SCENE VI
Les Mêmes, L'AFFRANCHI, puis MESSALINE.
l'affranchi.
Celle qui suit toujours l'esclave nubienne Désire te parler à l'instant.
CHEREA.
Qu'elle vienne.
L'affranchi sort.
Toi, dans ce cabinet entre pour un instant, Et lu sauras bientôt le destin qui t'attend.
Allant au-devant deMcssaline, nui est voilée. Salut à la beauté solitaire et voilée Qui, pareille à Phœbé, sur sa route étoilée Se levant radieuse à mon humble horizon, De sa douce lumière éclaire m'a maison.
Soulevant sou voile.
Permet-elle un instant que de son beau visage
Le souffle de l'amour écarte ce nuage,
Et que ses traits chéris, éblouissant mes yeux,
Du bonheur d'un mortel rendent jaloux les Dieux?
HESSAL1NE.
Oui; mais, hélas! ce soir ta déesse fidèle, Ami, ne Conduit pas les plaisirs avec elle; Toutcn'uitn'cstpoinl calme et sercineen soa cours Et la terreur parfois enchâsse les amours!
i il CREA.
Cette sédition n'cst-elle point calmée, Et ma reine poui elle en cst»cllc alarmée?
MESSALINE
Ohl non... La liberté n'a pas de si longs cris;
La révolte est muette, et ses deux chefs sont pris ,
Et comme elle des dieux la colère amortie
A permis aux vaisseaux d'entrer au portd'Ostie;
Mais ces dangers passés d'un autre sont suivis,
El j'accours, Cherea, pour t'en donner avis I
A l'heure ou tout était prêt pour notre vengeance
Où tout avec nos cœurs semblait d'intelligence,
Où le complot pouvait, au résultat conduit,
Après tant de retards, éclater cette nuit...
Par une circonstance imprévue el soudaine,
Il se peut que César échappe à noire haine.
CHEREA.
César nous échapper!... Soupçonnerait-il...
MESSALINE
Non.
César, j'en suis certaine, est encor sans soupçon!
CHEREA.
Eh bien! s'il est ainsi, qu'avons-nous donc à craindre?
Cet amour que tu dis si fatigant à feindre N'ouvre-t-il pas toujours à nos desseins secrets Yn facile chemin pourentrer au palais?
Et lorsque Messaline aux gardes s'est nommée, Son nom n'ouvre-t-il pas toute porte fermée?
MESSALINE
Oui, hier encor ce nom était un talisman; Mais depuis ce matin il en est autrement, Et c'est un autre nom que, dès ce soir peut-être, Les gardesdu palais apprendront à connaître.
CHEREA.
Que dis-tu?
MESSALINE
Que César, changé dans un seul jour, S'est tourné tout entier vers un nouvel amour, Et que ce sentiment a déjà sur son ame Un pouvoir absolu.
CHEREA.
Quelle est donc cette femme Qui mêle â nos projets son amour ravisseur?
MESSALINE
Lue enfant de seize ans, qu'ilappelle sa sœur,
Depuis deux ou trois jours à Lîaïa revenue,
De moi comme de tous jusqu'alors inconnue,
Qui restait a Narbonne, en Gaule, et que de là
A ramenée à Home un certain Aquila ;
Vois-tu. ..c'est contre nous quelque complot infâme
Qu'il nous faut déjouer.
AQUILA, a la porte du cabinet.
Que dit donc cette femme?
M C s s A UNE.
Enlevée à sa mère, elle fut ce matin, Malgré ses cris, ses pleurs, conduite au Palatin, Où César près de lui l'a cachée, et peut-être Des ce soir...
aquila, s'élançant en m- ne.
Parle Styx! un homme, as-tu dit, maître, Pour frapper l'Empereur te manquait aujourd'hui; Ce! homme, le voilà; \cux-tu toujours de lui?
MESSALISI .
On i! lus écoulait?
AQftl.A.
Oui.
I HKREA.
Tu consens donc?
AQUILA
Sui l'heure Frappé... mais par moi seul! que César tombe et
meure ; Tribun, donne-moi donc, ■;> l'instant, sans retard, Voyons! une arme, un fer, une épée, un poignard !
Mais enfin d'où te vient cette haine empressée?
AQUILA
Tu ne comprends donc pas? C'était ma fiancée, Cette sœur de César, cette jeune Stella, Et moi, moi !... moi qui suis son amant Aquila!... Moi, dont l'aveuglement l'a ramenée à Rome, Pour la livrer en proie aux désirs de cet homme; Moi, qui pour la sauver n'ai que quelques instans ; Vitedonc... un poignard, dépêche-toi... j'attends!
MESSALINE
Non pas, Gaulois... Crois-tu ta maîtresse fidèle?
AQUILA
Oh! si je le crois...
MESSAI.INE.
Bien! alors veux-tu près d'elle, Moi, que je t'introduise, et, comblant tous les vœux, La reinette en tes bras?
AQUILA
Le peux-tu?
MESS ALINE
Je le peux.
aquila, tombant à genou i , Oh! fais ce que tu dis... et moi , moi qui dans l'aise
N'ai ni culte ni Dieu... je t'adorerai... femme I
HESSALINE.
Viens donc alors.
LQUILA.
Allons.
CHEREA.
Que fais-tu? quand je tiens Un complice aussi sûr...
HESSALINE.
Je t'en rendrai deux.
A Aquila en l'entraînant.
Viens!