‹ [Magasin théâtralChapitre 567 sur 1545 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

TOnCY, CAMILLE.

TORCy.

Il paraît, madame, que vous tenez beaucoiip à cette collection de portraits dont m'a parlé M. de Changiron.

CAMILLE

Vous avez deviné juste, monsieur, car j'ai fait à ce sujet des rêves brillans, des rêves de femme. Veuillez m'écouter.

(Elle s'assied et lui fait signe de s'asseoir.) TORCY , assis.

Je vous écoute.

CAMILLE

Je vous abandonne tous nos ancêtres du sexe masculin, pourvu qu'ils aient un air de noblesse , je vous permets de les faire aussi rébarbatifs, aussi sombres, aussi peu agréables que vous voudrez... mais...

TORCY, souriant.

Je vous comprends!... Et quant aux femmes...

Lesfemmes!... oh! je les veux toutes belles...

TORCY

Toutes?

CAMILLE

Toutes sans exception.

TORCY

Ah!...

CAMILLE

Et je veux surtout la beauté la plus parfaite pour mon aïeule à moi, pour la fameuse Marguerite de Brévise.

TORCY

La belle confidente d'Anne d'Autriche, dont le marquis m'a déjà parlé sans pouvoir me rappeler aucun de ses traits.

CAMILLE

Et pour laquelle cependant nous voulons une figure admirable; non pas une beauté vulgaire,

EULALIE rONTOIS.

une beauté comme... rien qui ressemble aux plus belles personnes que l'on rencontre dans le monde... Mais quelque chose de presque idéal, quelque chose enfin qui n'existe peut-être plus, mais qui a dû exister.

Mais, madame la marquise, la difficulté d'un pareil portrait...

CAMILLE

Vous effraie, vous, monsieur Torcy !

TORCY

Oui, madame.

CAMILLE

Oh ! je ne le pense pas... il ne m'effraierait pas, moi (Souriant), si j'étais peintre.

TORCY

Si vous étiez peintre...

CAMILLE

Tenez, monsieur, il me semble que si j'étais peintre, ce modèle idéal, cette beauté parfaite existerait toujours pour moi.

TORCY

Et comment ctla?

CAMILLE

Pour le peintre, ce modèle doit êlre la femme qu'il aime; car il la voit avec son amour, il la peint comme il la voit.

TORCY, vivement.

Vous croyez ?

CAMILLE

Oui, je crois que si nos artistes ne produisent plus aujourd'hui de ces ravissantes créatures comme la Fornarina et la Joconde, c'est qu'ils n'ont pas, comme Raphaël et Léonard, le courage de leur amour et qu'ils n'osent pas en livrer l'objet à l'admiration publique.

TORCY

Mais c'est que probablement, madame, ils préfèrent à leur gloire la sainteté de leur amour.

CAMILLE

Oh! la gloire est la première passion de l'artiste, celle qui doit dominer, absorber toutes les autres.

TORCY, vivement et se levant.

Oh! madame, elle seraittrop chère à ce prix!... C'est livrer au public, au monde, l'idole de son cœur! montrer aux envieux, aux méchans, aux indifférens même la flamme de sa vie ; offrir en spectacle à la critique, au dédain ou à la froide admiration , ce qu'on aime de toute la force de son âme! ce qu'on admire avec excès, ce qu'on adore avec religion. Oh! non, madame! non! ce serait une insulte à celle par qui l'on vit ; ce serait un sacrilège envers soi-même ; ce serait ouvrir un sanctuaire sacré aux misérables curiosité de la foule.

CAMILLE, debout, à part.

Il l'aime, il doit être jaloux... il parlera. (Haut.)

EULALIE rONTOlS.

Veuillez m'excnspr, monsieur, d'une idtV peut- C'ire niaI;idroitp, car elle a pu vous faire sui>i)Oscr que je voulais pénétrer dans un secret. TOnCY. l'n secret, dites-vous?...

CAMILLE

Oui, un secret dont M. de Changiron ne me pardonnerait pas de vous avoir parlé...

TORCY

M. de Cliangironl Pardon, madame, M. de Changiron vous a-l-il lui-même parlé de ce secret ?

CAMlCr.E.

Sans le vouloir peut-être.

TORCY, à part.

Anlonie a pâli au nom de Changiron... elluinîèmc, il s'est troublé i\ l;i vue de son portrait...

CAMlLLt;.

Laissons donc celle folle idée de côté cl revenons à un autre sujet.

TORCY

Un mot, madame, et pardonnez ce qu'il peut avoir de hardi. Une femme comme vous, qui ne me connaît pas, ne parle pas comme vous Pavez f:iit à un homme comme moi qui n'ai pas l'honneur (le la connaître, sans un motif puissant.

CAMILLE

Je ne sais, monsieur, ce que vous avez pu comprendre...

TORCY

J'ai compris que le mystère dont ma vie est enveloppée est arrivé jusqu'à vous. Ce n'est pas, ce ne peut être une vainc curiosité qui vous pousse à le pénétrer... Ce n'est pas pour un amusement si frivole que vous eussiez voulu blesser ainsi un cœur qui souffre.

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