'accepte, et je m'en montrerai digne... Malheureux... malheureux que je suis, de n'avoir pas prévenu, deviné tant d'infortunes, lorsque j'en cherchais à secourir! de n'avoir pas sauvé votre père!... Mais vous aussi, mademoiselle, vous, pourquoi n'être venue à moi qu'aujourd'hui? Celte lettre, il y a un an bientôt qu'elle est écrite, et pourquoi avcz-vous tardé si longtemps?...

ÉLISA. Oh! pourquoi?... c'est que même lorsqu'on a confiance dans la générosité, dans la noblesse d'àmc de ceux dont on doit implorer les .secours, on^ est longtemps, monsieur, bien longtemps avant de s'y résoudre, et il a fallu que j'eusse épuisé toutes mes ressources, il a fallu qu'on me refusât du travail, et qu'un infâme, que le créancier impitoyable de mon j^ère, me fît chasser de mon dernier asile...

LIONEL. Que dites-vous, grand Dieu ?

ÊLISA. Oui, ce matin, par ordre de monsieur Desvarennes, un huissier...

LIONEL, à part. Desvarennes!... Ah! hii, toujours kii ! l'auteur de tant de misères ! {Haut.) Riais répondez, répondez, madeno'.sclle; le créancier de votre père, avezvous dit? et c'est lui qui le retenait en prison?...

ÉLISA. Oui, monsieur.

LIONEL. C'est lui qui l'y a laissé périr?

ÉLIS A. Oui, monsieur.

LIONEL. Mais votre père lui devait donc une somme considérable ?

ÉLISA. Quatre cent mille francs.

LIONEL, reculant épouvanté. Quatre cent mille francs!...

ÉLISA. Oui, monsieur; un portefeuille appartenant à monsieur Desvarennes, et perdu par mon père. . .

LIONEL. Par votre père!... Ah!... c'était lui, mademoiselle, c'était lui... et l'auteur de sa mort, son assassin... c'est... Ah!...

Lionel vent parler encore et s'accuser de la mort du vieillard ; mais la voix lui manque; il porte la main à sa gorge pour retrouver de la force et l'usage de la parole ; il ne peut que pousser encore un grand cri, et il tombe renversé aux pieds de la jeune fille. Elisa le regarde avec effroi, et marche vers la porte du fond comme pour appeler du secours.

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