SCENE III
BLANCHE, MICHIELLI.
BLANCHE. Je te cherchais, Michielli !
MicaiELLi. J'espérais vous renconlrer ici. comtesse.
BLANCHE. Tu sais que l'on a reconnu l'innocence du commandant, et que mon père lui a fait justice.
MICHIELLI , aoec un soupir. Oui... comtesse... et je me mettais en devoir de vous rendre cette promesse...
• BLANCHE , prenant le parchemin. Donne ! je vais l'anéantir...
HicuiELLl. Croyez-moi, comtesse... ne vous hâtez pas!
BLANCHE. Pourquoi? ne prouve-t-elle pas que nous sommes tous deux coupables, moi, d'avoir voulu t'acheter, toi, d'avoir voulu te vendre ?
MICHIELLI. C'est vrai, comtesse... mais elle pourrait servir à renouveler nos engagemens,
BLANCHE. Est-ce que le commandant est encore en danger?
MICHIELLI. Ne détruisez pas ce parchemin, madame, avant la fin de la journée.
BLANCHE. Est-ce que l'on voudrait encore attenter à la liberté du commandant?
MICHIELLI. Je ne puis maintenant vous en dire plus long... réfléchissez! comtesse.
SGEINE IV.
BLANCHE, puis RAPHAËL.
BLANCHE , seule. Quel peut être le sens des paroles de cet homme? oh !.. me voilà encore en proie à cette horrible anxiété... peut-être encore forcée de lutter secrètement contre mon père et son sénat... Oh! pourquoi suis-je enti'aînée par celte force irrésistible et par ce pressentiment, qui me dit sans cesse, que si le commandant mourait... je mourrais aussi.
RAPHAËL, entrant vit^ement^ sm\^i de plusieurs darnes du Rosaire. Je viens à vous, ma fille, de la part du duc de Milan, qui a appris ou deviné votre amour pour le commandant.
BLANCHE. Grand Dieu !
RAPHAËL. Mais, ainsi que le confesseur, le père a compris que cet amour mérite plus d'indulgence que de colère... et sa prudence veut vous éloigner.
BLANCHE. Il veut in'éloigner ?
RAPHAËL. D'après ses ordres, vous vous retiveiez au couvent des Dames-du-Ro-
saire, et voua reparaîtrez à la cour après l'expiration de votre deuil.
BLANCHE. Mon père, quisaitmonamour, se hâte de m'éloigner, parce qu'il cram que sa fille le supplie d'épargner le commandant.
RAPHAËL. Le commandant n'a plus rien à craindre.
BLANCHE. Mon père !.. le familier Michielli vient de me conseiller de ne pas détruire cette promesse.
RAPHAËL. Que veut-il dire?
BLANCHE. Je n ai pu obtenir de lui d'autre explication.
RAPHAËL. Je viens de voir un vétéran de l'armée causer dans le palais ducai avec Riccardo... Qu'a-t-il à dire au justicier? que vient-il faire ici?.. Est-ce qu'il y aurait trahison?
BLANCHE. Que dois-je faire, mon père?
RAPHAËL. Obéir au duc de Milan , ma fille, car il y a pour vous, dans ses paroles, la volonté d'un père, et les ordres d'un souverain. 11 faut partir , et m 'abandonner cette promesse, avec laquelle, s'il y a lieu, j'agirai en votre nom.
BLANCHE, lui donnant le parchemin. La voici, mou père... je partirai... mais promettez-moi , oh i promettez-moi de faire tout pour qu'il vive.
RAPHAËL. Fiei.-vous à moi, ma fille.
(Une dame du Rosaire s'approche de Blanche.)
BLANCHE. Je vais vous accompagner, ma sœur. {^J Raphaël.) Vous viendrez me visiteur, n'est-ce pas, mon père ?
RAPHAËL. Je l'espère, ma fille , avant peu.
(Après ua regard d'intelligence avec le franciscain. Blanche sort avec les dames du Rosaire.)
RAPHAËL, mettant le parchemin dans sa ftoitrine. Et maintenant il faudra bien que Michielli m'en dise davantage.
{i\ sort à gaache.)
SGEINE V.
RICCARDO, GASPAUDO.
RICCARDO entre à droite , suivi de gardes qui amènent Ga-pardo les mains enchaînées. Prenant deux gardes à part. Vous deux à cette porte , et qu'elle ne s'ouvre que pour le connétable.
(Les deux gardes sortent par le fond.)
GASPARDO. Qne me veut-on donc encore...
encore m'interroger?
(Uiccardo sort saus répondre.)
AlACASIN THF.ATr.AL.
