SCÈNE VI
LUCIEN, puis VALENTINE.
LUCIEN, seul.
De l'argent!... Et pourquoi non?... avais- je
le droit d'attendre autre chose?... que pouvais-je
espérer ici ?.., Oh! n'importe!... cet argent me
fait mal... il me pèse...
(Il jette la bourse sur le guéridon.) VALENTINE, reparaissant.
Et vous avez raison, monsieur Lucien...
LUCIEN
Valentine!...
VALENTINE
Ce n'est pas avec cela qu'on pouvait vous payer. (Elle prend la bourse et la jette.)
LUCIEN
Ahl... c'est vous, mademoiselle.
VALENTINE
Oui, moi... qui ai compris ce que vous deviez souffrir, monsieur Lucien ; moi qui n'ai pas voulu vous laisser partir sans vous apporter ur. mot de consolation... Il faut leur pardonner,; monsieur Lucien... ils ignorent ce que je vous dois... ce que j'ai caché à tout le monde!...
LUCIEN
Qu'enleuds-je!...
VALENTINE
J'ai eu toi ide me taire peut-être... mais il me semblait que j'étais heureuse de garder ce secret... (Baissant les yeux.) entre vous et moi. LUCIEN.
Un secret!... entre nous! Mais vous savez donc?...
VALENTINE
Oui, je sais votre dévoilment... voire courage... pendant celle nuit cruelle où l'on désespérait de ma vie... Je sais que vous m'avez arrachée à la mort lorsqu'un autre allait me tuer.
LUCIEN
Quoi ! il serait possible ! vous entendiez...
VALENTINE
Oui; mais comme l'on entend lorsqu'on va mourir... sans pouvoir faire un mouvement... sans pouvoir dire une parole... Nos amis avaient emmené ma mère qui pleurait... il n'y avait plus près de moi que vous et le médecin qu'on avait fait venir de la ville... un savant, disait-on, qui devait me sauver si Dieu ne m'avait pas irrévocablement marquée pour retourner à lui... Le docteur écrivait... assis à une table... vous interrogeant froidement sur les premiers symptômes delà maladie... et daignant à peine écouler vos réponses... La voix émue, tromblaulc, vous cherchiez à faire entrer dans son ùme la conviction qui était dans la vôtre.,, à porter daos son esprit la science...
LES PAYSANS
irciex.
Qui me venait du cœur !
VALENTINE
Enfin le docteur se li'va... Je ne voyais pas... mais je compris qu'il vous remettait l'ordonnynce qu'il venait d'écrire... en vous chargeant de l'exécuter... Il se fit alors un moment de silence... pendant lequel vous lisiez sans doute... Puis, tout à coup, j'entendis votre voix... a Sortons, sortons d'ici, monsieur...» Et vous le forciez de vous suivre... Une fois dehors, votre voix devint plus ferme... « Monsieur, disiez-vous, je ne suivrai pas vos prescriptions... car vos prescriptions la tueraient !...» Alors, j'entendis le célèbre docteur défendant son opinion avec emportement... avec colère... et l'humble médecin de campagne résistant avec fermeté, avec courage... au prix de son avenir... de toute sa carrière peut-être!
LUCIEIV.
Oh ! qu'importait mon avenir... il s'agissait de vous, mademoiselle... c'était votre existence que je défendais !
VALENTINE
Et vous ne vous trompiez pas... car, lorsque ce saïant docteur partit, en laissant peser sur vous seul la responsabilité de ma mort, lorsqu'enfin vous prîtes sa place à mon chevet, un rayon d'espoir réchauffa mon cœur... il me sembla que je ne devais plus mourir... Je voulais parler... et je ne pouvais pas...
Mais je crus sentir votre main glacée qui serrait la mienne...
VALEMiNE, baissant les yeux.
Oui... je vousremerciaisl...
LUCIEX.
Et moi, dans ce moment suprême, abandonné à mes propres lumières, je sentis la confiance m'abandonner... j'avais ptur... je tremblais!...