‹ [Magasin théâtralChapitre 233 sur 1545 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

.')IDIER, LOUISE, assise, CRÉVECOEUR,

au fond.

LOUISE, revenant à elle. Où suis-je? où m'a-t-on conduite?

DIDIER. Près de gens qui vous aiment.... qui vous plaignent., qnivoudaient vous rendre ru bonh; ur.

LOUISE. Au bonheur!... Hélas! il n'en est plus pour moi !

DIDIER. Ne le croyez pas !. . Louise, revenez avons, regardez-moi... ne reconnaissez-vous plus votre ami d'enfance... Charles Didier?

LOUISE. Charles Didier!.... vous!..

DIDIER. Oui, c'est moi qui reviens pour veiller sur vous. . . qui ne vous quitterai plus maintenant.

LOUISE. Ah! oui, c'est vous, Charles!.... vous que je revois, que je retrouve!... Mais dans quel moment, grand Dieu !

DIDIER. Pauvre femme! vous vouliez mourir !

LOUISE. Ah! oui... oui... je me rappelle tout à présent... Le désespoir !... le délire... Ah ! pourquoi m'a-t-on arrachée à la mort ? .. . C'était le terme de mes angoisses... de mes tortures.

DIDIER. Que dites-vous?... N'y a-t il plus d'espérance sur terre? N'y a-t-il plus au ciei de miséricorde?

LOUISE. De miséricorde!.. . Ah ! je le vois, vous ne savez pas tout ce que j'ai souffert > par quelles douleurs mon âme a été brisée.

DIDIER. Pauvre Louise !

LOUISE. Sans famille, sans amis sur la terre, je n'avais qu'un seul homme sur lequel je pusse m'appuyer... cet homme, je lui avais tout donné , mon amour, mon dévouement , mon âme, et jusqu'à mon honneur.

DIDIER. Oh ! oui, je le sais!... je le sais!

LOUISE. Cet homme j'avais consenti à le suivre, à partager son sort!... C'était une faute, le ciel m'en a cruellement punie... mais il était venu à moi , dans ma solitude ; il m'avait le premier fait entendre de douces paroles d'amour... et moi, pauvre orpheline, je n'avais là personne pour me défendre contre mon propre cœur, personne pour me conseiller, pour me conduire... et puis , il m'avait juré de ne jamais se séparer de moi ; il m'avait juré que je serais sa femme , et je l'aimais tant qu'il me semblait qu'il ne pouvait mentir ! Vous savez bien , on croit ce qu'on espère.

DIDIER. Continuez, Louise, continuez!

LOUISE. Nous arrivâmes à Paris! là, au lieu de cette vie tranquille que j'avais rêvée , ce furent des fêtes , des plaisirs... quand je hasardais quelques conseils, il me répondais en riant que j'étais folle.

DIDIER. Le malheureux!... il cherchait ? se tromper lui-même, à s'étourdir sur le sorc qui l'attendait! il fermait les yeux pour ne pas voir l'abîme.

LOUISE. Cette existence dura une année.. . Alors peu à peu je vis diminuer nos ressoiuces. Paul devint triste et sombre. . . Je compris qu'il ne lui restait plus que mon amour. . et je l'entourai de soins , de tendre.sse.

Nous étions sans ressources, et je travaillai. DIDIER. Vous!... vous, Loulse 1 LOUISE à part. Mais, hélasl c'est si peu de chose que le travail d'une pauvre femme!... Je passais les nuits à broder , et cola suffisait à peine pour nous donner du pain... Un jour le travail me manqua tout à fait. . . je connaissais la misère, je connus la faim... .

DIDIER, à;)ar^Lamisèreetlafaim!... pour elle! tandis que pour elle aussi, j'amassais le fruit de mon travail... Oh 1 mon Dieu! j'étais iicureux là-bas, je me réjouissais en songeant que bientôtj'aurais une fortune à lui offrir !... Et pendant ce temps elle souffrait de la misère, elle subissait les tortures de la faim.

LOUISE. Mais ce n'était rien encore , car bientôt je devais connaître l'abandon.

DIDIER. Oui , il a pu l'abandonner lâchement lui!

LOUISE. Il y a huit jours, il ne reparut pas.... Oh! je fus inquiète... bien inquiète... j'attendis un jour, puis deux... puis trois... je pleurai longtemps, et puis quand il ne me resta plus de larmes à verser, quand je compris que je n'avais pius rien à attendre ni à espérer dans ce monde , ma tête se perdit; je pensai à ma mère, je priai Dieu de me pardonner, et j'ai voulu mourir.

Elle se lève.

DIDIER. Mourir 1...

.ci Crèvecœur essuie une larme en regardant Louise.

LOUISE, à Didier. Vous pleurez mon ami !

