‹ [Magasin théâtralChapitre 38 sur 1545 · SCENE il · texte numérisé non relu

SCENE il

VISCONTI seul, puis TIÇPOLO.

VISCONTI. Que viendra-t-il m'annoncer.'* La mort du connétable. . . ou peut-être aussi que j e suis encore trahi . . .Oh ! j e ne sais à qui me fier, maintenant; et cependant je veux lutter encore, je veux user jusqu'à ma dernière lueur d'espérance... Comme ils se glorifieraient tous , s'ils savaient combien je souffre s'ils savaient que je

tremble et que j'ai peur sitôt que je suis

seul {Appelant avec frayeur.) Holà !

quelqu'un., .des gardes. (Le sénateur Tîepolo entre suivi des sénateurs,) Vous, sénateurs?

TIEPOLO. Nous, mon prince, nous, qui avons bravé les insultes de la populace

pour venir ju.squ'ici vous siipplier de faire cesser la guerre civile... vous le pouvez, duc, en rendant aux Milanais cet homme dont ils veulent la grâce.

VISCONTI. Et comment me vengerais-je de la mort du procurateur ?

TIEPOLO. Songez que jusqu'à présent la victoire est pour les rebelles.

VISCOINTI. Dans quelques heures... elle sera pour nous.

TIEPOLO. Cette grâce, duc, il nous la faut.

VISCONTI. Il vous la faut... à vous tous, que j'ai faits, et qui pensez à défaire votre souverain... Voulez-vous savoir quel est mon espoir... {^ Àpercei>ant Fabricio., qui revient. ^ Quelle nouvelle, capitaine?

FABRICIO. Le connétable est mort.

LES SENATEURS. Mort !

VISCONTI, glorieux. A nous la victoire... sénateurs. . . et le trône nes'estpoint abaissé .

FABRICIO. Triste et fatale victoue ! duc, car à la vue du vieillard expirant, du libérateur de Milan... frappé d'une balle milanaise... tous mes soldats, désespérés, furieux , ont brisé leurs armes... En vain j'ai voulu les rallier... dans leur exaltation, ils m'ont arraché mes armes... J'ai pu leur échapper par miracle , à la faveur de l'ob.scurité , je suis accouru jusqu'ici , j'ai fermé derrière moi les portes du palais, dont je vous apporte les clefs... J'ai fait, jusqu'à la fin , fidèlement mon devoir... et maintenant que saint Pierre, patron de Milan , vienne à notre aide,

VISCONTI, triimhlant de frayeur. Que le peu d'hommes qui nous reste gardent les entrées de cette salle.

FABRICIO. Ils ont tous déserté... Riccardo , lui-même , a pris la fuite...

VISCONTI , dans le délire. C'est impossible!., holà!., quelques hommes encore pour défendre ma personne... (iWortto/i^ la seine.) A moi !..

(La porte <1ii fond s'ouvre; Gaspardo, pâle et dt fait. paraît soutenu par Rapliaël. Visconti et tous les sénateurs épouvantes reculent.') son approcLe. I..e peuple crie au dehors. j

GASPARDO. Où sontdonc, à cette heure, les bataillons qui gardaient hier le palais ducal?... Comment le condamné peut-il détacher ses fers et venir jusqu'au pied du trône.''.. C'est qu'aujourd'hui les juges et le condamné vont mourir... et quand la tombe s'ouvre, Dieu seul est fort... {Bruit du peuple.) Y ous avez pris au ()euple son connétable... vous le lui avez tué'... le peuple de Milan se venge... l'incendie se prépare... c'est ici la salle du supplice... le tribunal m'a condanmé à mort... et je

M.\<JA51i\ TllHATIlAL.

