SCÈNE III
CARDAILLAN, puis PASCAL.
CARDAILLAN. Il y a quelque mystère au
fond de ça... Mais bah ! occupons-nous d'abord de mon second certificat... [On voit entrer Pascal qui porte sa valise et regarde en Cair.) Où trouverai-jc ce second... [Pascal lui marche sur le pied,) Aïe!. . .
PASCAL Ah! pardon, monsieur...
CARDAILLAN. Sacrebleu! monsieur... (Le reconnaissant.) Eh! c'ètre monsieur Pascal.
PASCAL. Tiens , c'est monsieur Cardailian junior...
CARDAILLAN. Fous m'avez marge sur le bied.
PASCAL. Mille pardons, mon cher monsieur Etienne ; je cherchais un pied-à-terre.
CARDAILLAN. Et fous afez troufé le mien. .. à derre... Ah ! ah ! ah! ahl...
PASCAL. Non , vous ne comprenez pas...
je cherchais un logement, un écriteau.
CARDAILLAN. Est-ce que fous ne lochez blus à la pa<rière tu i^Iaiue?
PASCAL. La barrière du Maine... oh! c'est un séjour bien trompeur, allez, . je m'étais dit: là, j'aurai de l'air, du soled , de la verdure... Ahl bien oui, de l'air... une atmosphère sateirée de vitriol, une émanation de produits chimiques , capable de donner la fièvre jaune... Pour du s ileil , il faut être juste, on en a, mais on en a trop... pns un bosquet , pas un arbre pour se mettre à l'ombie; et qf-ant à la verdure , cela rentre dans le domaine des blanchisseuses; les cliamps sont émaillés de vieux draps, de vieilles chemines et de vieux torchons... On y trouve des rideaux de percaline en guise de rileaux de peupliers!.., et le dimanche, monsieur , le dimanche, dès cinqheuresdu niatio, vous entendez: miaou!... miaou!... ce sont les gibelottes que l'on prépare... A dix heures, les cors, les irompeties, les grosses caisses ; un assaut de saltimbanques... toute la journée, des cris, des disputes, des chansons... toute la nuil , des chansons, des cris, des disputes ; enfin des ivrognes qui se battent , des voleurs qu'on '•aisit , des danseurs qu'on arrête , des chats qu'on assassine et d^^s cousomm;itturs qu'on écorclie... Voilà, monsieur, le lableau de la barrière du Maine. Que dis-je! de toutes les barrières de Paris.
CARDAILLAN . Bauvre mosié Basgal !. .. fous afez lû être pieu maiheuré!...
PASCAL. Oh! ce n'est rien encore; figurezvous qu'hier, on m'a précipité dans des oubliettes.
CARDAILLAN. Des oupliettes. [Hiant.) Ahl ah! ■A\l...{Trés-sérieusement.) Ghe gonnais bas!
PASCAL. Des oubliettes!... une trappe qui s'est ouverte sous mes pas, et par laquelle je suis descendu dans un précipice, à plus de trois ce t> pieds sou> tene.
CARDAILLAN. El fous êtes-fous fait tu mal?
MAGASIN THfATHAL.
PALCAL. Non... je sn's tombé assez rloiiceiieinniii , grâce au ciel!... ou avait oublié les tasoirs au fond des...
CARDAILLAN. TeS?...
PASCAL. Des oubliettes.
CAiiDAiLLAN. la.ia, ia, tes ouplieltes... ahl ah! iih!... gonnais bas.
PASCAL. C'é ait un piège que l'on m'avait tendu... mais j'en suis sorti sain et siuf... ( à pnri ) et je sjurai bien Itur arracher Frédéric...
CAROAILLAN. Un piéche... {A part.) Ah!
ah! \Haut.) Vn piéclie à fous... mosié Basgai... mais bi>ur(|uti lonc ça?...
PASCAL. Pourquoi?. . je vais vous confier ça , mon cher Eiienne...
CARDAILLAN, à pnvt , uvec joie. Ah! je vais donc savoir!
PASCVL, l'iihservntit, à part. Oua's!...
