ACTE III, SCÈNE VI
Je le crois bien... tout à l'heure, dans la cour, quand ces pauvres pécheurs sont venus me remercier... de la gratification que je leur avais fait obtenir du Ministre...
LUCIEN , s'avançant.
C'est donc vrai !..
CÉCILE, l'apercevant.
Ah! Monsieur... vous étiez là?..
LUCIEN
Oui, Mademoiselle... (vivement.) Mais celle gratification dont vous parlez?..
CÉCILE
Vous savez... ces marins qui hier conduisaient notre barque , et qui , plusieurs fois déjà , ont exposé leurs jours pour des naufragés... Ils sont bien misérables, et je voulais vous prier de parler en leur faveur, mais mon tuteur est si bon ! il m'a enhardie... j'ai osé lui raconter leur dévouement... et jugez de mon bonheur!., ils ont eu une gratification et sont nommés gardescôtes.
LUCIEN
Pas autre chose!.. (Avec trouble.) Je veux dire... voilà tout.
CÉCILE
Cela suffit, puisqu'ils sont enchantés!., et pendant qu'eux , leurs femmes et leurs enfans me remerciaient dans la cour, avec tant de joie, que j'en étais attendrie... je me retourne et je vois toute la société du salon , dont les figures étaient appliquées contre les carreaux des fenêtres... et ils me regardaient tous avec un air de raillerie que je ne puis vous rendre. . . Est-ce parce que j'avais des larmes dans les yeux? c'est mal... 11 paraît que dans ce pays ils sont très moqueurs.
Mme DE SAVENAY.
C'est possible... mais ils ont du bon... surtout une sévérité de mœurs et de principes que j'approuve... Ce matin , et pendant que je prenais mon bain... les femmes de chambre de l'établissement causaient entre elles d'une jeune personne d'ici... qu'elles traitaient de la bonne manière.
CÉCILE
Pauvre jeune fille!..
M"" DE SAVENAY
Et leur indignation m'a fait plaisir !.. une demoiselle de haute naissance, qui , à peine âgée de dix-huit ans, a déjà eu quatre inclinations... pour ne pas dire plus!.. Concevez- vous cela?., concevez-vous un scandale pareil?..
CÉCILE , souriant.
Peut-être aussi est-ce un mensonge?., car cela me paraît si invraisemblable...
Mme DE SAVENAY.
Invraisemblable ou non, j'admets... (car je suis toujours portée à l'indulgence...) j'admets qu'il y ait seulement inconséquence... ouétourderie... n'importe?., elle n'a que ce qu'elle mérite... Dès qu'une femme fait parler d'elle... elle est dans son tort... de ce côté-là... je suis sans pitié... Estce qu'on a jamais rien dit de moi?..
CÉCILE
Non, sans doute.
Mmc DE SAVENAY.
Pourquoi?., parce qu'il n'y avait rien,., oùilaé*
t®a n'y a rien, le monde perd ses droits; car je le répéterai sans cesse, au fond de tous les jugemens humains... il y a toujours quelque chose!., n'estce pas, M. Lucien?.. Eh! mon Dieu!., qu'avezvous donc?., comme vous voilà pâle et troublé... LUCIEN, passant entre les deux femmes. * J'en conviens... mais c'est de colère... et d'indignation... car moi aussi... je connais la jeune personne dont vous parliez tout à l'heure... Mmc DE SAVENAY, souriant.
Ah! la demoiselle aux quatre inclinations...
LUCIEN
Oui, Madame... et je cherche en vain à m'expliquer... qui a pu donner lieu à d'aussi absurdes suppositions?..
CÉCILE, vivement et sautant de joie.
Elle n'est donc pas coupable... Ah ! que vous me faites plaisir... (A Mme de Savcnay. ) Vous voyez? je m'en doutais d'avance... pariez, Monsieur... contez-nous cela!., vous la connaissez donc?
LUCIEN, avec trouble.
Oui... sans doute... et beaucoup...
Mmo DE SAVENAY, sèchement.
Je ne vous en fais pas mon compliment.