GAèPAllDO,5e«/,/?zi/-5LECONNÉTABLE.
GASPAUDO , nprès aooir regardé autour de lui. Ils in'oiulaisséseiil...Mon Dieuîqu'il rst affreux de penser que l'on va mourir pour son enfant., qui ne verra dans votre mort que la sentence exécutée sans deviner le sacrifice... IMourir sans l'avoir embrassé I... Oh I pourquoi ne me suis-je pas jeté au-devant de lui... pourquoi ne lui ai-je pas dit : C'est moi qui suis ton père , et voilà la tombe de ta mère... J'aurais eu au moins un peu d'affection., et mon enfant iii'auraitpleuréle lendemain de ma mort; Mais non, mon Dieu ! non !... Je n'ai pas
d.=T regrets... je n'ai que delà faiblesse
Yous m'avez donné un fils... le jour où je devais me séparer de lui, vous m'avez envoyé un ange gardien pour le veiller... mou Dieu! soyez bénil II a grandi plein de vertus... je l'ai vu triomphant!., mon Dieu 1 soyez béni !... Contarini allait le frapper quand vous m'avez prévenu... Le tribunal voulait sa mort, et vous avez permis qu'à la place de sa vie, riche de gloire et d'avenir , je puisse donner la mienne, obscure et presque achevée... Seigneur!.. Seigneur! soyez béni!..
LE CONNÉTABLE, d'une ooix sententieuse.
Si jamais tu es dans le malheur.... toi, ton père, ton frère, ta femme ou ton enfant... GASPAnDO, surpris. Le connétable!
LE CONNÉTABLE. Le porte-enseigne Jacoppo Sforce n'aura pas oublié qu'il t'aura dû son salut !...
CXSPARDO. Que dit-il ?
LE CONNÉTABLE. Voilà ce que disait, il y a vinrjt-cinq ans, un fugitif à un pêcheur de Plaisance... et le pécheur lui a répondu : J'ai ma femme à venger... emporte mon enfant dans ta fuite... si dans huit jours tu ne me revois pas, tu lui donneras ton nom et sa part de ton pain... Le con- (lottitr a compté les huitjours, etle pêcheur n'est pas venu.
GA.SPARDO. Hélas! le pêcheur gisait alors sur une galènMl'exil.
LE CONNÉTABLE. Et le condottier a attendu cinq ans pendant lesquels il a veillé sur l'enfant malade et condamné. Au bout des cinq ans, ses soins , ses veilles et ses prières avaient rendu la santé à l'enfant.. Le péclirur n'avait point reparu... on n'avait eu de lui ni nouvelle, ni message, et le rondotiier, devenu chef de sa troupe , a reconnu l'enfant.
GASPAnno. Merci, mon bienfaiteur!...
Alors le pêcheur, injustement déporta en Orient, gémissait sans espoir, en se courbant à de pénibles travaux... Et quinze ans plus tard, le temps de mon exil était expiré, quand l'armée milanaise venait de vaincre auprès de Constantinople, je courus sur son passage, espérant rencontrer le porte-enseigne. Sforce parmi les soldats ou condottiers... Je les vis passer tous et ne le trouvai point.... Bientôt je vis s'approcher le connétable, et crus reconnaître en lui l'iioiiune que je cherchais... A sa droite il y avait un jeune officier qu'on appelait son fils... un jeune homme au visage noble et. fier.. . et sur ce visage je vis l'image entière de maCatarina! je reconnus mon fils!... Mon cœur bondit dans ma poitrine, et l'émotion m'empêcha de crier... Je m'approchai du jeune officier... je m'en approchai bien près ; mais je ne lui ai pas dit : On t'a trompé , mon enfant , ce n'est pas le connétable qui est ton père,... c'est l'exilé qui revient... je ne lui ai pas dit : Jette à terre ton collier d'or et ton épée de capitaine... remplace ton pourpoint de velours par la cagoule du pauvre... Je ne lui ai
rien dit de tout cela car alors j'eusse
brisé son avenir, et, peut-être, déchiré son cœur ; il vous aimait tendrement, connétable, et ne m'avait jamais vu... j'ai souffert... jeme suis résigné... et,lesyeux fixés sur ie jeune homme, j'ai suivi jusqu'au ternie du voyage l'armée qui vous ramenait à Milan.
LE CONNÉTABLE. Pauvre Gaspardo I...
généreux Gaspardo !... et après tant de dévouement , Dieu permet que je te retrouve enchaîné !...