viens prendre ma pl.ice parmi les condaimù^s :i mort... {U s'assied.) {Après un silence.) Mais non I s<-iialeurs... si, soutenu par mon saint confesseur... je me suis traîné justprici, c'est qu'une autre pensée m'a conduit... je viens pour vous sauver lousi... {Tous les sénateurs le fixent avec étunnemerit.) Allons donc, regardezmoi donc en face... oui, messeigneurs, je viens vous sauver... Tenez... (Désignant Le trône.) rej;ardez sur le trône , ce tableau d'or, sur lequel est écrite la proclamation dupreniierducde la maison des Visconti. .. (^Visr.onii se lèoe et le regarde .) Le jour où vos pères ont écrit ce nom... le jour où ils l'ont jeté aux Milanais, q ui se révoltaient , les I\Iilaiiais sont rentrés dans l'ordre... car on venait de leur doimer un nouveau chef... un nouvel espoir. Eh bien I

sénateurs que l'exemple des pères

serve à leurs enfans... Allons , qu'un de vous s'avance couragensement sur le balcon du palais; que celui-là parle et proclame au nom des aiitres. . hâtez vous... Eh quoil vous avez peur?.. Eh bien! je me dévouerai... moi, que la torture a brisé... moi, qui, défaillant et mutilé, demande à mon sang encore une heure de vie... Viens, Raphaël... viens!., soutiens-moi...

(Il dccrocbc le tableau, ouvre la grande draperie du fond qni laisse voir le balcon et le sommet des édifices de la ville.)

VlSCO.XTl , effrayé. Sénateurs... arrêtez...

(Les sénateurs lai imposent silence.

GASPARDO. Avec l'aide de Dieu et la protection de saint Pierre, salut à tous, salut. Le sénat dépose aujourd'hui de sou autorité souveraine Marie Visconti ; (a/>plaudissemens) puis il nomme duc et souverain de Milan, le commandant Fr;uicesco Sfoice. {Nout^eaux opi>laudissernens. ) Les sénateurs vont aller au-drvant de vo- «re nouveau prince, lui ollVir les clefs d'or du palais ducal... Avec l'aide de Dieu ■•t la protection de saint Pierre, salut à »ous , salut !

CASl'AKDO, retenant y cl jclunt à terre U. tableau. Maintenant , messeigneurs , prenez les clefs, marchez fièrement au peuple, qui se presse pour vous saluer au passage... allez!..

TIEPOLO , prenant les clefs. Comme doyen d'âge , sénateurs , je porterai les clefs... cet honune vient de parler aux Milanais au nom du sénat... et nous devons tenir la parole qu'il a donnée pour nous... suivez-moi...

(Ilriuil >ii'riiMi|>»j»"' '^ Uiuii lo» sanatcun.)

visco.^Tl , à part. Us ont oublié de piOi noncer ma n^ort ou mon exil.

«;\SPAKI)0, à RiifjlineHJh ! viens, trëre, te joindre à moi, pour remercier Dieu!.. viens, j'ai be.>;oin de te sentir près de moi... car jesoufrre...Et Piétro où est-il donc

RAPHAËL. Je l'ai vu se jeter au fort d« la mêlée ; il combattait pour nous.

GASPAUDO. Aurait-il succombé?..

iiAPHAKL. Peut-être , en défendant le connc'table. . .

GASPXKDO. Oh ! mon Dieu... serionsnous déjà séparés...

PIÉTUO, dans lu roullsse. Gaspard© ! Raphaël !

RAPnABL. C'est sa voix.

(l'it'tro accourant, se jette dan» les bras de sea dem couipugiions.)

GASPARDO. Oh ! tu nous es rendu...

Frères, {désignant Visconti) le voici déliôné. Ils s'approchent tous trois de Visconti. ) Visconti ! la torture n'a pu me faire nommer mes deux complices... et les voilà devant toi , toi , qui n'as pas reconnu Raphaël le laboureur sous le troc du franciscain... et Piétro le lazzarone sous l'iiabil du soldat...

VISCONTI , effrayé. Ce sont eux...

PIÉTRO. Oui! noble orgueilleux cesont les trois vassaux que tu as déshonorés , que tu as indignement exilés. Autrefois, le stylet de Piétro n'a pu se faire jour à travers ta cotte de mailles.... mais d'un geste il peut aujourd'hui. ..

VISCONTI. Grâce...

R.\piiAii:L. Grâce, dis-tu ?.. nous te laisserons la vie, non pas pour toi , mais pour quelqti'un qui t'aime.

viS<:ONTl. Qui donc ?.. qui donc me reste encore ?

RAPHAËL , allant ouvrir unr parte. Regarde... Venez, ma fille... et plaignez votre père...

VISCONTI, apercevant Blanche. Ma fille!