LUCIEN, avec émotion.
J'ajouterai que vous , Madame , vous pouvez l'apprécier encore mieux que moi... car elle est de votre société intime...
Mme DE SAVENAY.
Est-il possible ?
CÉCILE , naïvement.
Alors... et moi aussi... je la connais donc?.. (Avec joie.) Dieu , que je suis contente de l'avoir défendue... car de toutes mes amies de pension... il n'en est pas une , grâce au ciel , de qui un pareil soupçon puisse seulement approcher... son nom, Monsieur... son nom?..
LUCIEN
Oui , vous le saurez... oui , quelque coup que je puisse vous porter... je dois tout vous dire... ne fût-ce que pour chercher avec vous , et la cause de ces outrages... et les moyens de les punir...
Mme DE SAVENAY.
Parlez donc !
CÉCILE
Parlez... cette jeune fille si indignement accusée...
LUCIEN
C'est vous!..
CÉCILE , poussant un cri et passant près de Mme de Savenay.** Moi !.. moi !.. grand Dieu !..
Mme DE SAVENAY, avec indignation.
Une personne qui est sous mon égide et ma protection... on ose avoir besoin de la défendre ! CÉCILE, lui prenant les mains.
Ah ! je vous remercie !..
LUCIEN
Oui... je pense comme vous... oui, sa vue seule devrait réduire ses ennemis au silence.... @t cependant, ni vous, ni moi, ne pouvons empêcher les bruits les plus injurieux, les plus invraisemblables, dese glisser dans l'ombre et de se répandre...
' Cécile, Lucien, Mme de Savenay.
1 " Lncicn , Cécile f Mme de Sivvnny.
M*"1 hT. SAVENAY.
Et comment?., et par qui?
CÉCILE
Oui, Monsieur... achevez... je puis, je veux tout entendre, re droit de défense que je réclamais pour une autre... on ne me le refusera pas, à moi , je l'espère , et pour me défendre , il faut au moins connaître ceux qui m'accusent... Et d'abord... ces personnes qui m'aiment... non, vous avez dit mieux... que j'ai aimées... qu'elles sont-elles ?
LUCIEN
Je l'ignore!., mais à quelques mots... que j'ai entendus, là. au salon... où j'écoutais incognito... à quelques railleries, que j'ai cru comprendre... (A c.écïie.) et que ma répétées M315 de Guibert... la malignité s'exerçait sur la reconnaissance et sur l'amitié bien naturelles que vous portiez à votre tuteur...
Mme DE SAVENAY.
Là... je vous l'ai toujours dit!., vous en parlez sans cesse avec un enthousiasme, une exaltation !.. ce matin encore... ici, quand tout le monde l'attaquait , vous avez pris hautement la parole»., vous vous êtes posée son avocat...
.l'ai eu tort... sans doute.... mais cependant...
Mm0 DE SAVENAY.
Les jeunes personnes ne veulent jamais rien croire... il n'en faut pas davantage pour donner lieu aux remarques, aux commentaires, aux interprétations...
LUCIEN
Auxquelles la scène de tout à l'heure a prêté une nouvelle force... cette gratification... cette place accordé à de pauvres gens...
M"»' DE SAVENAY
Vous voyez bien!.. Qtf'aviez-vous besoin de solliciter pour ces gens-là?., vous saviez bien que le Ministre céderait à vos instances... et que cela ferait jaser... car il ne sait rien vous refuser...
LUCIEN , avec inquiétude.
En vérité...
Mme DE SAVENAY.
Ce n'est pas comme à moi qui , dernièrement encore, n'ai pas même pu obtenir une place de garçon de bureau , pour mon vieux valet de chambre... Mais, dès qu'il s'agit d'elle, tout est bien... tout est juste!., et c'est plutôt parla faute de Raymond que seront venus de tels bruit, car il fait partout, de Cécile, un tel éloge... c'est une telle admiration... que moi, qui vous parle, j'ai cru souvent qu'il l'aimait...
LUCIEN Ct CÉCILE.
Lui?..
Mme DE SAVENAY, avec dignité.