[Haut.) Vuilà ce quec'e.->t... ce sont de ^-avcs affaires, des intérêt^ puissants. . de fimille... enlin de.s int-^iêis qui loue.heiit d'un côté des personnes dont je suis forcé de taire le no ii... et de l'autre des iiidi\idus que je ne puis vous nomun r. . . lin sorte que ceux dont je lais le nom , • t ceux que je ne puis vous noiiirne', se trouvent dans une sorte de conflit qui lait niîire un mystère que j- dois vous cacher. .. Voilà, mon l)ou ami , tout ce que je peux vous confit-r de cesecnn import .nt... Surtout n en atmsez pas...
CARDAii LAN. Tu pufer être dra> quille. Y a pas de tan lier. . mais à brobos , mosié Basgal , c'ètre au^.hourJ'hui l'égéance de mon rente fiachère.. .
PASCAf.. lin effet!...
CARDA II LAN. Et ça tompc plcn ; chai tes oufriers à ba\er.
PASCAL. Eh bien! mon ga'-çon , on vous solilera voire rente, romme è votre frère Jérôme de la barrière du Maine.
CAUDAiLi.AN. Zerdaiiiement... lui ou moi, c'èlrc l'en jii$ fert.
PASCAL. Non, pas tout à fait , car entre nous , ce n'est pas grand chose que voire frère Je' ôine...
CAHDAILLAN. Ah! pah!... {A part.) Je te revaodrii celui-là...
PASCAL. Et \ous valez infiniment mieux que lui...
CARDAILLAN. Merci pien. ..
On entend le bruit d« la fête.
PASCAL. Ah ça , mais que se pa»Re-t-il donc ici... Quelle foule! qn<l limamare!
CAHOAILLAN. (i'êlre le fêle le Grenelle.
PASCAL, l'ne fèicl... moi qui cherche le repos, la tranquillité. .. enfin , une fois par basard ..
CARDAILLAN. Si nous alUoDs enscroblcment chez le notaire?...
PASCAL) d part. Frédéric doit être ici..
{Haut.) Tout à l'heure: je voudrais être témoiu^ de rcs plaisirs, de celle gaieté villagpoi.sc et cham)têire... niais des \ieillards ne peuvent prendre p.irt à ces folies.
CARDAILLAN. Bourquoi ti»nc ça? Eh pien I tenez, restons là , et fimons...
PASCAL. KuMier... mais je n'ai jamais fumé.
CARDAILLAN. Tant bi.s! c'êire le blaisir tes fieillaids.
PASCAL. Vraiment!... si j'essayais... Voyons donc un peu le plaisir des vieillards
CARDAii.iAN. Chu tenant, che afre teux pipes... blaçoiis-iious là... {Ils s' melttnt à «ne tahle et allumerai leurs pipes.) Garçon!.
UN GARÇON, paraissant. Voilà ! voilà !
CAIIDAILLAN. Oela bière ct de l'eau-de-vie.
Le garçon rentre ei rpviont prp«()up aussitôt, avec ce que l'on a demande.
PASCAL Comme ça, pendant que les jeunes gens dansent.. . les vieillards. .
CARDAILLAN. Les lieillards fimeut...
PASCAL. Pendanl (|ue les jeunes gens s'amu^^entou fout l'amour... les vieillards...
CARDA II LAN. Les fieillarHs fiment. .. Ils finit nt louchours, les fieillard;». . .
scb:^E IV.
Les Mêmes, NINl, ZÉTULBÉE, FLORA, ROSINE, toute la fêle, ensuite GUO- SEILLON.
Le bruit des instruments, les cris, le tumulte... tout recommence à la fuis. Le. théâtre se garnit de monde.
FLORA, venant de la danse avec Zélulbée^ des dames et d'autres. Ah ! nous nou» sommes bien amusées.
UN HOMME, venant avec une autre foule du côté du mât de Cocaïne. On» 1 superbe spectacle, qu'un mat de Cocagne!
PASCAL. Je ne vois pas encore Frédéric... Je suis (lOiinaiii certain... [Fumant.) Ahl pouah ! que c'est mauvais !
CAMD MLi AN. Attentez, tout à l'heure, fous feriez, fous ferrez...
ROSINE, à Aïni. Eh bien ! Nini, ton amoureux ? ..
KiNi. Ne m'en parle pas, ma chère, il m'adore.
