‹ Magasin théâtralChapitre 133 sur 1377 · LL1L · texte numérisé non relu

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HENRi, Mm* DE BRÉCOURT, JULIE, ÉLISE, 1NÉIUS, M™ DE CESANNE.

M.ivis , à pari. Quel peut être son dessein ?

Mmc de CÉSANNE. J'ai peine à m'expliqner. . .

JULIE. Oh! je m'y attends, madame, ma conduite va vous paraître bien étrange ; elle choque tous les usages. Une femme attaquée dans sa réputation quitte la place le front baissé , et s'en va misérablement périr du trait qui l'a frappée ; tandis que son ennemie reste victorieuse sur le théâtre même de son triomphe!.. Mais aujourd'hui, madame , ne sera pas comme hier!.. {Se tournant vers Mme de Brécourt.) Madame la marquise, ne pensez-vous pas qu'il y aurait moins de fausses amitiés , moins de noirceurs et de perfidies, si chacun avait le courage d'aller au fond des choses , de chercher l'accusateur , d'aller droit à lui, et de lui dire à voix haute, en présence de tous : Vous êtes un calomniateur.

Mme DE Césanne. Comment? qu'est-ce à dire?...

JULIE. Je ne vous ai pas nommée , madame... mais ce que je veux qu'on fasse , je le fais. C'est à vous maintenant que je m'adresse , et je vous le dis : Vous m'avez calomniée.

Mme DE CÉSANNE. Moi! madame!

JULIE. Vous, madame de Césanne ! Cette fois je vous nomme, devant mon mari , devant ma fille !... vous m'avez calomniée!

Mme DE CÉSANNE. Allez-vous, par hasard, me jeter dans vos procès, m'appeler devant vos tribunaux!...

JULIE. Le tribunal est ici, madame! mes juges, les voici!... Voyons, n'aviez-vous pas une lettre entre les mains hier au soir! Achevez de convaincre madame la marquise! Ce que vous avez dit, ne le répéterez-vous pas? voilà mon mari , voilà ma fille, voilà mes juges!..

Mme de Césanne. Patience... madame!., je vais avoir l'honneur de vous répondre. Ce que j'ai dit, je vais le répéter.

JULIE. Voyons, madame...

Mme de Césanne. Madame la marquise de Brécourt est venue me faire part d'un projet de mariage entre mademoiselle Elise et M. le duc de Theyal. Son amitié m'a consultée; devais-je trahir sa confiance? Vous passiez pour veuve ; j'ai dit que vous

étiez mariée : est-ce médisance, madame? J'ai dit que depuis quinze ans une séparation existait entre vous et votre mari : estce calomnie? J'ai dit que vous placiez toutes vos espérances dans un divorce prochain : est-ce mensonge , madame? Peutêtre entrait-il dans vos vues de faire mystère de tout ceci? Chacun interprète son devoir suivant sa conscience ou ses intérêts. J'ai rempli le mien , madame ; voilà mon crime.

JULIE. Ah! si vous n'aviez dit que cela, je courberais la tète. Mais ce que vous avez dit encore, que vous ne répétez pas; ce qui est calomnie , mensonge , madame , c'est que M. Préval est mon amant! que je suis sa maîtresse ! Vous 1,'avez dit! (Se tournant vers M. de Néris.) Et vous , vous l'avez cru, malheureux homme que vous êtes!

NÉRIS. Ah ! madame !

JULIE. Vous l'avez cru ! C'est votre seule excuse , c'est votre seul refuge pour briser le lien qui vous attache à moi. Car j'ai bien pu céder à un mouvement de dépit et de vengeance ; mais , de mon propre consentement, vous ne m'amènerez jamais à un divorce! jamais! entendez-vous, monsieur! Du jour où j'ai mis ma main dans la vôtre , j'ai formé un nœud qu'il n'appartient pas aux hommes de rompre!.. Je ne veux pas de ma liberté!., elle ferait ma honte!.. Jamais je ne quitterai votre nom , et notre union n'aura pour terme que la mort !. . Ah ! que ne suis-je, comme hier, sous ces regards qui me dévoraient; je leur montrerais ce témoin qui vous confondra tous! Voilà ma fdle qui, pendant quinze ans, ne m'a pas quittée!... M. Préval m'aime!., et qu'y puis-je faire, moi?.. Le monde envenimera donc tout! on ne pourra donc croire à l'amitié, au dévouement!.. Mais quelle idée certaines femmes ont-elles donc des femmes?.. Et le devoir! et la pudeur ! et ma fdle ! ma fille qui était là, nuit et jour, à mes côtés! Mais comment donc prouver qu'on est honnête femme?., l'on n'a pour soi que sa vie tout entière ! Non , non , je n'ai ni à rougir, ni à pleurer! je n'ai besoin du pardon ni de la pitié de personne!.. Madame la marquise, je ne suis pas infâme! personne n'a le droit de dire de moi : Cette femme est infâme!

Mrae DE BRÉCOURT, lui sautant au cou.

Ah! vous êtes bien cette Julie que j'avais devinée!... Oui , oui, vous êtes ma fille ! que je vous embrasse! que je vous embrasse encore !

julie. Merci, merci, madame la marquise!.. Mais ce n'est point asiez... et mes

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torts à moi, puis-je les oublier? Non, non! Ah! le courage que j'ai trouvé pour nie défendre ne me fera pas faute pour m'accuser ! IMa fille, il faut que tu le saches , en me mariant j'ai voulu garder toute mon indépendance! moi , une enfant , j'ai livré mon ame à toutes les fureurs de l'esprit de parti ! Ton père , je l'ai attaqué, blessé dans ses souvenirs, dans ses croyances, dans sa gloire. Cette gloire, qui devait être la mienne, j'ai voulu la flétrir! j'ai voulu rabaisser tout ce qui est en vénération parmi les hommes : l'honneur, le dévouement, la fidélité! J'ai renié mon appui, mon protecteur ! c'est à moi qu'il doit son exil ! c'est moi seule qui suis cause de tous ses maux ! . . Pardon , Armand , pardon ! c'est à moi de m'humilier Tj'ai eu tort, je me repens, pardonnez-moi!..

NÉRIS, lui ouvrant ses bras. Ah ! Julie ! Julie!

JULIE. Je suis donc vengée! je puis donc me montrer entre ma fille et mon mari !

élise. 0 mon Dieu! que je vous remercie !

Mme DE Brécourt. Henri, prends la main de cette enfant, prends-la avec toute sécurité. La conduite de la mère te répond de la fille.

iienri. Ah! ma mère!., ah! mademoiselle !..

JULIE , à Mme de Césanne. Je ne vous retiens pins, madame. Yous pouvez raconter tout ce que vous venez de voir et d'entendre. Je n'ai qu'un regret, c'est que toutes les personnes qui se trouvaient ici hier au soir n'en aient pas été témoins comme vous!

Mme DE CÉSANNE. Elles n'y perdront rien, madame, soyez-en bien sûre! Voici l'heure où tout le monde va se rendre au déjeuner ; je serai trop heureuse de réparer tous mes torts en publiant une réconciliation aussi franche et aussi édifiante !

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