SCÈNE yi
L'ÉTRANGER, seul.
Voilà une brave et digne femme !... Ah ça, mais est-ce qu'il y aurait encore des honnêtes gens sur la tere... Après tout, cette femme à eu ton de me sauver la vie. Que vais-je en faire?... rien de bon... et je le pourrais d'ailleurs, que je ne le voudrais pas... Vivre pour le bien, c'est d'un niais... pour le mal, c'est dangereux... mon nom est trop connu... trop universellement redouté... encore si je pouvais en changer!... si je pouvais.. . mais non, chef de ces bandes meurtrières qui n'obéissent qu'à des ordres de pillage et de meurtre, j'ai dû fuir le châtiment terrible qui m'attendait à Paris... et maintenant, ici même, au milieu de ces solitudes, je n'échapperai pas longtemps aux poursuites de mcK ennemis... En proie au froid, à la misère, à la faim, tôt ou tard il faudra succomber. Il y a quelques jours encore, caché dans ces rochers avec Contran, le seul compagnon qui me soit resté fidèle, n'ai-je pas été forcé de me souiller du meurtre de deux malheureux bûcherons parce qu'ils refusaient de partager avec moi leur noir morceau de pain... Ah! c'est trop lutter, il faut en finir... d'une manière ou d'une autre !... [Un bruit assez fort se fait entendre. Prêtant VoreiUe.) Du bruit ? les archers sans doute. . . et avec eux le cachot et le gibet. . . Non, mes maîtres, vous ne m'aurez pas vivant! [Tirant son éj>ce.) A moi, ma tranchante I {H lire son épéc et la regarde.) Oh ! dans cette sanglante coupe de têtes , devaistu finir par moi !...
Il va se frapper de son épée, Contran accourt.
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scènl: vu.
L'ÉTRANGER, CONTRAN, accourant.
l'étranger, rcconnaîsscrnf Contran. lié ! c'est Contran !
GONTRAN, en montrant l'épée que VEtranger tient à la main et qu'il remet après dans le fourreau. Eh bien, maître, qu'avezvous donc, et qn'alliez-vnus faire?
l'étranger, l ne sottise... J'ai cru entondro los archers, et je ne voulais pas tomber enho leurs mains.
(.ONTUAN. Je comprends.. . mais rien n'est dôsospéré. . . le hasard qui nous a perdus peut nous sauver encore.
L'ÉTRANGER. Lc hasard I
LA PESTE NOIRE
CONTRAN. L'important est de rentrer dans Paris.
l'étranger. Après les événements terribles qui m'en ont chassé, ceci est bien téméraiie, ami Contran!
GONTRAN. Croyez-moi, maître, rentrons dans Paris, d'immenses événements s'y préparent, nous aurons à remplir un rôle important; jetés au milieu des partis nombreux qui déchirent la grande cité , nous les servirons tous indistinctement, comme autrefois, suivant notre caprice et notre fantaisie ; nous n'avons point d'amis, nous sommes donc certains de ne point nous tromper... vous aimez les combats...
l'étranger. Toi, l'argent.
GONTRAN. Il y aura profit pour chacun de nous.
l'étranger. Au fait, c'est une idée; mais on peut me reconnaître.
GONTRAN. Vous, maître ? Qui diable a jamais vu voue visage toujours couvert d'un masque ?
l'étranger. Il est vrai que je n'ai jamais opéré qu'à la faveur d'un déguisement; mais toi...'
GONTRAN. Moi?... moi je n'étais que votre second... Qui a jamais pris garde à moi?
l'étranger. Mais comment sortir de ces montagnes sans être saisi par les archers?
GONTRAN. J'ai songé à tout. .. pour moi d'abord, pour vous ensuite; mais honneur au rang... vous êtes mon chef; je ne veux rentrer dans Paris qu'à la condition d'y servir encore le vaillant Caboche, le redouté chef des malandrins. Écoutez donc : il y a quelques jours, j'étais à Sainte-Croix, caché sous le costume d'un pauvre pèlerin ; vers le soir, j'entrai dans une hôtellerie de modeste apparence... J'allai m'appuyer contre un pilier placé dans le coin le plus obscur de la grande salle ; à peu de distance était une table; deux étrangers vinrent s'y asseoir!... l'un, jeune homme de bonne mine, grand... comme vous, maître, et ma foi... ayant quelque peu de votre physionomie.
l'étranger. Je lui en fais mon compliment... Après?
GONTRAN. L'autre... homme d'un certain âge, ayant l'apparence d'un brave artisan. . . et autant que j'en pus juger, l'ami du jeune homme...
l'étranger. Je vois ça d'ici... continue.
GONTRAN. Ils se mirent à causer... J'écou tais machinalement; bientôt la cervoise lit son effet, et les voilà en belle humeur de confidences. J'écoutai avec plus d'attention ; lejeiine homme... le vieux l'appela Lionel... faisait ses adieux à l'autre, en lui disant qu'il allait rejoindre sa mère, et en lui recomman-
dant un fils au berceau, dont il voulait encore cacher la naissance...
l'étranger. Et pourquoi tout ce mystère?
GONTRAN. Oh ! oh ! foliedejeuue homme.. . un mariage assez sot, contracté à l'insu de la mère .. .
l'étranger. Bien, bien! Après?
GONTRAN. Le jeune homme devait quitter Sainte-Croix aujourd'hui même pour se rendre avec sa mère à Paris, où l'attend un riche héritage d'un oncle, marchand drapier aux piliers des halles.
l'étranger. Ça devient intéressant ; poursuis.
GONTRAN. Mais au moins, dit le vieux, as-tu un laisser-passer du gouverneur ? — Voilà, voilà ! dit gaiement Lionel en tiraiSif de son pourpoint vert une liasse de parche"* min; oh! j'ai bien pris mes précautions, ajouta-t-il en riant; une fois en marche, je veux qp.e rien ne puisse me retarder. — Bravo, mon fils! reprit le vieux; mais quelle route prends-tu? je te ferai la conduite. — Inutile, maître Landry; je ne prends pas le chemin direct. — Ah bah!... non! Et làdessus, il se pencha à l'oreiUe du vieillardj et il lui parla si bas, que je ne pus entendre la suite de l'entretien.
l'étranger. C'est dommage !
GONTRAN. Seulement, quand ils relevèrent la tête, le jeune disait au vieux qu'il passerait aujourd'hui vendredi 13 mai, vers neuf heures du soir, par les gorges de la Chevrière .
l'étranger. Les gorges de la Chevrière. . . près d'ici !
GONTRAN. Nous y touchous.
l'étranger. Vendredi 13 mai?
GONTRAN. C'est ce soir !
L'ÉTRANGER. Cesoir... à neuf heures?
GONTRAN. Oui, à neuf heures!
L'ÉTRANGER. Et il a dcs papiers?
GONTRAN. Il a de l'or. . .
L'ÉTRANGER, entendant une horloge sonner. Huit heures et demie! C'est bien; va m'attendre .
GONTRAN. Où cela?
L'ÉTRANGER. Et, par le diable! aux gorges de la Chevrière.
Contran sort.
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