SCENE PREMIERE
LAURENT DE MÉDICIS, seul d'abord, PIERRE
STROZZI, un instant après.
Au lever du rideau, Laurent est assis a la lablc de droite, • bsorbépar la lecture de quelques papiers. Un huissier ■ <uvre la porte du fond, montre Laurent à Pierre Struzzi,
déguisé sous une longue cape à l'espagnole. Celui-ci entre, vient sans bruit se placer derrière le lieutenant du Duc, et lui frappe doucement sur l'épaule.
lauuent, tournant la tête.
Eh quoi '. c'est vous, Strozzi ! dois-je en croire mes
[yeux?
Vous, exilé, proscrit, vous, banni de ces lieux, Oser y reparaître! et quand une parole, ïîn geste, un seul regard, d'une démarche folle. Peut vous faire expier les périlleux hasards, C'est ici, dans ces murs, au sein de ces remparts, ^ous la dent du lion, insensé, dans cet antre D'où ne sort pas qui veut, bien que sans peine on Que vous venez, bravant un pouvoir irrité, [entre, Risquer ou votre vie ou votre liberté?
Çà, quel jeu jouons-nous, mon jeune téméraire, Pour relancer ainsi l'aigle au fond de son aire? Et quel complot secret ou quel amour nouveau Cachons-nous sous les plis de cet ample manteau? Venons-nous pour le duc , ou bien pour quelque strozzi. rbe]Ie?
Pour Florence d'abord., c'est là ce qui m'appelle.
LAURENT
i'onc nous conspirons?
STROZZI
Oui.
Laurent, à part.
Qu'entends-je?
Ha„i.
,T Et c'est Laurent,
Moi, le bras droit du duc, son plus cher confident, Que par un tel aveu vous prenez pour complice?
STROZZI
Non : c'est Laurent, jadis l'ami de la justice, Le défenseur du peuple, et le plus ferme appui Des dro.ts saints que l'ingrat abandonne aujour-
Uurent, ce Médicis au cœur plein de noblÏÏT'" Le frère des Strozzi, l'ami de leur jeunesse De la vertu comme eux le zélé partisan • Je parle à l'homme enfin, et non au courtisan.
LAURENT
Et si, le courtisan étouffant en moi l'homme, i allais vous dénoncer, que diriez- vous?
n,,;™,.. ■ La somme
Jm met mes jours a prix, entre nous, ne vaut pas La honte qui naîtrait pour vous d'un faitsi bas.. D ailleurs ce serait là par trop mal reconnaître Le dévoument...
LAUREM-.
D'un fou. I
Laorenl !
STROZZI
Qui pour toi s'est fait traître,
LAURENT
Traître, vous?
STROZZI
f r.î.ro . r • • M0i' traître à mes sentimens,
-Ma fo, jurée, à l'honneur, aux sermens ' lr..llr,:,„, hommes, à Dieu, traltrea toutcenuUic ^ rentable enfant de la jeune Italie' Ecoute rjamaia toi, tu ne connus l'exil
: ■ •°«z*T^z™iï
Et suivi de tes vœux un nuage léger Qui sur l'aile des vents semblait s'y dirige*... Moi, partageant des miens les tristes destinée» Comme eux proscrit, ami, j'ai souffertcinq années. J'ai vu de ville en ville, un citoyen si grand : Tel qu'un hôte trop lourd, chaque jour émjgrant, Mon vieux père réduit au sort de Bélisaire. Prêta tendre son casque au denier populaire. Te dirai-je nos maux, nos soucis, nos dangers, Sous un ciel inclémcnt, sur des bords étrangers? | Te peindrai-je mes sœurs, ces frêles créatures, i N'opposant au destin ni plaintes ni murmures; ; Mes frères se formant au métier des combat! . , Et pour la liberté recrutant des soldats? | Un soir... je revenais alors de Barcelone. , Au nom des exilés, où vers une personne j Que je ne dirai pas pour sauver son honneur. I On m'avait délégué, moi, Pierre, ambassadeur. Mécontent et du maître et de ses fiers ministres. i Qui m'avaient éconduit, plein de penserssinistres, ! Je regagnais à pied et par de longs détours. j L'asile oùse cachaient les auteurs de mes jours.. I J'entre.Quevois-je,ôcieI!enentr'ouvrantlaporie>
Un vieillard a genoux près d'une femme morte : ! Clarice Médicis, ma mère, ce grand cœur, Etait morte en exil de honte et de douleur1 Acespectacle affreux : «Aquoi bon tant delarme- ' | » M'écriai-jesoudain.Vengeance,amis!auxarmes: » Charles-Quint nous trahit ; prouvons à l'univers » Quesansluinouspouvonsencorromprenosfers:.. | Je dis, et, le bras droit levé sur la victime. j Je jurai de briser le joug qui nous opprime. Mon père m'imita ; Benedetlo Pazzi, Ludovic Belmonte, Mario Manfredin'i, Tous les trois exilés, se firent mes complices: Sous la foi des sermens, aux plus affreux supplices Chacun de nous voua le lâche qui vendrait De bouche ou par écrit cet important secret; Et nous jurâmes tous de ne rien entreprendre Avant d'avoir frappé...
LAURENT
Qui?
STROZZI
Le duc Alexandre.