ROSINE. Et que fiit-il en ce moment?
NINI. Duc partie de b llard avec les frères Renaud... H sait que je l'aitends ici.
PASCAL. Pouah 1 pouah ! décidément, c'est un vilain plaisir que le plaisir des vieillards...
CARDAILLAN. Tout à l'hcure, fous ferreï, fous ferrez. .
FLORA , à Nini. Et ton amoureux monsieur G roseillon?
NINI. Groseillon, c'est une oie!
r.ROSEiLLON entrant: il porte un énorme tac tur ton dot. ftie voilà !
PARIS ET LA BANLTEUE
Vf
TOUS. Qu'est-ce que c'est qup; cela ?
GBOSKILLON. Ceci, c'est une surprise...
Que loiit le monde se range, je vais faire une distribution générale.
PASCAL. C'est drôle, c'est drôle, monsieur Cardailan... Je ne me sens pas bien.
CARDAILLAN. ïout à i'heurc, fous ferrez, fous ferrez...
PASCAL Mais je ferrai, je ferrai, je commence à n'y plus voir du tout.
GBOSEiLi.dN , tirant du sac un petit mirliton. Ceci à mademoiselle Rosine.
ROSINE. Ah! qu'il est gentil!
GROSEii.LON, en tirant un plus grand, et ainsi de suite. Celui-là à mademoiselle Zélulbée ; à vous, délicieuse Flora ; à vous, paysannes.
TOUS , l'entourant. A moi ! à moi ! h moi !
GROSEILLON. Un instant! un instant!...
procédons par ordre...
PASCAL. i\e tournez pas. monsieur Cardaillon, came fait mal au cœur.
CARDAlLLAN. Che ne dourne pas ti tout...
PASCAL. Ail! que c'est donc mauvais, que c'est «lo' c mauvais!...
GROSEILLON. Tout le monde en a-t il?...
TOUS. Oui, oui!...
MNI. Tout !e monde, excepté moi.
GROSEILLON. Mai , jc vuusai gardée pour la fin ; perm«ltez-uioi de vous ultrir...
Il tire du sac un énorme luirlitoii qu'il donne à Nini.
TOUS. Oh ! 1 !
NIM. Ah! le b^au mirliton! le snpcrhe mirliton!... {À pari.) Je voudrais bien prévenir Clémence!...
PASCAL. Ne tournez donc pas, monsieur Cardaiilan... Dieu de Dieu, que j'ai mal au cœur 1
GROSEILLON. £t maintenant, la ronde du mirliton.
TOUS. La ronde du mirliton.
GROSEILLON. De la précision, de l'ensemblc et partons en même temps :
Air de M. Artus.
Vile qu'on me soutienne; Vous tou<, gens du canton, Quetha'un de vous prenne Trompette et mirliton, ftlirliton mirlitaine, Gloire au mirliton,
Ton, ton.
Mirliton mirliiaine, Gloire au mitliton,
Ton,
CHOEUR
Mirliton mirlitaine, Gloire au mirliton,
Ton, ton.
Mirliton mirlitaine, Gloire au mirliton,
Ton,
«INI.
D« Puntia à Suresnes,
Du Roule à Charenton,
De Grenelle à Viricennes, Partout qu'adore ton?
Mirliton mirliiaine.
C'est le mirliton,
Ton, ton.
Mirliton mirlitaine.
C'est le mirliton,
Ton.
CHOEUR
Mirliton mirlitaine.
C'est le mirliton,
Ton, ton.
RIHI.
Le trombone me gêne, J'abhore le piston ; Mais toute la semaine Qui me donne le ton?
Mirliton mirlitaine.
Gloire au rairlitoa,
Ton. ton, Mirliton mirlita'ue.
Gloire au mirliton,
Ton,
CHOEUR
Mirliton mirlitaine, etc.
TOUS. Bra o! !...
NINI , à part. Courons avertir Clémence que Fié léric est i<'i.
Elle sort. Pendant le concert. Pascal, de plus en plus incommddé, se tortille sur sa chaise, et quand le concert est fini il se lève et se sauve en disant :
PASCAL. J'ai besoin de prendre l'air ailleurs,.. Ah!... ahl... ah!...
