SCÈNE IV
MARION, CINQ-MARS, entrant doucement par la porte secrète, SENNETERRE, caché sur le balcon.
cinq-mars, .sans voir Marion.
Parbleu! il n'y arien de tel que de surprendre lesgens, et je vais...
marion, àpart.
C'est Cinq-Mars! (Haut.) Où allez-vous donc, monsieur d'Effiat?
CINQ-MARS
Ali ! diable! je n'avais pas vu. (IJaut et éclatant de rire.) Ah! ah! ah! je t'ai fait peur, ma belle, hein?...
MARION
Moi! non... mais qui vous a donné cette clef ?
CINQ-MARS
On ne me l'a pas donnée, je l'ai prise...
A qui donc?
CINQ-MARS
A quelqu'un qui la tenait de loi, friponne!
MARION
Comment?
CINQ-MARS
Oh ! c'est une aventure impayable, et dont on ferait rire le roi lui-même , s'il pouvait jamais rire... Imagine-toi que ce vieux cafard de cardinal... marion, effrayée.
Qu'est-ce que vous dites?
CINQ-MARS
Bah ! il n'est pas là... c'est bien le moins qu'on se dédommage en son absence. Ce damné hypocrite, donc, me fait appeler ce matin, pour m'adresser la plus belle mercuriale... sur certain mariage avec une de ses nièces... que je hais aussi cordialement que lui-même... sur mes folies, mes assiduités auprès d'une personne que tout homme qui se respecte et quia l'honneur d'appartenir au roi ne devrait jamais fre-quenter. (Mouvement de Marion.) C'est le saint personnage qui parle. Tandis qu'il continuait... avec une complaisance et une onction tout-à-fait édifiantes... mes yeuxdistraits, qui erraient à l'aventure, tombent sur l'étiquette d'une petite clef oubliée entre de vieilles paperasses... Je lis du coin de l'œil : Petite porte de la rue des Tournelles. » Je devine; je m'en empare furtivement, et, abrégeant ma visite, je remercie le bon cardinal de ses sages conseils ; je me félicite d'avoir trouvé chezluitoutce qui pouvait memaintenir dans le chemin delà vertu... et je me sauve bien vite, de peur de lui rire au nez!
C'est une erreur... jamais je n'ai donné...
CINQ-MARS
Si fait! si fait!... quand il venait le consulter... sur des affaires d'état... Mais cela m'est égal, ilne quitte plus son fauteuil... et je garde la clef
MARION
Pourquoi faire?
CINQ-MARS
Pour le surveiller, quand tu défends ta porte de si bon matin.
MARION
Encore jaloux?...
CINQ-MARS
Non, non, je ne le suis pas, vrai!... D'abord lu m'aimes, c'est convenu... et si j'avais un rival un peu sérieux, ce serait bientôt fini! Si c'était un gentilhomme qui en valût la peine, je le tuerais,
LA MARQUISE DE SENNETERRE
cela va tout seul... Si c'était un homme obscur... un homme comme tout le monde... la lîastillca de petites chambres fort commodes.
maiuon, regardant le rideau et à part.
Ah! mon Dieu ! (Ilaut.) Se faire aimer par lettre de cachet !
cinq-mars, souriant.
Je n'en ai pas besoin, n'est-ce pas ?
MAIUON.
Je ne dis pas cela.
CINQ-MAPS
Mais tu le penses, et tu as raison, parce qu'enfin je n'ai pas un amour-propre ridicule, je me connais; mais je no vois pas trop qui tu pourrais me préférer.
maiuon, à part, regardant le rideau.
Au fait, il ne peut pas le voir.
CINQ-MARS
Sans compter que je ne me crois pas facile à tromper.
MARI ON
Oh! vous avez une pénétration!...
cinq-mars, s' asseyant près de la table. Non; mais je me rends justice marion, à part.
Allons, le voilà qui s'établit... et ce pauvre Léonard...
cinq-mars, l'observant.
Décidément, tu parais contrariée... tu voulais être seule?
MARION
Peut-être !
cinq-mars, tendrement.
Pour penser à moi?
MARION
cinq-mars, d'un air de doute.
Hum!...
MARION
Vous savez que je suis la franchise même.
cinq-mars, se levant.
Alors, tu attendais quelqu'un ;
MARION
C'est possible!
cinq-mars, s'animanl.
je saurai qui.
MARION
Cherchez. {Avec intention.) Peut-être ce jeune peintre...
cinq-mars.
M. Léonard?... Oh! ce n'est pas celui-là qui m'inquiète.
marion, à part.
C'est toujours comme cela. (Ilaut.) Je le trouve très-bien.
CINQ-MARS
Ta, ta, ta !... c'est pour me donner le change; maisjenesuis pas dupe, et j'épierai si bien tes démarches... (Voyant Marion le regarder en silence.) Qu'est-ce que c'est que cet air de compassion?
MARION
Franchement, monseigneur, vous croyez que, si
j'aimais quelqu'un, jonc trouverais paa moyeu de le lui dire4dpvant vous?
cinq-mars, outre Celui-là serait fort.
MAIUON
Ne m'en déliez pas !
cinq-mars, ému.
Si, parbleu, je t'en défie!... ou plutôt, voyous, Marion, ne plaisantons pas, que diable! je n'ai pas peur-.-raais il y a des bornes à tout. marion, froidement.
C'est ce que je pense, monseigneur. (Se croisant les bras.) Où avez-vous soupe hier?
cinq-mars, inquiet.
