‹ Magasin théâtralChapitre 270 sur 1377 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

PHILIPPE sur son trône, LABROSSE au bas du trône, L'ABBÉ DE SAINT-DENIS , LE GRAND PRIEUR DE SAINT-GERMAIN, suite.

PHILIPPE

Entrez, messieurs; parlez : qui vous amène ici?

L'ABBÉ DE SAINT-DENIS

Je viens me plaindre, sire !

LE GRAND PRIEUR

Et moi me plaindre aussi!

PHILIPPE

Mon fils mort est l'objet de vos plaintes sans doute? l'abbé de saint-dénis et le grand prieur, ensemble.

Oui, sire !

labrosse, à part.

Ils savent tout!

PHILIPPE

Messieurs, je vous écoute.

L'ABBÉ DE SAINT-DENIS

Un infâme complot se déclare; il est tel Qu'il ébranle le trône et menace l'autel. On veut, par le secours de brigues déloyales, Dépouiller Saint-Denis de ses tombes royales! Jusque dans leurs linceuls nos morts en ont frémi. Malgré notre bon droit par mille ans affermi, Monsieur le grand Prieur de Saint-Germain aspire A nous ravir le corps du prince!

laurosse, a part.

Je respire!

Querelle de couvens, lutte de vanités.

Philippe, à part. Faux espoir! je retombe en mes obscurités!

Il retombe dans son abattement

LE CHAND PRIEUR

Oui, le complot est vrai, votre crainte est fondée, Monsieur de Vendôme! oui, nous avons eu l'idée D'affranchir le sépulcre; un roi dorénavant Doit être libre mort aussi bien que vivant.

l'aPBÉ DE SAINT-DENIS.

Et que prétendez-vous? et par quelle impudence...

LE GRAND PRIEUR

Nous voulons délivrer de votre dépendance

Les rois, dontlès cercueils seront reçus chez nous

Les deui'Ba'ttâris ouverts, tout le monde à genoux

L'ABBÉ DE SAINT-DENIS

C'est trop (l'humilité; nous saurons faire en sorte De vous en épargner une épreuve aussi forte. Qui donc vous a rendu si hardi de penser Que du trône chez vous les rois voudraient passer, Fuiraient de Saint-Denis l'antique sépulture Pour vos obscurs caveaux, d'ignoble architecture? Monsieur le grand prieur, c'est de l'égarement.

LE GRAND PRIEUR

Daignez ordonner, sire, à votre parlement De juger sans délais cette affaire engagée.

L'ABBÉ DE SAINT-DENIS

Pourquoi juger l'affaire? elle est toute jugée.

C'est à nous qu'appartient la dépouille des rois:

Un édit authentique a consacré nos droits:

Dagobert, fondateur de notre monastère,

A voulu que ce lieu fût le dépositaire

De la cendre des rois ses successeurs, et tous

Se sont montrés exacts au royal rendez-vous.

LE CRAND PRIEUR

Tous! cela n'est pas vrai : d'abord je vous rappelle Charlemagne qui dort au sein d'Aix-la-Chapelle; Son fils, le Débonnaire, a son sépulcre à Metz; Vingt autres que vos mains ne touchèrent jamais Ont réduit à néant votre édit si célèbre.

L'ABBÉ DE SAINT-DENIS

Vous n'avez pas tout dit : de la liste funèbre Des rois que loin de nous nous avons rejetés, Il en est trois surtout dignes d'être cités; Trois noms puissans, la fleur des légendes royales ; Et c'est chez vous qu'on voit ces gloires sépulcrales ; Les voici : Childcbcrt; patron de Saint-Germain; C'est lui qui poignarda deux enfans de sa main, Il est damné. — Tout près, dans leurs tombes choi- Chilpéric, vil fauteur d'infâmes hérésies, [sies, Avec sa Frédégonde, au souvenir hideux, Subissent l'avenir; ils sont damnés tous deux.

PHILIPPE

Qu'entends-je!

LE CRAND PRIEUR, (IVCC vivacité.

Il vous sied bien d'attaquer la mémoire De nos morts ! dites-nous les beaux titre de gloire Des vôtres? vous n'avez, dans vos tombeaux men-

[ teurs, Que princes fainéans, que rois usurpateurs !

L'ABBÉ DE SAINT-DENIS

Respect à Louis IX! gloire à Philippe Auguste!

LE GRAND PRIEUR. [ juste :

Eh bien , nous voulous, nous aussi, le nom d'un

Le tombeau d'un enfant fera que désormais Nous serons honorés.