BLANCHE, courant à lui. Mon père !..

l)h !.. la fo*ule !.. les soldats, en veulent à vos jours... Ils profèrent des cri«de mort. Venez !..la chapelle ducale sera pour nous im lieu d'asile. . . et nous y serons sous la sauve- garde du commandant Francesco Sforce.

GASPARDO. Sous la sauve-garde du duc de Milan.

RAPHAËL. Allez, Visconti... les hommes vous ont puni ; mais il vous reste un compte à régler avec Dieu...

BLANCHE. Venez , mon père...

(Blanche et Visconti sortent. On entend en dchois les cris de: Vive Francesco Sbroe I)

ciÉTRO Entendez-vous ces cru. ..' notre

GASPAI'.DO.

enfant s'avance en maître sur la Piazza. . . Venez le voir, frère.

GASPARDO. Oh! ne me quittez pas.

RAPHAËL, le soutenant Gaspardo !

GASPARDO, ajfaibli. Ma tâche est remphe... j'ai usé mes derniers instans pour le proclamer... mais déjà ma vue se trouble... et je souffre horriblement... oh ! la torture, la torture... (Il tombe dans leurs liras. ) Frères , ils m'ont fait souffrir d'affreux tourmens De grâce, conduisez-moi près de cette image de la Vierge. (7/ se traîne, soutenu par Fiétro et Raphaël, iusqu'au bas d'une peinture de la P^ierge, à droite, sur le devant.) C'est là que je veux mourir avec vous à mes côtés. (^Cris dans l'intérieur du palais. Une foule accourt sur la scène, précédant les sénateurs et Francesco.) Le voici.... mon fils... ohl soutenez-moi., laissez-moi le voir.

FRA\Cii:sco, entrant. Que l'on respecte le prince détrôné .. c'est mon ordre; que l'on porte sur la Piazza les chevalets , les instrumens de torture, et qu'on y mette le feu. . .Le peuple milanais veut avoir aujourd'hui son feu de joie... Et maintenant, dites , nobles, peuple ou soldats , qui de vous était près de mon père quand il perdit la vie/

PIÉTRO. Moi, mon prince.

rRANCESCO. Toi, Piétro. . Oh! dis-moi, quelles ont été ses dernières paroles , ses dernières pensées?

PIÉTRO. Elles sont toutes contenues dans ses tablettes qu'il m'a confiées pour vous.

FRANCESCO. Oh ! donne, donne. (// des-

cend rapidement la scène , et lit.) » Le vieux soldat, qui |ne veut pas paraître devant Dieu, coupable d'un mensonge , va l'apprendre un secret que la mort seule pouvait dévoiler. Ta mère, Francesco, était une pauvre femme, qui mourut assassinée dans une cabane de pêcheur, à Plaisance. Pour pouvoir la venger, ton père m'a con fié son enfant, auquel j'ai menti par excès d'amour. J'aurais donné ma vie pour toi., garde ton souvenir à ton vieil ami. » Oh ! je n'étais pas son fils... Encore quelques lignes. (// lit.) « Ton père a survécu pour t'aimer en secret, sans te faire partager sa pauvreté. Il t'a sauvé du fer de Contarini et de la cruauté du tribunal.., Sauve ton père, Francesco... sauve Gaspardo le gondolier...» Gaspardo!... lui, mon père

où est-il?

PIÉTRO. Le voici, duc.

FRANCESCO, tombant à genoux près de lui. Oh ! mon père... ils t'ont blessé.

GASPARDO. Ils m'ont tué, mon prince.

FRANCESCO. Ton enfarrt ! ton enfant !

GASPARDO, se redressant. Duc et souverain... de Milan.

FRANCESCO. Nous te sauverons.

GASPARDO , faisant un dernier effort.

Mon enfant... sois béni... Adieu... frères... veillez... veillez sur lui.

FRANCESCO. Mort!.. { Piétro appuie sa tête sur r épaule de Raphaël qui dévore ses larmes. Désespéré.) Etque me reste-t-il donc, à moi !

RAPHAËL. Blanche est veuve, et le peuple vous aime.

FIN

P.U1S. — iiiip: imo; io de Boclé. rue Cuij-llcroii, h

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