STROZZI
Avec cet homme un autre homme était mort Laurent, aussi coupable et digne d'un tel sort : L était toi: de tes jours nous avions faitlenombre • Lecorpsnepeuttombersansentraînersonombre ' Par nous tous condamné d'un seul et même aveu A côté du tyran, marqué du doigt de Dieu Tu périssais aussi : le conseiller intime Avait part à l'arrêt, ayant pris part au crime : Dans ce danger, pour toi, je me sentis touché; Cardans le juge, hélas! l'ami restait caché. « Oh! me dis-je tout bas, Laurent fût-il infâme, » De toutes trahisons eût-il noirci son ame, » Dans la fange du vice avec Je duc plongé, » De ses exactions, satellite gagé, " Eût-il, la nuit, couru l'orgie et la débauche,
LAURENT DE MEMCIS.
» Le jour, pris à deux mains le glaive qui nous
[ fauche, » Se fut-il fait l'effroi de tout bon citoyen, » Eût-il souillé sa couche et confisqué son bien! » Je nepuis, oubliant tous nosrapportsd'enfance, » Perdant l'ameet le corps, le tuer sans défense.» Ainsi me suis-je dit : et, trahissant l'honneur Pour l'amitié, vers toi je suis venu sans peur. Ta vie était à moi, j'en étais bien le maître; La mienne t'appartient : cours, va faire connaître A quels destins par nous le duc est réservé. Et perds, en le nommant, celui qui t'a sauvé.
Laurent, lui tendant la main.
Strozzi, voici ma main : ton dévouement sublime Mérite plus encor que ma voix ne l'exprime; Mais parle, etj'obéis... Quepuis-je, ami, pour toi?
Délivrer la patrie en frappant avec moi...
LAURENT
Quoi ! tu veux...
STROZZI
Si j'étais en présence d'un autre, De notre cause ici m'établissant l'apôtre, Je pourrais essayer, par quelque adroit tableau, D'enrôler dans nos rangs ce disciple nouveau : Mais qui la connaît mieux, cette cause si belle, Que toi, qui si long-temps, ami, lui fus fidèle? N'es-tu donc plus Laurent, ce fier républicain Banni par Clément sept de tout l'état romain ? N'es-tu plus ce héros, ce digne et noble émule Des Cinna, des Caton, des Gracques, des Rutule? Cet esprit ferme et droit, dans l'étude nourri, Qui fis de ces grands noms ton culte favori? Qui t'illustras comme eux par l'ardente pratique De toutes les vertus d'un citoyen antique; Et qui, jadis, voulant donner une leçon A nos fils, des Romains triste contrefaçon ! Décapitas la nuit tous les marbres de Rome, Ne laissant seul debout que Brutus ce grand
[ homme !
LAURENT
De tous ces temps, Strozzi, comme tu te souviens!
STROZZI
Je n'ai rien oublié... ni nos longs entretiens, Alors que vers le soir, assis aux bords du Tibre, Mous consultions tous deux les lois d'un peuple
[ libre ; Ni nos excursions sur le mont Aventin, Où Rome sans sénat vint camper un matin... Je me rappelle tout : je sais nos espérances, Nos discours, nos projets et nos saintes croyances; Ma mémoire est enfin telle qu'au premier jour. Fais comme moi, Laurent, souviens -toi... c'est
[ ton tour.
ladrent, avec entraînement.
Eh bien! oui; j'obéis à la voix qui m'appelle...
strozzi, les yeux au ciel.
Il restait dans son cœur une noble étincelle !
LAURENT
Je conspire avec toi.
strozzi, lui tendant la main.
C'est convenu...?
LAUR8NT, la prenant.
C'est dit.
srimZzr.
Devant Dieu ?
lacrent, tirant sa dague, dont la poignée est en croix.
Surle Christ ! etque jesois maudit.
Que je meure en ce monde et sois damné dans
[ l'autre.
Si Laurent jusqu'au bout ne demeure le vôtre! Les noms des conjurés? Manfredini, Pazzi, Belmonte, n'est-ce pas?
strozzi, déchirant une page de ses tablettes.
De ma main, les voici...
LAURENT
Où vous concertez-vous?
STROZZI
Au lion de Florence, Ce papier te le dit.
LAURENT
Quoi ! si près ?
STROZZI
Par prudence Nous avons à dessein choisi cette maison : Plus le danger est près, moins on a de soupço:i.
LAURENT
J'y serai dans une heure.
STROZZI
Une heure soit... j'y compte A mes amis, les tiens! c'est toi qui rendras compte, Pour les mieux étonner, de tout notre entretien ; Et jusqu'à ce moment, je ne leur dirai rien.
LAURENT
C'est bien.
STROZZI
Au revoir, frère ..
LAURENT
A bientôt.
Il tend la main a Strozzi et le reconduit ainsi enlace' jus qu'à la porte ; arrive' là, il tire sa dague, et dit :
C'est l'usage Que tout pacte d'honneur se scelle par un gage: Je ne puis mieux, ami, t'assurer de ma foi Qu'en te donnant ce fer... il est pur comme toi. Si je te trompe, un jour par tes mains qu'il te
[ venge ! STROZZI, la recevant, et tirant son poignard. Merci, frère. Voici mon poignard en échange.
Jl sort.