L'ABBÉ DE SAINT-DENIS

Vous ne l'aurez jamais, Le corps de cet enfant.

Philippe, se levant.

Arrêtez, sacrilèges !

Pour garder ou ravir de tristes privilèges, Venez-vous, malheureux pourvoyeursde tombeaux, N'arracher mou enfant et le mettre en lambeaux! Quels sont donc les forfaits étranges que j'expie? Que faites-vous? armés d'une parole Impie, Vous attaquez des morts ! moi vivant, à mes yeux, Déchirant leur suaire à vingl rois mes aïeux, Vous les marquez de sang et votre main imprime Sur leurs cadavres nus le sceau fatal du crime; A la (ace tous deux, comme signes d'effroi, Vous vous jetez leurs noms qui ietombent sur moi! Prêtres, portez ailleurs vos indignes querelles; Je n'assemblerai pas mon parlement pour elles; Seul, je disposerai de mon enfant... sortez; Je vous ferai tantôt savoir mes volontés.

PHILIPPE, LALîROSSE.

PHILIPPE

Pousser jusqu'à ce point l'insolence et l'outrage! Croit-on que le malheur ait brisé mon courage? Eh ! mon Dieu, qui pourrait en juger autrement, Quand je laisse tuer mon (ils impunément! Chambellan, faudrait-il qu'en effet je perdisse Ma vengeance? n'a-t-on nul soupçon, nul indice? Quel est l'empoisonneur digne de mille morts?

LABROSSE

0 mon seigneur, craignez de perfides rapports: Epargner un coupable est un malheur, sans doute, Biais un malheur plus grand, que tout juge redoute, C'est de frapper à faux et punir l'innocent.

PHILIPPE

Tu dis vrai : j'en atteste ici le Dieu puissant, J'en atteste mon père et sa mémoire auguste, Je veux être vengé, mais je veux être juste! Ami, lu me connais, prends pitié de ton roi ! Si ma faible raison s'égare, guide-moi, Dirige ma vengeance, éclaire ma justice.

LABROSSE

Hélas ! sire, il faut bien que je vous avertisse D'un bruit qui dans Paris...

PHILIPPE

Sur cet événement Le peuple a-t-il déjà porté son jugement?

LABROSSE

Jugement insensé! soupçon plus effroyable

Que le crime ! des gens pour qui tout est croyable

Osent soupçonner...

PHILIPPE

Qui?

LABROSSE

Mon Dieu, que n'est-ce moi

PHILIPPE III

PHILIPPE

Parlez, je souffre !

LABROSSE

Sire...

PHILIPPE

Achevez !

i. umossE.

0 mon roi , Mieux vaudrait mépriser une parole vaine.

PHILIPPE

Qui m'a tué mon (ils ?

LABROSSE

On accuse la reine.

PHILIPPE

Par le Dieu créateur , on ment !

Sire...

PHILIPPE

Tais-toi.

Qui donc ose accuser l'épouse de son roi?

LABROSSE

Paris, toute la cour.

PHILIPPE

Horreur ! non l'enfer même N'a jamais inventé plus infâme blasphème I

LABP.OSSE.

La reine est innocente, oui, sire, je le crois ; Mais contre elle déjà mille funestes voix Murmurent sourdement , déjà le peuple gronde.

PHILIPPE

Elle qu'après mon fils j'aimais le plus au monde, Elle que j'ai placée au faîte du pouvoir, Je la soupçonnerais? — Non, non; il faut savoir D'où part ce bruit.

labrossp. .

On dit (cette erreur qui circule Ne trouve nulle part une oreille incrédule) , On dit qu'avec douleur elle voyait son sang Par le fils d'Isabelle exclu du premier rang.

PHILIPPE

O fatales clartés î — cette pensée horrible S'attache à moi.

LABROSSE

Sa haine était, dit-on, visible: On prétend (rien n'échappe à la malignité) Qu'aux festins de la reine à toute heure invité, Le prince y recevait ses caresses mortelles; Puis on dit que , malgré les sinistres nouvelles Qui de l'armée en fuite arrivaient chaque jour, Cette femme, l'objet d'un trop aveugle amour, Indifférente au bruit de vos tristes défaites, S'en consolait parmi les plaisirs et les fêtes.

PHILIPPE

Et-il vrai , chambellan?

LABROSSE

Hélas ! j'en ai gémi :

Loin de moi cependant tout soupçon ennemi!