GASPAiiDO. Oh! Dieu ne m'a pas abandoimé, car j'ai vu mon enfant victorieux... et C'est à vous , connétable , que je dois tout cela !... Oh!... laissez-moi, connétable, vous rendre grâce et vous bénir...
(Z.C citiincttililc veutVcniprclier de s'agenouiller ; tombant à genoux. ) Oli !... laissez moi, connétable , laissez-n)oi vous embrasser les genoux...
LE CONNÉTABLE, le rcleoant . A mes picd«. .. toi. . . loi (|ui n'as pas abrégé l'existcrucdu vieillard en rappelant vers toi ton eiifanl... toi qui, il y a vinf;t-cinq ans... Oli I loisqu'après vingt-cinq ans de séparation , deux amis se retrouvent... quand le ciel les met face à face avec des larmes dans les yeux et des battemens dans le creur, ils ne doivent pas s'agenouiller... Gaspardo... mais se tendre les bras et s'embrasser tous deux...
(Ils M- SCI I eut (l;iM.s If.t (>ra.'< î'iii fie i'.tiitif.}
GAâPARUO
LB CONNETABLE. Et personne n a jamais pénëtré ce secret , n'est-ce pas?
OASPARDO. Si, connétable, si... deux couTipagDons qui ont jadis partagé mes malheurs, mon exil...
LE CONNÉTABLE. £t tous deux , ils sont morts ?
GASr-ARDO. Non, connétable, ils vivent.
LE COMMÉTABLE. Et OÙ SOnt-ils ?
GASPARDO. A Milan.
LE CONNÉTABLE, effrayé. A Milan?
GASPARDO. Ob I ne craignez rien , ils sont sûrs et fidèles.
LE CONNÉTABLE, inquiet. Leurs noms?
GASPARDO. L'un d'eux est le franciscain Raphaël.
LE CONNÉTABLE. C'est UD saiut homme; mais l'autre.
GASPARDO. Le brigadier Piétro.
LE CO\NÉTABLE. Mon fidèle Piétro. Oh 1 je comprends maintenant pourquoi tous deux ils ont voulu se dévouer pour ta délivrance...
GASPARDO. Que dites-vous , ma délivrance!
LE CONNÉTABLE. Oui, que nous avons résolue.
GASPARDO. Pour vous sauver , il m'a uffi de vous aider à fuir ; mais moi je suis captif et condamné. Vous ne pourriez me sauver que par force et qu'en risquant de vous perdre. Non.. . laissez-moi vous remercier et mourir.
LE CONNÉTABLE. Mourir, dis-tu ?...mais tu n'as donc pas d'ambition pour lui?..
GASPARDO. De l'ambition pour lui ! . . si, connétable, si!..
LE CONNÉTABLE. Et tu parles de mourir... maintenant que je suis parvenu à lui donner un commandement qui l'a vouvert de gloire... et que tu l'as délivré deContarini, qui travaillait à sa perte... Sais-tu que j'ai eu vingt fois le trône en ma puissance?., mais ayant été grossièrement élevé par des bergers, et ne sentant en moi que le génie de la guerre et l'éducation d'un soldat, j'ai craint d'y monter... mais j'ai donné à Francesco toute la force qu'il faut pour porter une couronne...
GASPARDO. La vie... connétable... la vie... car vous venez de me donner un espoir qui dévore comme la fièvre, et qui fait que la vue du bourreau me glacerait d'épouvante...
LE CONNÉTABLE. On va demander ta grâce... et ce que Visconti refuse maintenant, tout-à-l'heure il l'accordera à la demande de l'armée, et lu vivras, Gaspardo . .sans fuite et sans proscription. GASPARDO. Tous me donnez la vie.
maintenant.:, que vous donnerai-je en échange?..
LE CONNÉTABLE. Tu garderas le secret de la naissance de Francesco jusqu'au lendemain de ma mort.
GASPARDO. Je le jure devant Dieu.
LE CONNÉTABLE. Alors , mon testament lui dévoilera tout , et Francesco t'appellera son père... après ma mort, entendstu? Maintenant , Gaspardo , espoir et confiance, adieu!
GASPARDO, se jetant à ses genoux. Oh > que les bontés du ciel vous récompensent, connétable... puissent mes prières et mes larmes de reconnaissance...
LE CONNÉTABLE , se débarrassant de lui.
Ne me retiens pas davantage...
GASPARDO. Que le ciel soit avec vous!..
(Le connétable ouvre la porte du fond.)
UNE SENTINELLE. On ne passe pas 1 LE CONNÉTABLE. Je suis le connétable Sforce.
LA SENTINELLE. Nous venons de recevoir l'ordre de barrer le passage au connétable.