JEANNETTE, JULIE
JEANNETTE
Ce qu'on m'a annoncé est donc vrai?
JULIE
Quoi?
JEANNETTE
Eh ! mais dam ! votre mariage avec ce riche seigneur espagnol.
JULIE
Mais du tout, je ne l'épouse pas ; et si tu m'as trouvée si contente, c'est parce qu'il venait de me dire qu'il renonçait à ma main.
JEANNETTE
Ah!... Vous ne l'aimez donc pas?
JULIE
Non.
C'est singulier!
JULIE
Laissons cela... Tiens, parlons de toi : es-tu heureuse?
JEANNETTE
Oui; notre commerce va bien... Nous avons une belle boutique, un excellent coin ; une boîte de petite poste, trois becs de gaz... C'est trèsbrillant le soir... M. Biroteau réussit dans tout ce qu'il entreprend... Nous avons déjà la carriole d'osier pour porter le sucre dans la semaine et aller à la promenade le dimanche... Pour peu que cela continue, la calèche viendra à son tour. Vous voyez donc bien que je suis très-heureuse!
JULIE
Je Yois au moins que tu peux devenir riche.
JEANNETTE
Et quel autre bonheur voulez-vous que j'espère avec un pareil mari?... Ahl si mon cousin Henri... Mais n'y pensons plus; il a sans doute trouvé mieux là-bas... Et puis, d'ailleurs, il n'y a plus à s'en dédire : je suis madame Biroteau, et je dois prendre mon... mari en patience, avecl'cspèce de bonheur qu'il peut me donner... Eh! mon Dieu ! qui sait? s'il se mettait bien dans la tête de se faire aimer. . . Oh ! non, ça, ce serait trop fort!
JULIE
Mais il t'aime, lui?
JEANNETTE
Oui, d'un amour à lui, un genre à part.
JULIE
Il s'occupe Je sa femme?
JEANNETTE
Presque autant qucducoursdclacassonnadcet de la cannelle; c'est flatteur!
JOLIE
11 n'est pas jaloux?
JEANNETTE
Oh ! il a encore trop de confiance.
JULIE
En toi?
JEANNETTE
Non, en lui. Et puis il n'a pas le temps, ça vieiulra plus tard, il faut bien qu'il se complète.
JULIE
En vérité, je t'admire. Si tu n'es pas heureuse, au moins tu supportes ton malheur avec gailé.
JEANNETTE
Comment le supporterais-je sans cela? Mais ce n'est pas assez encore : ce qui étonne beaucoup de inonde, c'est que, malgré tout, j'ai résolu de rester sage; et M. Biroteau a tant de bonheur, que je ne désespère pas d'en venir à bout.
Tu es folle.
JEANNETTE
Heureusement!
JULIE
Je ne sais ; mais il y a en toi quelque chose que je ne puis comprendre: je te retrouve bien la même vivacité, les mêmes saillies qu'autrefois; mais ton esprit a pris une tournure... on se forme vite à Paris.
JEANNETTE
C'est vrai, surtout quand on a de bons maîtres.
JULIE
Des maîtres?
JEANNETTE
Oui, mademoiselle : aussitôt que j'ai reconnu mon ignorance, et ça n'a pas été long, j'en ai rouL'i, j'ai voulu m'en défaire et j'ai pris des leçons en cachette. On est content de moi; ça va très-bien, à ce qu ils disent, et je vois qu'ils ne mentent pas, puisque vous vous en êtes aperçue.
JULIE
Comment, tu as eu le courage ?...
JEANNETTE
Oui, vraiment; au moins, maintenant, si comme l'assure M. Biroteau, je dois devenir un jour une grande dame, je ne serai peut-être pas trop audessous de ma condition. Je mets déjà très-proprement l'orthographe. Le soir, je pince de la guitare dans l'arrière-boutique, et je chante la Folle de M. Grisar à faire tourner les meilleures têtes du quartier.
JULIE
Ah ! tu as pris aussi un maître de chant!
JEANNETTE
Sans doute, ce qu'il y a de mieux : un joli brun à moustaches. Il paraît que c'est très-bon pour la musique, les moustaches ; car tous ces messieurs en ont. Le mien a de plus les cheveux moyen
âge et une barbe longue de ça... jugez s'il doit être fort sur la romance!
JULIE, riant.
Et que dit M. Biroteau?
JEANNETTE
Que voulez-vous qu'il dise? Il demande combien ça coûte, voilà tout; et comme ce n'est paa trop cher... Par exemple, il aimerait mieux m'ciitendre chanter des complaintes, Geneviève de Brabant, l'ange Gabriel, le Juif errant, et tant d'autres!... car M. Biroteau possède à fond la complainte.
JULIE
C'est agréable.
JEANNETTE
N'est-ce pas? joli petit talent de société! Mais tenez, si vous m'en croyez, ne parlons plus de lui : c'est dangereux d'y penser trop long-temps de suite!
Voici ma mère.
JEANNETTE
Quel bonheur ! ( Courant au-devant d'elle. ) Madame la marquise.