PHILIPPE

Suis-je jouet du crime ou de la calomnie? Eh quoi , tant de vertus , de beauté , de génie N'aurait servi qu'à feindre un complot si cruel ! L'enfer imiterait ainsi l'œuvre du ciel !

Qu'avez-vous fait? Brûlé de vengeance et de haine, II me faut votre sang ou le sang de la reine. C'est peu delà charger de crimes abhorrés, Je veux des preuves.

LABROSSE

Sire, hélas! vous en aurez:

Comme témoin du fait un noble gentilhomme Vient d'être interrogé; c'est la reine qu'il nomnre.

PHILIPPE

Marie!

LABROSSE

Oui, mon seigneur; suivant l'ordre prescrit, Il en a fait serment en présence du Christ, La main sur Ifl^angile; et dans cette attitude, Pour donnera sa voix plus haute certitude, En loyal chevalier, si quelqu'un le dément, Il offre le combat à l'appui du serment.

PHILIPPE

O mon père! il est temps! si d'un œil salutaire, Si l'habitant du ciel regarde encor la terre, Elu chéri de Dieu! prends pitié de ton fils! Mille affreuses clartés inondent mes esprits. Oui, le peuple dit vrai : tout se lie et s'enchaîne; L'assassin de mon fils, c'est elle, c'est la reine; Son frère, parce meurtre et par sa trahison, Espère un jour porter le sceptre en sa maison ; Des princes du Brabant voilà donc l'espérance Détestable famille! odieuse alliance!...

Chambellan, me trompé-je? est-ce elle que je voi? Couverte de mon sang, paraître devant moi! Ah ! ne craint-elle pas que dans son sein perfide Cette main...

LABROSSE

Redoutez la fureur qui vous guide.

PHILIPPE

Sortez.

LABROSSE

Sire, bientôt votre esprit plus calmé...

PHILIPPE

Sortez, que craignez-vous? je ne suis pas armé.

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PHILIITE, MARIE.

MARIE

Vous aussi, cher époux, vous fuyez ma présence! Partout des pleurs, partout la terreur, le silence. En vain je vous demande, et chacun, loin de moi, En détournant les yeux, se sauve avec effroi. Et pourquoi craindrait-on de me voir, de m'enphilippe. [tendre?

Oh craint, on fuit la mort!

MARIE

Je n'ose le comprendre.

Et-ce que la douleur troublerait sa raison?

PHILIPPE

L'un est fou de douleur, l'autre d'ambition.

MARIE

Regardez-moi, je suis votre bonne Marie...

PHILIPPE

Par pitié, fuyez-moi, fuyez.

MARIE

Je vous en prie :

Cessez de mYffrayer par vos ('«arc mens. Ami.qui plusque moi, prend parla vos tourmens? Mais le ciel l'a voulu, domptons nuire faiblesse; 11 est un autre enfant que sa bonté nous laisse.

phi 1. 1 l'i'i:.

.le n'en ai plus !

m a un..

Mon Dieu! quelle sombre fureur!

Vous nie faites frémir.

PHILIPPE

Nous nie faites horreur !

Le crime à votre lils ouvre un vaste héritage. Fol espoir de compter que nia douleur partage Votre coupable joie !

MAr.ir..

Ali ! le mol est rruel.

Où va votre pensée?

PHILIPPE

11 est si naturel Devoir avec plaisir qu'un tils chéri prospère '.

MAIUE.

De votre fils aussi n'étais-je pas la mère?

pniDPPE.

Sa mère!. . vous !

MARIE

Toujours ce langage outrageant.

Être ainsi sans pitié!

PHILIPPE

Fut-on plus indulgent Alors que d'une main caressante et perfide On offrit à mon fils la coupe parricide.

MAIUE.

De ce crime chassez l'odieux souvenir, Philippe ; il est au ciel un Dieu pour le punir.

PHILIPPE

Ah, vous croyez en Dieu !

MARIE

Je crois que sa justice A l'innocent qui souffre est tôt ou tard propice, Qu'à poursuivre le mal, il applique ses soins, Que nous serons vengés.

PHILIPPE

Je le sciai.

MARIE

Du moins Quelque jour dans le ciel.

PHILIPPE

Aujourd'hui sur la terre.

MAHIE.

Le nom du meurtrier...

PHILIPPE

Il n'est plus un mystère !

On le connaît.

MAMF..

<) ciel ! anriez-vous donc appris De quelle main fatale...?

(i ramle rumeur au dehors.

Entendez-vous ces cris?

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