‹ Magasin théâtralChapitre 1228 sur 1377 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

PATERSON; CLARA, assise et travaillant.

PATERSON , avec humeur.

Autrefois !... autrefois!... on ne sait jamais ce qu'ils veulent dire avec ce mot qu'ils répètent sans cesse. Que diantre ! nous le savons bien , les seigneurs d'autrefois ne sont pas ceux d'aujourd'hui : voilà toute la différence. Ces imbéciles m'impatientent avec leur mémoire entêtée et ridicule.

CLARA, avec tristesse.

Et que vous importe, monsieur?

PATERSON

Allons!... et vous aussi!... vous m'appelez toujours monsieur !... c'est milord qu'il faut dire. Mais vous êtes Française, et vous parlez comme à Paris ; je ne vous en veux pas. Cette bonne madame de Sainte-Agathe !... nous nous sommes intéressé à vos malheurs dès que le hasard vous a fait entrer ici après que les puritains eurent incendié votre monastère; et ce brave Robin, en vous retirant des flammes , en vous portant au château encore évanouie, nous a fait un véritable présent. Je ne vous reproche que votre mélancolie; cela me fâche: car, enfin , le séjour de ma maison vaut bien celui du couvent.

CLARA

H est des positions que tout le monde ne peut comprendre : orpheline, sans appui...

PATERSON

Enfin , vous nous avez dit qu'il vous restait un parent très dévoué.

CLARA

Oui, un seul ami qui m'a laissée en Angleterre, et dont je n'ai aucune nouvelle.

PATERSON

Et il y a longtemps de cela?

CLARA

Quinze mois passés.

PATERSON

Quinze mois! c'est tout juste l'époque de mon bienheureux mariage. Allons , prenez patience ; ma femme se félicite chaque jour d'avoir trouvé en vous une aimable dame de compagnie, et tant qu'il vous plaira vous aurez en ces lieux asile et protection.

On dit que ce château fut toujours hospitalier.

PATERSON.'

Assurément... et il est aujourd'hui plus illustre que jamais. Nous avons eu l'honneur d'y recevoir milord Protecteur, le grand Crotnwel !... quand il vint visiter cette province. Ma femme courut à sa rencontre, le força de descendre chez elle, d'y établir son quartier-général... Et que de soins pour lui plaire! que d'attentions! que de flatteries! 11 repartit enchanté de ma rusée compagne; et, depuis ce temps, c'est elle qui fait ma place de shérif : Cromwel lui écrit de sa main, et ils s'entendent ensemble pour la sûreté et la politique du comté. Oh! elle est d'une adresse, d'une habileté !...

CLARA

Elle avait donc bien envie de plaire à ce nouveau maître de l'Angleterre?

PATERSON

Comment, envie?... mais , depuis notre mariage, c'est une fureur, une passion !... elle n'en dormait plus. Je l'entendais la nuit soupirer pour Cromwel, et répéter sans cesse: « Ah ! que faire , qu'imaginer pour séduire cet homme et parvenir à mon but?... »

CLARA

Elle était déjà très bien dans son esprit ; mais le dernier service qu'elle vient de lui rendre va la faire jouir d'une grande faveur.

PATERSON

Je le crois bien... Quel heureux hasard ! et comme ma femme sut en profiter! Je me souviendrai toujours du grand coup de poin;; qu'elle me donna pour m'éveiller dans mon fauteuil , en s'écriant comme une folle : « Je le liens! je le tiens! Olivier Cromwel 1 est à moi ! Sa plus jeune fille qu'il atlore est venue dans nos campagnes par ordonnance des médecins ; elle s'est arrêtée dans un mauvais village :

I .m pur de mou château me donne beaucoup d'espoir... Je veux Ja guérir, cette «hère enfant. Vite, Robin, mes chevaux , mon carrosse ! Et le soir même elle m'apporta ici la

petite fille pour la soigner jour et nuit, en écrire à son père, et la lui ramener bientôt après à Londres, leste comme une biche, fraîche comme une rose, et joufflue comme un chérubin!... Aussi, au retour de ma femme, je m'attends à toutes les grâces. Où ma fortune s'arrêterat-elle? je n'en sais rien : c'est embarrassant.

CLARA

En effet, rien ne manque à votre bonheur.

PATERSON

Rien, absolument rien. Je suis riche et noble seigneur; je goûte les plaisirs tranquilles d'un châtelain : je dîne bien , je soupe de même , et je vais aller me coucher avec des ide'es riantes quand j'aurai savouré le dernier verre de mon flacon du soir. Faites , je vous prie, fermer les portes du château ; que tout le monde se retire, et qu'on se gaule bien de troubler mon sommeil !... Au retour de ma femme, nous aurons assez de bruit dans la maison : reposons-nous en attendant.

A demain, monsieur.

PATERSOH.

Donne nuit.

CLARA, bas, en sortant par la droite. Que le ciel soutienne mon courage !

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