DIDIER. Oui, oui je pleure... oui, les larmes m'étouffent et me suffoquent... Oh!

c'est que vous ne pouvez pas comprendre ce que j'éprouve... ce que je souffre en apprenant que tant de malheurs vous ont accablée... vous... vous que j'ai tant aimée, yousque j'aime encore ! {Se reprenant.) Que j'aime comme une amie! comme une sœur, entendez-vous? comme une sœur!..

LOUISE. (Charles, votre affection est un bien fait que le ciel aurait dû me rendre plustôt.

DIDIER. Mais rassurez-vous, Louise; tout bonheur, tout espoir n'est pas fini pour vous. Vous reverrez mon frère... je vous rendrai Paul, et, je vous le jure, il sera votre époux.

LOUISE. Que dites-vous? Ah! s'il était Frai... s'il m'aimait encore, je bénirais ceux qui m'ont sauvée. Mais ceux-là, vous devez les connaître, quels sont-ils?

DIDIER. J'avais tant de fois demandé à Dieu de veiller sur vos jours, qu'il était bien juste qu'il se servît de moi pour vous les conserver.

LOUISE. Vous, c'est vous! 0 mon ami!

DIDIER. Oui, Louise, un hasard provideniel m'avait condriit sur vos pas; je vous ai sauvée, aidé de ce pauvre homme qui se tient à l'écart.

LOUISE. Il serait vrai ! Ah ! ma reconnaissance...

CRÈVECOEUR. Pourquoi ? j'étais là, v'Ià tout.

DIDIER, bas, à Louise. C'est un infortuné ; l'abus des liqueurs a détruit sa raison.

LOUISE, le regardant. Pourtant son visage n'est empreint que d'une sombre douleur... Croyez-moi, mon ami, les malheureux se comprennent ou se devinent, et je suis sûre que lui aussi a beaucoup souffert.

CRÈVECOEUR. Soufferl !.. . Oh ! oui, bien souffert !

LOUISE, à Didier. Je vous le disais bien.

mBiEK , passant près de Crèvecœur. Eh bien, pour effacer un passé aui, je le vois, a été plein d'amertume , pensez qu'elle vous doit la vie et que ce souvenir...

CRÈVECOEUR. Des souvenirs... je n'en veux pas. Quand je me rappelle trop.. . quand ça me revient là... {indiquant la tête) et là... {le cœur) y faut boire, pour m'étourdir, pour oublier... et quand je n'ai pas de quoi, je suis malheureux, je souffre, et... et je pleure.

LOUISE. L'infortuné!

DIDIER. Tenez ; voilà de quoi vous faire oublier vos chagrins pendant quelque temps.

Il lui donne de l'argent.

CRÈVECŒUR. Tout ça ! Non, c'est trop!

On me le prendrait... seulement de quoi boire deux jours. {Il prend une pièce de nwnnaie parmi celles que lui a données Didier et lui rend le reste, que celui-ci glisse sans être vu dan slaves te de Crèvecœur. ) Après ça nous verrons...ouben... ou ben,je serai p'têtre mort.

LOUISE et DIDIER. Mort !

CRÈVECOEUR. Adieu ! adieu ! merci !

LOUISE. Arrêtez I N'est-il donc pas d'autre moyen d'oublier ?. . .

DIDIER. Pourquoi désespérer toujours ?

LOUISE. Pourquoi dans vos souffrances ne vous êtes-vous pas adressé à Dieu ?

CRÈVECOEUR. Eh bcu ! et vous ? vous vouliez vous tuer.

LOUISE. Oh ! j'étais coupable, j'étais folle ! et puis, je l'aime tant... lui!

CRÈVECOEUR. Eh bcu ! moi, je suis fou ' et puis, je l'aimais tant... elle!

LOUISE. Elle ! c'est une femme que vous regrettez !

CRÈVECOEUR. Oui, ma femme, à moi !

LOUISE. Et qu'est-elle devenue?

DIDIER. Où est-elle ?

CRÈVECOEUR. Là-liaut.

Il indique le ciel.

DIDIER. Pourquoi ne pas attendre avec courage le jour où vous devez la revoir ? Pourquoi, si vous cherchez l'oubli, ne pas le demander au travail?

LOUISE. A la prière ? Est-ce que cela ne vaudrait pas mieux ? esi-ce que cela ne plairait pas davantage à celle qui est là-haut''

CRÈVECOEUR. A cllr'loui. peut-êlre... peu.-

LES BOHÉMIENS DE PARIS

êlre.. iMais c'est trop tard... trop tard! A présent, je ne peux plus... je... je bois, je m'étourdis et j'attends.

LOUISE. Pauvre homme !

DIDIER. Le malheureux !

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