En tout bien... tout honneur, s'entend... car j'étais toujours là... et ce n'est pas devant moi, et dans ma maison, qu'on poui rail supposer...
LUCIEN, avec Impatience.
Et bien! c'est ce qui vous trompe... les suppositions ne respectent rien... et je ne voulais pas... je craignais de vous dire que vousmême n'étiez pas épargnée. vs
LA CALOMNIE
M" DE SAVENAY, passant devant lui.* Moi, la marquise de Savcnay !. . Je voudrais bien voir qu'on se permît...
LUCIEN
J'ai entendu, à côté de moi, quelqu'un du pays murmurer, à l'oreille de son voisin, que c'était vous qui aviez favorisé, ou du moins toléré de pareils sentimens.
Mmc DE SAVENAY, poussant un cri.
Ah ! c'est une infâme et atroce calomnie, que rien au monde ne pourrait justifier.
LUCIEN
On ajoutait que c'était le prix de la pension de dix mille francs que vous veniez d'obtenir du Ministre.
Mn,e nE SAVENAY.
Mais c'est une horreur qui n'a pas de nom...
LUCIEN, vivement et avec joie.
Ce n'est donc pas vrai?., cette pension n'existe pas?
Mme DE SAVENAY.
Si, Monsieur... mais, d'abord, elle n'est que de cinq mille francs...
LUCIEN, avec impatience.
Eh ! qu'importe le chiffre ?..
M"" DE SAVENAY
11 importe, Monsieur, qu'elle avait été accordée, sous la Restauration, aux loyaux services du marquis de Savenay, et que, supprimée arbitrairement à la révolution de juillet... elle m'a été rendue dernièrement avec justice...
LUCIEN
Par qui?..
Umc DE SAVENAY.
Far le Ministre... par Raymond.
LUCIEN, avec force.
Vous voyez donc bien qu'il y a, dans leurs mensonges mêmes, une apparence de vérité... et comme vous le dites vous-même.,.
Mmc DE SAVENAY.
Mais c'est à étrangler toute la ville de Dieppe... 11 faudrait donc, pour leur complaire, renoncer à une pension qui m'est duc...
CÉCILE
Ma pauvre cousine...
Mmc OE SAVENAY.
Et c'est vous, Mademoiselle, qui êtes cause de tout cela... ce sont vos étourderies... vos inconséquences qui rejaillissent sur moi... et me compromettent.
J'espère que non, Madame ; de pareils bruits sont trop absurdes, pour que la raison n'en fasse' pas justice... (Cassant près de Lucien, ct avec dignité.**) Mais si, malgré leur invraisemblance, ils pouvaient, Monsieur, influer, un instant, sur votre esprit ou sur votre cœur... vous êtes libre, je vous rends vos promesses.. Ce mariage n'est connu que de mon tuteur et de sa famille ; le reste du monde l'ignore, et la rupture n'en causera ni bruit, ni scandale.
LUCIEN
Moi, renoncer a vous, quand je vous aime plus que jamais... quand je voudrais, au prix de tout mon sang, confondre ces infâmes!..
ru.
tnc
CECILE
Laissez-moi achever... Je ne puis rien contre des outrages dont j'ignore l'origine et la cause; je ne puis convaincre ccu\ qui m'ont jugée suis m 'entendre et sans me connaître ; mais je puis voua dire, à vous, Monsieur: Je ne suis pas coupable... je n'ai rien à me reprocher, et je n'en ai qu'une preuve à vous donner... mon serment... S'il suilit, à vos yeux, pour répondre à toutes les calomnies... si dans ce moment, où tout m'accable, vous seul croyez en moi... ce sera un gage d'estime, que je n'oublierai jamais... une marque de tendresse qui vous acquiert, dès aujourd'hui, cet amour que vous réclamiez hier... et ma vie entière se passera à vous le prouver... Maintenant, Monsieur, prononcez... j'attendrai votre réponse.
(Elle salue et sort.)
eewwîOî.»**;^ îs î<: te vitg es »>» 9e '<■■' wm :<?îe»î so99*s**i93®s9»