SCÈNE VII
MARION, HENRIETTE, la figure couverte d'un loup.
Henriette, à part et tremblante.
C'est elle!... Mon Dieu!... je n'oserai jamais... Une démarche si extraordinaire!... Une femme mariée venir demander conseil à MarionJ... mais je n'y resterai qu'un instant.
marion, se retournant.
Approchez, madame, approchez!...
Henriette, faisant quelques pas.
Le cœur me bat...
Marion, à part.
Est-ce qu'elle va garder son masque? (Faisant un geste pour le lui oter.) Souffrez d'abord que je vous débarrasse...
HENRIETTE, émue.
Pardon!... j'aurais désiré...
MARION
Me priver du plaisir de voir les personnes que je reçois?... Impossible! (A part.) Elle est peut-être iaide!... (Henriette Ole son loup.) Non, de beaux yeux... le regard timide... les modes de l'an passé! (Haut.) Vous venez de province?
HENIUETTL.
Oui, madame.
MARION
J'ai beau chercher dans vos traits...
Henriette, tremblante.
Je n'ai pas l'honneur d'être connue de madame.
Et vous venez me demander?...
HENRIETTE
Oh! un grand service! mais je ne sais comment vous expliquer... comment vous apprendre... Vous allez me trouver bien sotte, bien ridicule... il faut me pardonner, madame, je n'ai jamais vu le monde... (Essuyant une larme.) Et je suis si malheureuse !
marion, touchée
Un effet, vous êtes tremblante., ces yeux pleins
de larmes... (Lui prenant la main.) Pauvre enfant! vous m'intéressez. Allons, allons, dites-moi ce que vous désirez, et si c'est en mon pouvoir... Henriette, respirant.
Ah! que je vous rcmcrciedc m'encourager!... je crois que j'ai moins peur. (S' enhardissant.) Eh bien donc! vous saurez qu'une personne qui m'est bien chère...
marion, d'un air d'intelligence.
Votre amant, n'est-ce pas?... cela va sans dire. Henriette , déconcertée.
Monam... (A part.) Je ne pourrai. jamais m'habituer à ce mot-là. (Haut.) Cette personne, en qui j'avais placé tout mon bonheur, toute ma vie! me délaisse, m'abandonne !
MARION
Une coquette qui vous l'enlève? on ne voit que cela!... Vous êtes sûre qu'il en aime une autre?
Je ne puis en douter. Un bon vieil oncle, le seul parent qui me reste, m'écritque, depuis son arrivée à Paris, ce jeune homme ne bouge plusdechezune femme don' il n'a pu savoir le nom, mais qui doit être très-dangereuse! Mon oncle m'engageait à venir bien vite défendre mes droits... puisil ajoutait : « A quoi bon, pauvre enfant ? si vous étiez coquette, » vous pourriez essayer de lutter ; mais on n'apprend » pas cela au couvent, et l'on a tort, car c'est la » base de l'éducation des femmes. »
MARION
Un homme de sens, monsieur votre oncle.
HENRIETTE
Cela m'adonne uneidée, extravagantesans doute; mais je m'y suis attachée comme à ma dernière branche de salut. Ce qu'on ne sait pas, me suis-je dit, on peut l'apprendre. Si quelqu'un m'enseignait cet art si difficile de séduire, déplaire... qu'il aime tant, puisqu'il va lechercher près d'un autre!... je pourrais peut-être à mon tour l'enlever à ma rivale... retrouver sa tendresse! (Hésitant.) Mais il faudrait quelqu'un de bien habile... de bien bon... et je suis venue à vous, madame.
marion, prête à éclater de rire.
Quoi! sérieusement... c'est pour que je vous apprenne...
Henriette, naïvement.
Je n'ai fait le voyage que pour cela.
marion, éclatant.
Ah ! ah ! ah ! c'est trop plaisant.
Henriette, les mains jointes.
Oh! je vous en supplie, ne me refusez pas... je n'en ferai pas un mauvais usage! J'entendais dire bien du mal de vous, les femmes surtout... parce que vous vous faites aimer de tout le monde. Moi, j'ai pensé que celle qui possédait un pareil secret pouvait seule me sauver. Puisqu'elle est aimée, me disais-je, elle doit être heureuse, et si elle est heureuse, elle aura pitié de moi. (L'admirant.) Mais depuis que je vous ai vue, je n'ai plus tant d'espoir, et je crains bien que votre secret ne soit | pas de ceux qui se donnent.
marion, fiante.
