SCENE III
Les MiiMEs , ISAAC.
ISAAC , entrant par le fond , à gaurlic. IMarcherl toujours marcher I
RENAUD, courant à lui. Qui cs-tii
ISAAC. A cette heure, eu ces lieux, des visages menaçans, des armes !...
RENAUD. INotrc présence ici doit moins t'élonner (jtie la tienne ne nous surprend ; encore une fois, qui es-lu?
ISAAC. IN'avez-vous jamais entendu parler de ce fils de Judas, de cet enfant de la vieille Jc'rusalem, qui maudit leCInist, et que, ])our prix de ses blasphèmes, le Christ marqua au front et jeta dans le monde comme un témoignage vivant de sa puis-
liE JCIF ERRANT.
sance? N'a vez-vous jamais entendu parler d'Isaac Ahasvrrus, de cet lionuiiedont la durée du monde compose la vie , et pour qui les siècles ne sont que des jours. (Co^Hme Jrvppé d'une vision. )Un instant., un seul instant , an.;je terrible , dont la main me pousse... je suis si fatij^ur, et l'éternité est encore si loin 1 {^Accablé, il se laisse tomber sur une pierre. — Musique.) Une tombe?...
KENAUD. Allons, allons! debout; ne crois pas nous abuser par de faux récils... Sais-tu bien où tu es et à c|ui tu parles ?
ISAAC. A qui je parle ? peut-être... où je suis?... attendez... Ce fleuve. ..ce temple... en ruines 1 Oui, c'était du temps des Romains... j'avais suivi dans les Gaules l'infâme Claude , lui redemandant ma fille qu'il m'avait lâchement ravie. . . Un jour. .. là, dans ce temple, alors debout, et dont les autels fumaient de l'encens offert aux dieux de l'empire. . . ma fille ! ce fut la dernière fois que je la vis... Un cri d'amour et de désespoir m'échappa. Sur un signe de l'empereur, je fus entraîné... depuis!..
RE\AUD. Imposture I . . .
ISAAC. Renaud de Bai"!
RENAUD. Tu sais mon nom?
Mouvement gi'neral de surpiise.
ISAAC. Mes regards , que j'élève au ciel pour demander miséricorde à Dieu, ont si souvent rencontré les astres, que les astres n'ont plus de secrets pour moi. Jeune homme, crois-moi, l'orage sera teri'ible ; courbe la tète, si tu ne veux pas être brisé... IMais non , il n'est plus teiups. .. Yois-tu cette étoile qui tombe et disparaît ; comme elle, la tienne tombera avant l'aurore.
RENAUD. Que je meure, et que mon nom vive dans l'avenir ! ■
ISAAC. Tu vivras dans l'avenir. Renaud de Bar, chef des Albigeois, aura pour descendans Barry de la Renaudie, qui conspirera contre un enfant couronné; puis Jean Dubarry , qui ne conspirera contre personne et pour qui conspireront les charmes de sa sœur et les débauches d'un vieux roi.
RENAUD. Tu mens, étranger, tu mens; ta voix, qui m'annonce à moi l'infamie de ma race,età nous tous une ruine prochaine, je saïuai .l'étoufter î... Amis , à ces paroles obscures , à ce ton d'inspiré , reconnaissez un fauteur de l'Inquisition jeté parmi nous pour y porter le trouble et le découragement , reconnaissez un agent de la cour de Rome.
TOUS. A l'eau ! à Teau I ISAAC. Insensés !
TOUS. A l'eau !
Les Albigeois s'emparent du Juif, qu'ils entraînent et précipitent dans la rivière.
RENAUD. Va, va, prophète de malheur; et maintenant, frères , retirons-nous, j'aperçois sur la colline là-bas des torches qui brillent : trop peu nombreux pour résister en cas d'attaque , séparons-nous et disons à demain.
TOUS. A demain !
Ils se séparent et s'éloignent ; au même instant , sur le sommet d'une des colonnes du vieux temple romain, paraît rarchange Michel.
l'archange, étendant les bras vers la rii'ière. Au rivage, le Juif ! Fleuve qui l'as reçu dans ton sein , et qui déjà peut-être te réjouis d'engloutir un cadavre, que tes flots s'arrêtent , et , se repliant sur euxmêmes, rendent vivant à la terre celui qui doit appartenir à la terre jusqu'à ce qu'elle se brise et lui fasse un vaste cercueil de ses débris ! Ahasvérus, au rivage !
Isaac est jeté sur la rive, et l'ange disparaît.— Miisic£ue.