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SCÈNE III

Les MÊMES, BAGNOLET.

BAGNOLET, entrant. Tiens, que fichu café, je me serai trompé... Non , voila bien mon Montorgueil.

MONTORGUEIL. Approche !

BAGNOLET. Messieurs , j'ai bien l'honneur...

MONTORGUEIL. Eh bien 1 tu Tas vu ?

BAGNOLET. Monsieur Charles? oui; et j'ai fait la commission... je lui ai dit que vous l'attendiez dans un café!... {Il regarde autour de lui.) Que fichu café... que fichu café!... c'est pas un café d'ouvriers ça!...

MONTORGUEIL. Et il a promis de venir?

BAGNOLET.Oui; seulement, s'il avait vu l'endroit comme je le vois, il aurait pu trouver...

MONTORGUEIL. C'est bou , tais-toi!...

BAGNOLET. C'est pas que la société soit mêlée. {A part.) Excepté moi, c'est tous filous... Ma foi , je vais guetter Didier et le prévenir.

DIGONARD, à Montorgueil. Tu sais nos conventions , je te laisse.

MONTORGUEIL. Bien ! vous ferez route ensemble!

BAGNOLET, à part. Diable !

MONTORGUEIL, bas, à Bigonard. Mtuii^ le perdras pas de vue.

BAGNOLET , à part. Je voudrais pourtant bien revenir et me faufiler adroitement...

DIGONARD, bas, à Montorgueil. Soit! mais je doute que ton nuiame se décide à venir !

MONTORGUEIL , écoutant un orgue qui joue dans le lointain. Chut ! entends-tu ?

DIGONARD. Eh bien ?

MONTORGUEIL. On m'anuoncc qu'iltoiu-ne la rue Saint-Laurent.

DIGONARD. Ah ! bah !

BAGNOLET. Qu'cst-cc qu'ils se disent donc?

Moment de silence^ après lequel on entend le cri plus rapproché d'un marchand d'habits.

MONTORGUEIL , bas. Bon ! il avance dans cette rue... Ah! mes deux cent mille francs!...

DIGONARD , bas. Je t'attendrai chez moi !

BAGNOLET , à part. Ils ont la rage de se parler bas!... {On .attend presque à la porte deux coups frappés dans les mains.) Qu'estce que c'est que ca î on dirait d'un signal !

MONTORGUEIL, bas. Le voilà... il n'est plus qu'à quelques pas de la maison. . . {Haut. ) Partez, dépêchez-vous... {A Bagnolet, qui gagne le fond.) Non, pas par là...

DIGONARD. Par le laboratoire.

BAGNOLET. Je ne sais pas pourquoi , mais j'ai une peur atroce. N'importe? ohî fé tacherai de revenir.

Il sort avec Digonard. A peine la porte es'v-€ÏÏe îermée, qne celle du fond s'ouvre et Didier entre ; il se tient près de la porte; il semble examiner avec défiance tout «*! oui l'entoure.

MONTORGUEIL, à part. Enfin 1... {Haut.) Je vous attendais, monsieur, et je vous remercie de votre exactitude.

DIDIER, étonné, regardant autour de lui. Il me scmi)le étonnant , monsieur , que vous ayez choisi pour votre rendez-vous un lieu public, et surtout tel que celui-ci...

MOMor.GUEiL, avecune extrême politesse.

Mille pardons, monsieur Didier. .. Maisceque j'ai à vous dire, je ne puis vous en parler qu'ici.

DIDIER. Et moi, monsieur, si je suis venu, c'est qu'il s'agit, m'avez-vous dit, de l'honneur de mon frère...

MONTORGUEIL. Et c'est vrai.. . Mais approchez , approchez donc ; et veuillez vous asseoir... on dirait, à vous voir près de cette porto... que vous avez peur.

DIDIER. Peur !... moi!. ..

Il redescend la scène; aussitôt Montorgupïl la remonte vivement.

MONTORGUEIL. A la bonne heure ; je savais bien que vous étiez un homme de cœur. Et maintenant nous allons nous entendre à merveille.

DIDIER, qui a observé ce mouvement. Au fait , monsieur , venons au fait.

MONTORGUEIL, changeant de ton. M'y voici. Vous avez interrompu hier un marché stipulé entre moi et votre frère.

DIDIER. Marché infâme et que je désavoue.

MONTORGUEIL, avec insoknce. Pardon, mais on ne vous demande pas votre approbation. Enfui, c'était une alTaire conclue ; car, entre gens d'honneur , la parole vaut l'écrit, et j'avais .sa parole.

DIDIER , dédaigneusement. Entre gens d'honneur, c'est possible.

MONTORGUEIL. De l'ironic, fort bien ; je subirai patiemment toutes vos gracieuses épithètes ; je ne vous den)ande ni égards ni politesse, mais simplement le traité dont vous vousètes emparé, [montrant la poched' habit de Didier) et que vous avez l.'i... là... je lésais.

DIDIER. Ah! vous le savez... vous êtes bien informé, monsieur... et cet écrit...

MONTORGUEIL. Je l'exige.

DiDiKK. Vous l'exigez!

MONTORGUEIL. Ici même, à l'instant?

didii;r , froidement. Et c'est là le seul motif pour lequel vous m'avez fait venir ?

MONTORGUEIL. Le seul.

DIDIER. En ce cas, monsieur, adieu.

Il remonte.

MONTORGUEIL , l'arrêtant par le bran.