Vraiment? Elle a un air do bonne foi qui ine louche. (Haut.) Franchement, mon enfant, je ne m'attendais pas àprofesser... mais celte confiance ingénue, cet abandon... (En confidence. ) Et puis vous l'avezdeviné... j'aime, je suis heureuse... et je voudrais que tout le monde le fut.
HENRIETTE, UVeC joie.
Vous consentez?
marion, lui tendant la main.
Volontiers! (Â part.) Au fait, c'est original!.... Je ne serai pas fâchée de laisser quelques élèves! (Haut.) Asseyons-nous.
Henriette, s' asseyant près d'elle Que vous êtes bonne!
marion, souriant.
C'est ce qu'ils disent tous. ( D'un air grave. ) Vous sentez, mon enfant, qu'il faut me parler comme à votre confesseur.
Henriette, souriant.
Ce n'est pas tout-à-fait la même chose cependant.
marion, de même.
Mon Dieu, si!... Je ne- vous demande pas votre nom, celui de votre amant... Quand on vient chez Marion avec tant de mystère.. . (Geste d'Henriette.) Vous craignez votre famille?... c'estbien! c'est tout simple, ça ne me regarde pas, et j'ai trop degénérosité pour vous faire payer le service que je veux vous rendre. Mais voyons un peu : la coquette qui vous l'enlève, vous n'avez pu découvrir... Henriette, naïvement.
Pas encore; il parait qu'il y en a beaucoup à Paris?
MARION
C'est effrayant! surtout depuis que les dames de la cour s'en mêlent.
HENRIETTE
Oh! ce doit être la plus redoutable! peut-être mademoiselle de Lenclos.
MARION
Hum! nous aurions de la peine alors... Peste! Ninon! c'est le grand cordon de l'ordre!... N'importe, contez-moi tout... Comment cela a-t-il commencé? Il vous aimait d'abord éperduincnt?
HENRIETTE
Ah ! il semblait ne respirer que pour moi ; et juge:-, si j'étais heureuse de sa tendresse, moi qui, élevée dans la retraite, au couvent, n'avais aucune idée d'un sentiment si doux et si nouveau ! Aussi, dans la crainte de perdre un seul instant de notre bonheur, j'éloignais les importuns, je ne recevais personne; nous étions toujours seuls.
MARION
Voilà déjà une faute capitale.
C'était pour lui plaire... Au bout de quelques mois cependant, il me sembla distrait, rêveur; il s'absentait souvent pour régler des comptes avec ses fermiers.
marion, à part.
Ou avec ses fermières.
11I.NR1ETTE.
Alors je ne le quittai plus ; cela lui donna dcl'humeur; il devint brusque, emporté... il critiquait sans cesse mon esprit timide, mes manières gauches. Je pleurai, il se fâcha!... Alors, je l'avoue, dans mon désespoir, je perdis patience; pour la première fois je me plaignis, je l'accablai de reproches ! Il s'écria qu'il ne pouvait plus vivre ainsi. «Ni moi non plus, lui dis-je, je suis trop malheureuse!... » Le croiriez-vous, madame? il partit pour Paris, et auboutdetrois mois, uneseulelettre!... une seule! qui me déclarait quenous nous étions trompés, que nos caractères ne se convenaient pas, et qui osait me proposer...
MARION
De tout rompre?
HENRIETTE
Oui! une séparation!... (À part Ml l'avait signée, l'ingrat!... Je la lui ai renvoyée. (Haut.) Jerépondis que jen'y consentirais jamais, que je l'aimerais toujours, etque son ingratitude ne pourrailéteindre un amour qui ne finirait qu'avec moi!
marion, se levant.
Ah ! quelleécole!... Assez, assez, machère,je connais la cause de vos chagrins.
Henriette, interdite.
Comment! vous savez?...
marion, baissant la voix.
Sans doute! vous l'aimiez trop.
HENRIETTE
Et le moyen de le ramener?
MARION
C'est de l'aimer moin?.