En sortant il heurte Grosei lion,
GROSEILLON. Tieus ! qu'esi-ce qu'il a ce monsieur?
CAKuAiLLAN. Ce n'est rien, c'être le bibe!
On voit paraître le paysan à la grosse tête.
TOUS. Ah ! le jeu de la t rosse têe!
UN PAYSAN, portant une grosse tête en cariun. Qui veut es.sayer le jeu de la grosse tête? qui veut ciisser la ciuihe?...
GiiO.sEii.LON. La cruche.. . otî prenez-vous la cruche ?. ..
LE PAY-SAN. Là-bas, à votre droite.
GROSiiiLLON Ah ! bon ! je vois... coiffezmoi , bourgeois... je deman'le à ca.^ser... j'éprouve le besoin de faite des miettes.
LE PAYSAN. Voilà , bourgeois.
Il lui met un liàmn dans la main et le coiffe tvec la grosse tête. LfS griseite-i font cercle ainsi que les lialiitaiits.
LE PAYSAN. Je n'ai pas mou tambour et je réclame le plus grani silence.
PASCAL, revenant en scène. Ouf! j'avais bien besoin de prendre l'air!...
LE PAYSAN, à droseillon. Maintenant, marchez toUjOurs tout droit.
CARDAlLLAN. Eh pien ! fous refoilà...
PASCAL. Oui, cela va mieux ; mais si je refume de ma vie...
CARDAlLLAN. Cela fous a fait mal?
PASCAL. Ça ne sera rien . .. Allons, je crois que je m'amuserai à Grenelle... Le cœur est
toujours un peu barbouillé , mais la tête est boniip...
Groseillon, qui a mal suivi sa route, arrive en face de Pascal et lui a-^sène un ^ranii coup de bàlon sur son chapeau. Pascal tombe à la renverse.
PASCAL. Ah! c'est fini... Je suis tout à fait mort. . .
GROSEILLON. J'ai cassé la cruche... J'en demande un morceau ; qu'on m'en serve un morceau.
Tous Ips spectateurs se sont approchés ; plusieurs personnps aident Pascal à rentrer dans la maison.
CAROAii.LAiN. A présent, il ne gênera pas les frères Renaud... Ce ne sera rien... amusez-vous toujours.
GBOSEiLLON. Comment! c'est ce brave homme que j'ai pris pour une cruche; je suis sûr que je l'ai fêlé.
Pascal sort lentement soutenu par deux hommes.
MNI , eri/rari/. Trois heures bientôt, et Frédéric n'est pas encore parvenu à se débarrasser dfs frères Renaud. ..'pourtant l'instant approche , et si nous manquons cette occasion...
En ce moment on entend la musique et on voit reparaître sur les tréteaux du théâtre forain les ba/eleurs, ilont un paillasse, un groom battant du tambour et l'expliratcur. Tout le monde se précipite devant le ihcàlre et l'explicateur dit :
LESAi.TiMBANQiJE. Messieurs et mesdames, c'est pour avoir l'hontiour de vous prévenir que je \ais soumettre à la curiosiié de vos regards, non pasdrs ligures de cire , mesdames, non pas des animaux empaillés, messieurs, mais la seule et unitpio huitième mer\eille de la nature; l'incompariible nain Pantapolain, le même qui a fait l'admiration des cm|)ereurs, des rois et de monsieur l'a Ijoint du mai'e... O nain accuse un mètre cinquantecinq centimètres de moins que le maréchal Tom P()u<e... Combi<'n prenons nous pour voir un ."-pectacle aussi rare et aussi curieux... Rien, me.ssieurs, absolument rien, l'honneur de votre présence; vous pouvez entrer avec une entière confiance et sans rien payer; mais si vous êtes contents, si vous êtes satisfaits, vous donnerez en sortant le faible déboursé et la bagatelle de deux sons par personne après avoir vu, un sous pour me>isieurs les militaires non gradés et les bonnes d'enfants... Au bureau, prenez vos billets!... Allez, la musique. .. tuivez, sui\ezle monde!, suivez le monde..
Tout le monde entre eu foule; on se pousse; c'cl à qui entrera le premier; quand tous sont entrés la musique CMse.
LE PAILLASSE. Qu'oH féservc la loge de monsieur le maire.