SCÈNE H
Les Mêmes, GROS-RKXL.
LIONEL, gaiement. Ah ! vous êtes de parole, maître hôtelier; vous venez faire acquisition d'un pourpoint neuf... C'est bien, vous serez servi à souhait! Garçons , vos plus belles étoffes.
LA PESTE NOIRE
CONTRAN, étalant sur un des comptoirs le drap d'un des ballots qu'il allait ranger. Eh! tenez justement, maître Gros-René...
voyez-nous ça.
GROS-RENÉ. Pas trop cher...
LIONEL. A prix de fabrique.
GONTRAN. Eh bien ! ça vous convient-il?
GROS-RENÉ. Hou! hou!... soit!... Mesurez-m'en tout ce qu'il faut pour un justaucorps bien large...
GONTRAN. Vous allez être servi.
Il mesure plusieurs aunes d'étoiles pendant le dialogue suivant, elles enveloppe, etc.
LIONEL. Je vendrais même à perte pour ¥0us; j'aime à me sacrifier à mes amis.
GROS-RENÉ. Tiens, je ne nous croyais pas si intimes; en vérité la chose m'étonne.
LIONEL. Bah ! vous n'êtes pas au bout des surprises, nous sommes dans le siècle des miracles... Tenez, j'ai été, moi-même, tout abasourdi, hier au soir, de la jolie figure de cette voyageuse qui s'est arrêtée chez vous. GROS-RENÉ, riant. Hé, hé, hé ! oui, avec
ce vieux conducteur d'animaux Ils sont
partis ce matin, sans tambour ni trompette , toutefois après avoir payé la dépense; et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que le vieux m'a laissé ses bêtes Mais je vous le demande, qu'est-ce qu'il veut que je fasse de sa ménagerie? M'est avis qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de suspect sous ces animaux-là... avec ça qu'ils sont fort incommodes.
GONTRAN. Il faut les expulser de chez vous. GROS-RENÉ. Les expulser... vous en parlez fort à votre aise... aliez-vous-en donc dire à ce tigre. .. voire même avec votre bonnet à la main... Messire, donnez-vous la peine de vous en aller ! vous verrez ce qu'il vous répondra... Tiens, il me vient une idée, il faut être humain avec les bêtes... je les laisserai crever de faim, et je vendrai leur peau.
GONTRAN. Bien ! c'est ça, mon brave ! vous entendez le commerce.
LIONEL. IN'auriez-vous pas revu Hélène?
GROS-RENÉ, avec une sorte de respect. Ma foi, non; elle s'en est allée avez eux, je crois, après avoir couché à mon logis... Quand elle y vient, elle est accueillie, vous le savez, avec empressement, car en dedans comme au dehors de la ville, elle est en haute vénération.
LIONEL. Oui, le peuple, qui veut toujours reconnaître dans les hallucinations de la folie les paroles de la sagesse divine, le peuple la croit inspirée... la bizarrerie de ses manières frappe les esprits. . .
GROS-RENÉ. Elle ne parle que rarement, mais lorsqu'il sort quelques mots de sa bouche, ils sont recueillis avidement par la foule !
Elle a souvent prédit l'avenir... on dit partout que cette femme a quelque chose de providentiel, et que la main de Dieu veille sur elle.
LIONEL. C'est bon, c'est bon... Vous avez choisi votre drap?
GROS-RENÉ. Oui, et en voici le pris...
GONTRAN. Sur ce, mon brave, Dieu vou^ garde. . .
LIONEL. Au revoir !...
Gros Reno sort.
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