HENRIETTE
Il n'y en a pas d'autres?... celui-là serait trop difficile.
MARION
Il fautle feindre!.. Voyez-vous, mon enfant, les hommes n'ont de constance que pour les femmes qu'ils craignent de perdre. Le trésor le plus précieux, fut-ce l'amour d'un ange, n'a plus de prix pour eux dès qu'ils en sont certains; mais qu'ils soient inquiétés dans leur possession, et le trésor leur redevient plus cher que jamais.
HENRIETTE
Ainsi, vous pensez que j'aurais du...
MARION"
Ne point vous isoler; recevoir vos amis, vos voisins, vous entourer d'adorateurs.
HENRIETTE
J'entends bien... mais où en trouver, des adorateurs?
MARION
Partout! il y en a toujours... Un sourire, un regard, lancés à droite, à gauche. Tant pis sur qui ça tombe... on prend ceux des autres.
HENRIETTE
Elles doivent jeter les hauts cris?
MARION
C'est là le joli! Règle générale, ma chère, entre femmes pointdc pitié !... on s'embrasse et on s'enlève un amant; c'est reçu.
LA MAROI ISK 1)!; SENNETERUE
HENRIETTE
Ah ! quel momie horrible !
marion .
Mais non; c'est le beau monde i
HENRIETTE
Mais eomment entretenir sans danger l'amour 4e tant de personnes que l'on ne veut pas aimer; car on ne peut pas les aimer tous;
MAIUON.
Nous avons plusieurs moyens. D'abord (et ceci est la base du système), au milieu de cette foule d'adorateurs, on en choisit un... le plus insignifiant, mais d'une patience à toute épreuve... qui est toujours là, prêt à profiter en apparence du plus léger refroidissement de ses rivaux; sa vue seule entretient les craintes, irrite les amours-propres, eni-' pêche les défections... C'est ce que j'appelle Vcpouvantail.
L'épouvantail!... mais son utilité doit le rendre plus exigeant?
MARION
Non , parce que de sa nature l'épouvantail espère toujours et n'obtient jamais. D'ordinaire, il est vieux etlaid. Vous verrez le mien, le commandeur de Lonjumeau... Il est très-convenable!
HENRIETTE
Il ne se décourage pas?
MARION
Du tout!... c'est un souffre-douleur perpétuel!.. c'est une place de confiance.
HENRIETTE
Et les autres, s'ils deviennent trop pressais?
MARION
On les éloigne par une promesse, une querelle! ou on leur parle mariage!... ça les calme tout de suite. Cela m'a parfaitement réussi avec ce pauvre Cinq-Mars. Je lui ai signifié que je ne lui appartiendrais que lorsque je porterais son nom... Il a eu une peur!... s'il m'avait prise au mot, j'étais perdue. Après cela , il y a mille autres petites ruses : les larmes, les éclats de rire, les spasmes, les migraines, les évanouissemens..
Henriette, étourdie.
Ah! comme c'est compliqué... jamais je ne m'y reconnaîtrai.
marion, souriant.
Bon! avec des dispositions... et vous devez en avoir! Des yeux comme ceux-là.
Ce n'est pas la bonne volonté qui me manque; mais comment retenir tant de détails?
MARION
Oui, je conçois... si vous pouviez me voir agir, on saisit bien mieux... (Frappée d'une idée.) Eli! mais qui vous empêche de passer la journée avec moi?
Henriette, troublée.
Ici?... chez vous?
MARION
Pourquoi pas? Vous n'êtes connue de personne à Paris Je vous présenterai comme une jeune
tîame que j'attendais de Lorraine cl dont le voyage est retardé.
HENRIETTE, CLVCG fillhi > rus.
Oh! non! je ne puis... je craindrais d'abuser...
MARION
Du tout, ce sera charmant!... D'ailleurs je me suis prise d'affection pour vous, et je ne veux pas laisser votre éducation incomplète. Un tour à la Place-Royale, ce soir le bal masqué, cela vous avancera beaucoup!... Vous me verrez au milieu de ma cour, comme je gouverne tout cela, comme je maintiens l'équilibre... car l'essentiel est de ne jamais perdre un seul de ses sujets
HENRIETTE
Mais ceux qui s'impatientent... qui menacent de s'en aller?...