Où j'ai soupe?... mais...
MARION
Avec Marsillac etBeaufort?
cinq-mars, inquiet.
Hum ! c'est possible!
maiuon , lentement.
Il y a eu un impertinent qui s'est vanté...
cinq-mars, vivement.
Non, non, permettez!... ça ne s'est pas passé ainsi,
marion.
Ah! l'impertinent estde votre connaissance?
cinq-mars, troublé.
Du tout!... c'est-à-dire... voilà... c'est Beaufort qui a prétendu... et je nel'ai pas démenti aussi formellement... que je l'aurais dû... parce que c'est si gauche de dire : « Mon Dieu, non... je vous assure... il n'y a rien. » (D'un air tendre.) D'ailleurs, je ne me suis trompé que de date, et l'avenir se chargera de me justifier.
11 veut lui pruiiiirela main.
marion, sèchement et allant s'asseoir à la toilette. Je ne crois pas, monseigneur.
CINQ-MARS
Allons, tu vas le lâcher pour une misère ; quand je me repens, quand je suis prêt à abjurer mes torts à tes pieds!
marion, regardant lerideau.
C'est tout ce que je demande!... Abjurez, monsieur! abjurez... à haute et intelligible voix!;.. cinq-mars, kii genou en terre.
Eh bien! oui... là!... je lecoufesse!... j'ai menti effrontément.
marion, riant.
Vous avez menti!... répétez bien cela...
cinq-mars.
Eh, mon Dieu! lu le sais mieux que moi... toi, qui te fais un jeu de mes tournions!... car enfin, je ne sais par quel caprice... je suis peut-être le seul... (-se reprenant) non, je vcu.vdirc que je suis l'amant le plus maltraité...
marion, riant.
Oh! vous exagérez!...
cinq-mars, n'animant.
Non!... il n'y a pas de quoi rire!... Je veux que le ciel m'écrase si j'ai jamais reçu ia plus légère faveur!..
MAGASIN THEATKAL.
marion, riant aux éclats et se renversant dans son
fauteuil.
Ab! vous êtes charmant !...
senneterre, soulevant un peu le rideau qui retombe
aussitôt
Qu'ai-jc entendu?
cinq-mars, à Marion.
Eh bien! voyons!... tu me pardonnes!...
marion, se levant.
De toute mon ame!... vous y avez mis tant de grâce!... (Elevant la voix.) Et j'espère maintenant que votre parole doit convaincre les plus incrédules.
cinq-mars, frappé.
Que dit-elle?., (vivement.) Sot que j'étais!... il y a quelqu'un caché près de nous.
marion, alarmée.
Comment, monsieur?
cinq-mars, furieux.
Malheur à lui!... (Courant àla porte à gauche.) Dans cette chambre peut-éire?... non!... (Regardant la fenêtre.) Mais ce rideau?...
marion, à part.
O mon Dieu! (Haut. 'S Si vous y regardez!...
cinq-mars, levant le rideau.
Personne !
marion, à part.
Il a disparu... au risque de sa vie! ah! que c'est bien!.. (Haut et après un silence.) Avez-vous trouvé, monseigneur?
CINQ-MARS, COnfUS.
Je suis d'une maladresse impardonnable!.. Elle va être furieuse!... (Haut.) Marion...
Ah ! laissez-moi...
CINQ-MARS
Je ne le croyais pas, je te jure!... c'était seulement pour voir... (Palclinant.) Allons, allons... ne me tiens pas rigueur! je ne pourrai venir chercher mon pardon que demain... je suis de service au Louvre toute la journée, et voici l'heure. marion, d' tin air peiné.
Ah! on ne vous verra pas d'aujourd'hui?...
CINQ-MARS
Mon Dieu ! non
MARION
Alors je vous pardonne!... mais vous êtes bien l'homme le plus injuste...
CINQ-MARS
Oui, oui... désormais... une confiance aveugle! (D'une voix caressante.) Dis donc, tu n'iras pas à ce bal masqué de l'ambassade d'Espagne, n'est-ce pas?
MARION
Oh! non.
CINQ-MARS
Tu as raison, une cohue!... Qu'est-ce que tu feras ce soir?
marion, d'un air indifférent.
je resterai chez moi.
CINQ-MARS
C'est ça... ne vois personne... làclic de te distraire!... Adieu, Million.
marion, regagnant sa toilette.
Adieu, monseigneur.
cinq-mars, allant prendre son chapeau sur la table.
J'étais bien sûr qu'elle ne pouvait pas me tromper! (Il aperçoit l'épée de Léonard qui est restée sur le fauteuil au fond. A part.) Que vois-jc?... une épée!... j'étais joué.
MARION
Qu'avez- vous donc?
cinq-mars.
Rien... je m'en vais... (Âpart.) On s'est esquivé, c'est clair! si je fais un éclat, elle m'échappera encore par un mensonge!... Et mon service qui m'appelle... (Regardant l'épée.) khi un nœud d'argent... je la reconnaîtrai.
marion, souriant.
Vous avez bien de la peine à prendre votre parti. cinq-mars, «e contenant.
Oui... quand on renaît au bonheur, à la confiance!... (A part.) J'étouffe de fureur... (Ilaul.) Adieu, ma toute belle! (A part.) Je trouverai moyen de revenir et je saurai... (Lui baisant la main.) Adieu, ma chère, ma fidèle Marion!
Il sort en regardant l'e'pée et en faisant à la dérobée une menace du doigt à Marion.
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