Vous ne sortirez pas.

DIDIER. Allons donc, vous êtes fou : de In violence dans un lieu public , presque en plein jour ! (// va pour xorlir, et se trow-c en face (le l'iure d'Oignon, qui vievi s'appuyer $ur la porte en fumant.) Vn<] lir-i: vnii>

n'êtes pas seul ici contre moi... Après tout, que m'importe! quand vous seriez deux, quand vous voudriez employer la violence, j'appelierais îi mon aide tous ceux qui sont là, je leur dirais que vous m'avez attiré dans un guet-apens... je dirais...

MOKTORGUETL. Et je VOUS dis, moi, que vous ne sortirez pas.

Il va s'asseoir tranquillement. *

DIDIER. Ah! c\m est trop à la fin! {Re-^ montant la .socfve et élevant la voix.) Messieurs, ces deux hommes, entendez-vous, ces deux hommes veulent me voler. [Il regarde autour de lui, personne ne bouge. ) Comment! personne... personne ne semble ra'entendre. ( A part. ) Mais où suis-jc donc?

MONTORGUEIL. Eh bien , monsieur, avezvous réfléchi? consentez-vous à me rendre cet écrit?

DIDIER, .lamais ! Oh ! je le vois ces hommes sont à vos ordres; mais malgré la puissance que vous exercez sur eux, je ne vous crains pas. Non, je ne vous crains pas, {retournant vers les autres) car il y a autour de cette maison d'autres maisons habitées; mes cris vont se faire entendre... A moi, au secours! au secours! {Montorgueil au premier cri a levé le bras, et tous se sont mis à chanter.) Oh! les misérables!... mais c'est épouvantable, c'est horrible ! Tous, tous complices de cet infâme ! tous réunis contre un seul homme!

MONTORGUEIL. Maintenant, le traité.

DIDIER. Non, non. Tuez-moi, lâches, car vous ne l'aurez qu'avez ma vie.

MONTORGUEIL. Vous tuer? allons donc...

vous voyez la douceur, les ménagements que j'emploie, ni mouchoir, ni bâillon; de peur d'étouffer l'homme en étouffant les cris... seulement la patience a des bornes. Une derdernière fois, monsieur, ce papier... voulezvous rendre ce papier ?

DIDIER. Non ! vous dis-je, non !

MONTORGUEIL. Alors, qu'on les lui prenne.

Quatre hommrs sVmparent de Didier, In couchent sur un banc et le fouillent ; puis l'orgue se fait entcuiire.

DIDIER, sedcbattant. Oh! les infimes!,..

Au secours ! mon Dieu ! venezà mon secours ! PLURE d'oignon, donnant le papier. Voilà

MONTORGUEIL. C'cst bien cela. Laissez monsieur !

DIDIER. Va, lu rendras compte un jour...

MONTORGUEIL. Paidou, cc u'cst pas tout ce que j'exige de vous.

DIDIER. Qu'est-ce donc encore!

MONTORGUEIL. Vous êtes liomnic d'honneur, monsieur Didier, et je sais qu'un .serment (pie vous auriez fait , jamais vous ne le trahiriez.

DIDIER. Eh bien?

MONTORGUEIL. Eh bien, il faut me jurer .Mir (•<• .jne voii^ avez de pliisi-acré au monde

LES BOHEMIENS Tl- lAlUS.

de ne plus vous opposer aux projets que nous avons conçus, et de ne jamais révéler ce qui vient d'avoir lieu ici.

DIDIER. Et je laisserais, après ce serment, consommer la ruine ou le déshonneur de mon frère, je me ferais lâchement le complice de l'odieux mariage auqtiel vous voulez le contraindre, et qui doit tuer la pauvre Louise, mon Dieu ! Je jure, oui, je jure sur la cendre de mon père qu'une lois hors de ce lieu, c'est aux magistrats, c'est à ia justice (juo je courrai tout dévoiler; car si j'agissais autrement... mais je serais aussi lâche, aussi infâme que vous.

MONTORGUEIL. C'est votre dernier mot, c'est là votre dessein?

DIDIER. Oui, dès que je serai sorti d'ici.

MONTORGUEIL. Alors, VOUS n'en sortirez pas. A l'œuvre!

DIDIER. O ciel ! que faire' que devenir?

On enlève le billard et on trouve Dagnoletqui s'est caché

dpssous.

PLURE d'oigkon. Bagnolet !

DIDIER. Ah!

MONTORGUEIL. Baguolct ici! Tu ne me quitteras plus, et je réponds de ton silence... Enfermez d'abord celui làî

On force Didier à descendre par une trappe qu'on vicn' d'ouvrir.

PLUKE d'oignon. Alerte, une patrouille ! DIDIER. Ah ! l'on vient à mon secours! à moi !

On referme la trappe , et on remet le billard dessus ; la patrouille paraît.

TOUS. La poule! la poule !

LE SERGENT. Pourquoi ce bruit ?

PLURE d'oignon. Rien, sergent, c'est que demain on ferme la boutique et nous enterrons l'établissement.

LE SERGENT. A la bonuc heure ! mais ne criez pas tant.

TOUS. Adieu, sergent

La patrouille sort.

PLURE d'oignon. Ils s'éloiguent !

DIDIER , dans la cave. A moi ! au secours! MONTORGUEIL. Chautez donc, vous autres.

Tous se remettent à chanter en frappant avec les queues.

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